Comment mes lunettes roses se sont fracassées

Marie-Evelyne Lessard, dans la série «Féminin / Féminin»
Photo: ICI Tou.tv Marie-Evelyne Lessard, dans la série «Féminin / Féminin»

J’ai une amie, une comédienne — et un être humain — formidable. Marie-Evelyne Lessard appartient à ce que l’on nomme « la diversité culturelle ». Or, quoiqu’elle apparaisse régulièrement au grand et au petit écran, je n’ai jamais eu la chance de la voir sur scène. J’ai eu envie de lui demander si c’était par préférence personnelle pour la caméra… Ce qu’elle m’a répondu m’a profondément ébranlée : elle m’a avoué, humblement, timidement, qu’elle sentait la présence d’un mur invisible érigé entre elle et les planches (un quatrième mur… de verre, en quelque sorte), qu’elle considérait que jouer dans un théâtre institutionnel représentait un objectif pratiquement inatteignable à ses yeux.​

Sophie Pouliot 
: Mais que me dis-tu là, Marie-Evelyne ? Je ne me serais jamais imaginé qu’une femme aussi intelligente, sensible, cultivée, talentueuse et ravissante que toi puisse considérer quoi que ce soit hors de sa portée. À mes yeux, tu es encore plus parfaite que Meghan Markle !

Marie-Évelyne Lessard:Mais on ne sait pas ce que Meghan a choisi de montrer d’elle-même au cours de sa vie publique pour pouvoir se sentir acceptée par la majorité. Connais-tu un ou une artiste noir·e d’ici qui affiche des codes typiques de sa culture d’origine ?

S. P. : Il y aurait Boucar Diouf, mais ce n’est pas un comédien.

M.-E. L. : Voilà ! La majorité des quelques comédien·nes noir·es qu’on voit travailler ici expose généralement des codes culturels franchement québécois.

S. P. : Pour ceux et celles dont c’est le cas, garder une partie de ce que l’on est, de ce qui nous définit, dans la sphère privée parce qu’on sait que ce n’est pas ce qui est prisé par la majorité, c’est en quelque sorte du racisme intériorisé. Comme, probablement, le fait de ne pas sentir qu’on a sa place sur une scène de théâtre…

M.-E. L. : Oui, certainement. En ce qui me concerne, cette impression de ne pas avoir ma place au théâtre vient surtout du manque de représentativité. Peu importe ce à quoi on aspire, il est difficile de s’y projeter sans avoir eu au préalable un modèle de réussite qui nous ressemblait.

S. P. :Je comprends. Et c’est un cercle vicieux : moins il y a de visages et d’accents différents au théâtre… moins il y en aura. C’est en gros le propos du documentaire This Changes Everything, de Tom Donahue : les rôles que les femmes tiennent à l’écran influent sur les ambitions des jeunes spectatrices. Difficile de s’imaginer à la tête d’une multinationale si on ne nous montre, dans la fiction, que des femmes tenant des emplois de subalternes, ou encore si les personnages de dirigeantes sont systématiquement les vilaines ou les anti-héroïnes de service. Or, que dire des rôles généralement offerts aux femmes appartenant à la diversité culturelle ?

M.-E. L. : En effet. Tu parlais d’accents : il est vrai qu’on en entend très peu de variétés à l’écran ou sur scène. Pourtant, à moins que l’accent québécois ne fasse partie intégrante du personnage ou de l’histoire, n’importe quel rôle pourrait être tenu par un·e comédien·ne avec un accent moins commun. Cela ne ferait, selon moi, qu’enrichir notre imaginaire collectif. Quoi qu’il en soit, on pourra dire ce que l’on veut du débat ayant entouré les spectacles SLĀV et Kanata, il y a un avant et il y a un après. Sans que tout soit réglé, je sens vraiment que cet épisode a changé quelque chose, que des consciences se sont éveillées.

S. P. : Comme la mienne.

M.-E. L. : À mon sens, c’est normal, Sophie, que tu n’aies pas été d’emblée particulièrement alerte face aux lacunes de la représentativité culturelle : tu ne t’y es jamais heurtée. Il faut souvent faire face à une problématique pour en être conscient et y être sensible. Depuis que j’ai joué le rôle d’une femme excisée dans le film Les manèges humains, je me prends à observer filles et femmes autour de moi et à espérer qu’aucune d’entre elles n’ait eu à subir de mutilation sexuelle, alors qu’avant d’être exposée à cette réalité, je n’y pensais jamais. On ne peut pas exiger des gens d’être sensibilisés à tous les enjeux de société sans en avoir pris conscience d’abord.

S. P. : Tu as donc espoir en des améliorations considérables et durables ?

M.-E. L. : Oui, j’ai espoir, je vois des changements concrets et positifs s’opérer. Depuis l’an passé, les exemples d’actions menées par les institutions culturelles se multiplient. On lance des chantiers de réflexion, des tables rondes et des guides, comme le Regroupement québécois de la danse, par exemple, qui a publié en avril 2019 le lexique commenté Mieux comprendre les enjeux de l’inclusion en danse. Je ne dis pas que tout est parfait et que les choses bougent rapidement, mais je pense qu’il faut souligner les progrès. […]

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5 commentaires
  • Robert Morin - Abonné 1 octobre 2019 06 h 12

    J'aimerais qu'on m'explique...

    ...la logique derrière ces raisonnements à découper les cheveux en quatre. Je me souviens d'une entrevue avec une comédienne appartenant à une minorité visible (je m'excuse de ne pas utiliser les nouveaux termes à la mode, je ne lis malheureusement pas tellement les idéologues étasuniens...) à l'époque de la controverse sur SLAV et Kanata. Celle-ci dénonçait que des Blancs jouent des rôles de Noirs sur scène, et du même souffle, elle souhaitait ardemment qu'à l'avenir, elle puisse jouer des rôles de personnages de Blancs. Il y a dans cette position quelque chose qui tient de la contradiction, me semble-t-il. Je suis tout à fait d'accord à ce qu'on fasse davantage de place à des comédiens et des comédiennes des minorités visibles, car leur nombre sur scène ne reflète pas leur présence dans notre société. Mais il ne faudrait pas remplacer un déséquilibre non souhaitable par un déséquilibre injustifiable et à sens unique. Comme le disait le vieil Aristote, la vertu se trouve au milieu. Et ce qu'il faut éviter avant tout, c'est de se laisser envahir, ici comme ailleurs, par une idéologie qui nous vient de la culture étasunienne et qui semble vouloir devenir uniforme sur l'ensemble de la planète, au détriment justement de la diversité culturelle. Notre histoire, notre langue et notre identité culturelle québécoises n'ont rien à voir avec celles de nos voisins du Sud, ne l'oublons pas et soyons-en fiers!

  • Marc Davignon - Abonné 1 octobre 2019 11 h 09

    Ha! Ça alors!

    [La majorité des quelques comédien·nes noir·es qu’on voit travailler ici expose généralement des codes culturels franchement québécois.]

    -Marie-Évelyne Lessard

    Pas possible. Ils sont assimilés? Ils n'ont pas le droit?

    [Connais-tu un ou une artiste noir·e d’ici qui affiche des codes typiques de sa culture d’origine?]

    -Marie-Évelyne Lessard

    De quelle <culture d'origine>?

    Puisque (tout le monde le sait trop bien) les Québécois de souche sont <de France>, devrait-il arborer des codes visiblement <français de France>? (démonstration par l'absurde)

    La question que l'on doit se poser : à quel moment la <culture d'origine> cesse être <d'origine>? Autrement dis : quand cessons-nous <être une culture d'origine>?

    Est-ce que ce <changement> en est un personnel ou de groupe ? Est-ce nous ou eux qui produisons ce changement?

    Elle croit dire une véritable vérité. Nous lui suggérons de réfléchir un peu plus avant de faire de telles assertions.

  • Marcel Vachon - Abonné 1 octobre 2019 13 h 34

    Il y a des tonnes d'artistes, femmes et hommes, qui crèvent de faim et ce dans tous les domaines artistiques. Ici comme ailleur. Beaucoup de facteurs en sont la cause. La "culture d'origine" n'en est qu'une infime raison.

  • Jean Lacoursière - Abonné 1 octobre 2019 13 h 53

    « Connais-tu un ou une artiste noir·e d’ici qui affiche des codes typiques de sa culture d’origine ? » (M.-E. Lessard)

    C'est tellement nébuleux cette question.... .

    Je conclus quand même de cette lettre que madame Lessard, qui s'exprime sans accent en français québécois et qui travaille davantage aux petit et grand écrans qu'au théâtre, croit le milieu du théâtre davantage raciste (contre la couleur de sa peau) que celui du petit ou du grand écran.

  • André Joyal - Inscrit 1 octobre 2019 21 h 38

    Ha Ça alors! bis

    «La majorité des quelques comédien·nes noir·es qu’on voit travailler ici expose généralement des codes culturels franchement québécois.]»

    Si je comprends bien cette Sophie Pouliot, on devrait offrir à un acteur d'origine haïtenne que des rôles se rapportant à Haïti ou à...Montréal-Nord. Une belle-soeur noire? Faut pas y penser, ce sont les codes de Michel Tremblay. ou du Centre-sud. Misère!