Climat et couverture médiatique

La hausse du niveau des océans forcerait en 2050 à migrer par « millions ». Mais l’information n’a pas fait la une.
Photo: Johannes Eisele Agence France-Presse La hausse du niveau des océans forcerait en 2050 à migrer par « millions ». Mais l’information n’a pas fait la une.

La semaine dernière, le plus récent rapport du Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat (GIEC) rapportait que le réchauffement climatique touche irrémédiablement les océans. La situation s’aggravera dans les prochaines années. Cela exige des actions « urgentes » au regard des répercussions à venir pour la vie sur Terre, y compris la vie humaine. La hausse du niveau des océans, pour ne donner qu’un exemple, forcerait en 2050 la migration de « millions » d’humains.

La nouvelle, rapportée certes, discutée certainement, n’a pas fait la une, dans les médias d’ici comme d’ailleurs.

En octobre 2018, le GIEC rendait public un autre rapport, au ton plus alarmiste qu’à l’habitude. Un virage sans précédent devra s’opérer pour éviter un seuil de réchauffement planétaire de 1,5 °C, avertissaient les scientifiques. Les émissions de CO2 doivent ni plus ni moins s’abaisser de 45 % sous le niveau de 2010, d’ici 2030, alors que la trajectoire des émissions est toujours, à ce jour, à la hausse.

Là encore, d’autres nouvelles ont supplanté celle-là.

Parfois, la naissance d’un bébé royal surclasse les nouvelles environnementales. Ou encore, une crise de la présidence de Donald Trump. Des actualités qui, malgré leur importance, touchent directement moins d’humains sur Terre que la crise climatique, laquelle nous affectera tous dans un avenir beaucoup moins éloigné qu’on se plaît à le croire.

Complexité du sujet

Plusieurs explications sous-tendent le phénomène, et loin de moi l’idée de jeter la pierre à mes collègues. La complexité du sujet et des études qui en traitent, alors que les journalistes se retrouvent avec des centaines de pages à lire, à comprendre et à synthétiser, contraste avec la vitesse à laquelle la bête demande à être nourrie.

Les rédacteurs et rédactrices en chef, avides de nouveauté, peuvent peiner à la trouver dans un énième rapport, qui semble à première vue répéter ce que l’on sait depuis plusieurs décennies. L’impression de jouer un air connu est très impopulaire dans une réunion éditoriale.

On ne peut non plus négliger l’efficacité des lobbys de toute sorte qui détiennent un intérêt immense à ce que se perpétue une économie basée sur les énergies fossiles. Ils mettent les moyens pour être entendus — que ce soit auprès des politiciens, des médias ou de la population elle-même

Ajoutons que, pour se hisser au rang des priorités médiatiques, un sujet doit plus souvent qu’à son tour figurer en haut de l’agenda politique.

On s’inquiète : à force de crier à l’urgence, plus personne n’écoutera, tant les scientifiques et leurs équipes de communication que les médias partagent cette crainte. Les commentaires agressifs sur les médias sociaux sous les nouvelles environnementales peuvent aussi donner l’impression aux médias de soulever une colère qui ne concerne qu’une minorité bruyante et anonyme. Lire les propos que suscite toute nouvelle citant la militante Greta Thunberg suffit pour s’en convaincre.

Le cadrage politique des nouvelles nuit lui aussi à la couverture d’enjeux complexes comme celui du climat. C’est une question où tendre le micro à une source « pour » et une « contre » ne saurait relever de l’objectivité. Les journalistes doivent se soumettre à un travail, difficile, sur la prépondérance des faits, lequel demande du temps et de l’expertise.

[…]

Une conversation s’amorce

Récemment les 300 partenaires de l’initiative Covering Climate Now (CCN), dont The Guardian, l’Agence France-Presse, Bloomberg, tout comme ici L’Actualité et l’Agence Science-Presse, ont fait fi de la concurrence. Chaque jour, des dizaines d’histoires dans plusieurs langues ont été rendues disponibles aux uns et aux autres. Ces médias s’étaient engagés, après l’appel du pied des instigateurs, le Columbia Journalism Review et The Nation, à accroître et à améliorer leur couverture du climat, sans ligne éditoriale.

Le nombre de médias à emboîter le pas touchait une audience combinée de plus d’un milliard de personnes. La semaine de couverture intensive et de collaboration s’achève, mais l’initiative vivra, a-t-on écrit aux partenaires, dont mon département fait partie. CCN a le mérite d’avoir amorcé une vaste conversation mondiale entre les différents médias. Une prise de conscience qu’on peut faire plus, et surtout mieux, pour rendre justice à l’importance de la crise climatique. Déjà, des médias d’ici affectent davantage de ressources à l’environnement et permettent à leurs journalistes de consacrer du temps à des enquêtes complexes — et coûteuses — sur la qualité de l’eau, l’efficacité réelle du recyclage ou le transport de pétrole par pipeline.

Les journalistes se tiennent loin du militantisme. Mais ils peuvent certainement se permettre un certain « militantisme» pour les faits. Dans cette quête pour la vérité comme valeur centrale, les valeurs journalistiques et scientifiques se rejoignent. Sur les médias tout comme sur les scientifiques repose la responsabilité d’exposer les faits, d’éclairer les zones d’ombre et d’évaluer l’efficacité des politiques actuelles ou proposées. Le flambeau décisionnel appartient ensuite aux citoyens, aux industries et aux élus.

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13 commentaires
  • Bernard LEIFFET - Abonné 30 septembre 2019 07 h 43

    Oui, mais!

    Modifier ses habitudes pour protéger l'environnement est une chose, Modifier celles des industries et des gouvernements en est une autre! Pourtant le contexte est connu de tous et sans l'apport financier de ces deux derniers, que pouvons-nous sinon demeurer sur place et consommer moins! Pire, c'est l'orientation des grands organismes mondiaux qui fait défaut!
    En effet, attendre la fin du monde passivement ne réglera pas le problème, et le développement de stratégies pour y arriver est trop ténu. C'est la vie de millions de gens, leurs déplacements pour éviter d'être noyés par la mer, sans compter sur les aléas qui chaque jour sont menaçants : sécheresse en France, en Europe. ouragans dévastateurs, etc. Même des espèces d'arbres et d'animaux sont déjà touchés et disparaissent à plus jamais!
    Les moyens de transport doivent être revus, modifiés pour diminuer leurs impacts. Plutôt que de se regarder avec leur téléphone intelligent et autres gadgets perfectionnés avec des applications à n'en plus finir, les gens devront plutôt se concentrer sur ce qu'ils peuvent faire et se concerter avec leurs amis, en pensant au futur, leur avenir!
    Modestement, à la retraite de l'enseignement collégial, j'ai planté sur notre terrain près de deux cents arbres, à majorité des chênes, dans la baie-des-Chaleurs, un projet qui est bien petit à côté des promesses de politiciens! La voiture n'est utlisée qu'une fois par semaine pour faire nos courses à 30 km. Vivant en région, en zone élevée, serait-il plus approprié de vivre dans une grande ville où le niveau de l'eau est à prévoir et que dire de la pollution? Nous avons connu des hivers où l'apport de neige fut considérable, devra-t-on aussi se réfugier dans un igloo en cas de panne d'électricité? Une génératrice de secours ça pollue tout comme un poele à bois!
    Où sont les génies d'antan? Comme pour le Titanic qui frappa un iceberg et coula car on n'avait pas tout prévu, que fera-t-on cette fois?

  • Daniel Grant - Abonné 30 septembre 2019 07 h 47

    Même dans votre article il y a une senteur de pétrole.

    Pas un mot sur la transition vers les énergies propres, votre référence à l’énergie est encore l’oléoduc.

    C’est peu-être angélique mais je crois que pour éliminer le mal il faut le remplacer par le bien.

    Le problème est que le mot Énergie, dans un état pétrolier comme le Canada, nous est présenté comme si l’avenir de l’énergie n’était qu’une question de gérer le fossile.

    En se fiant à des organismes comme IEA comme source d’info, on se rend compte assez vite que tout est encadré par le fossile pour présenter la transition, c’est le loup dans la bergerie qui décide des limites.

    La solution est de changer de cap et d’orienter notre croissance vers la mobilité électrique, vers les énergies propres, sortir de l’agriculture chimique et industrielle, cesser de prendre à la nature plus qu’elle peut fournir et le fossile diminuera de lui-même.

    Cessons de culpabiliser l’utilisateur d’énergie, bien qu’il fasse parti de la solution c’est le fournisseur qui est le problème.

    L’utilisateur qui branche son frigo ou son VE dans le mur il s’attend à recevoir de l’énergie électrique et si le réseau est sale et bien c’est le fournisseur de réseau qu’il faut changer.

    L’utilisateur a besoin de mobilité et si la mobilité est sale et rempli les poumons de vos enfants avec du CO et bien c’est le fournisseur de mobilité sale qui doit être changé.

    La mine qui extrait les minéraux nécessaires aux appareils médicaux ou votre frigo a des pratiques dégueulasses? C’est la mine qu’il faut réglementer.

    Une croissance bien ordonnée doit être dans l’amélioration des fournisseurs.

    On peut accompagner le fossile dans sa décroissance pour s’en sortir mais quand on subventionne des fournisseurs qui polluent comme le gaz naturel et le pétrole, on marche sur la tête, et je compte sur les journalistes pour nous informer de l'usage de nos nos taxes?

  • François Beaulé - Abonné 30 septembre 2019 08 h 39

    Les médias, rouages de la société de consommation

    Je regardais la télé hier soir, deux jours après la grande manifestation pour le climat, et j'étais écœuré par les nombreuses publicités incitant à la consommation, notamment celles d'énormes pickup Dodge Ram dont une à laquelle participe le sympathique comédien québécois Antoine Bertrand, celui qui tenait le rôle du curé Labelle dans la populaire série télévisée. Une fois son personnage mort, le voici donc qui rejoint Dan Bigras, Mariloup Wolfe et Guillaume Lemay-Thivierge pour convaincre le plus de gens possible d'acheter d'énormes véhicules, forts consommateurs de pétrole. N'allez surtout pas prétendre que chacun est libre d'acheter ou non les différents produits annoncés. Si les campagnes publicitaires ne menaient pas à une augmentation des ventes, elles disparaîtraient vite, privant les médias du financement nécessaire à leur « modèle d'affaires ».

    Le financement des médias par la publicité est en contradiction avec l'information objective en environnement. Et il explique le peu de place que cette information prend dans les médias de masse, comme la télé, même subventionnée comme Radio-Canada et Télé-Québec, ou des journaux comme le Journal de Montréal ou La Presse. L'influence de l'information dans les médias de masse est subordonnée à l'incitation à la consommation des publicités qui la financent.

    Le rejet du financement des médias par la publicité est une condition nécessaire à l'évolution radicale du mode de vie, permettant son adaptation à l'environnement naturel et un avenir décent pour l'humanité.

    • Daniel Grant - Abonné 1 octobre 2019 07 h 53

      Exactement, bien dit.

  • Cyril Dionne - Abonné 30 septembre 2019 08 h 59

    .Armageddon économique ou bien une adaptation forcée face aux changements climatiques, telle est la question

    Depuis quand que le GIEC est devenu un texte biblique qui ne peut être critiqué ? Dire que les émissions de CO2 doivent s’abaisser de 45 % sous le niveau de 2010, d’ici 2030, implique une décroissance qui engendrait un chaos planétaire. Si on dit qu’on fait l’analyse et la synthèse des donnés, il faudrait aussi regarder l’impact économique de nos dires. Il faudra choisir bientôt entre un Armageddon économique ou bien une adaptation forcée vis-à-vis les changements climatiques.

    On imagine aussi que non seulement notre niveau de vie est menacé par les changements climatiques, mais l’est tout autant la myriade de journalistes avec la technologie et les médias sociaux. Il n’y pas de militantisme à faire avec les fait, la science et les données empiriques; ils parlent d’eux-mêmes. Eh oui, le « flambeau décisionnel » appartient ensuite aux citoyens et ils semblent qu’ils ont déjà pris leur décision. Ce ne sera pas la fin du monde telle que promulguée par les écoterroristes et écoanxieux de ce monde qui ne font rien de concret personnellement par pallier aux changements climatiques, mais on s'adaptera face aux imprévus de la nature. La race humaine est très résiliente.

    • Daniel Grant - Abonné 1 octobre 2019 16 h 41

      @ C. Dionne

      Le problème du fossile est connu depuis les débuts du GIEC dans les années 80 mis en place par Thatcher et Reagan.

      Ils ne sont quand même pas reconnue pour être bolchevistes ou écolos ou un de vos étiquettes que vous aimez bien coller dans le front de tout le monde.

      Il faut vraiment être effronté pour mettre en doute une trentaine d’années de mesures du climat par ses climatologues.

      Notre planète se fout bien de la résilience humaine ou les lois du marché, elle réagit selon les lois Thermodynamiques et comme les autres planètes elle pourrait très bien se passer de nous pour quelques millions d’années.

  • Alain Roy - Abonné 30 septembre 2019 09 h 19

    Les petits pas

    Ça ne fonctionne pas les petits pas individuels, pas assez en tout cas pour renverser la vapeur. Même Mao s'y est cassé le nez avec sa politique des petits pas pour développer l'industrie sidérurgique chinoise. Ça prend des lois et des ententes internationales, comme pour l'interdiction du fréon et le Protocole de Montréal pour la regénération et la protection de la couche d'ozone. Ça prend des infrastructures et des lois comme celles régissant la collecte des ordures ménagères et leur sélection pour le recyclage et le compostage. Et surtout ça prend un changement de culture entrepreneurriale, par exemple la compagnie canadienne, dont le nom m'échappe, qui veut investir 25 milliards dans un nouveau pipeline...on peut rêver, mais ce que ces 25 milliards pourraient créer en énergie verte, et en émulation chez nos Rougon-Macquart...et ça prend un changement de culture politique, des élus indépendants des oligarques financiers...ok là je rêve.