L’école fondamentale contre l’échec scolaire

Bon an mal an, les taux de diplomation en fin de secondaire naviguent autour de 65% au Québec. Dans certains pays, il n’y a plus de décrochage, ou si peu.
Photo: Stephane de Sakutin Agence France-Presse Bon an mal an, les taux de diplomation en fin de secondaire naviguent autour de 65% au Québec. Dans certains pays, il n’y a plus de décrochage, ou si peu.

J’apprends avec enthousiasme l’initiative du Regroupement des organismes communautaires de lutte contre le décrochage (ROCLD), en collaboration avec l’Association de la Fondation étudiante pour la ville (France), de tenir une « Journée du refus de l’échec scolaire » le mercredi 25 septembre. Ce sera à n’en pas douter une autre importante contribution de l’action communautaire au plein épanouissement des jeunes de toutes conditions sociales. L’idéal serait qu’elle se répète annuellement pour se diriger aussi rapidement que possible vers l’éradication complète de l’échec scolaire.

Mais vouloir éradiquer l’échec scolaire et l’abandon prématuré des études ne constitue-t-il pas une utopie ? Ma réponse à cette question en déroutera plusieurs, à charge pour moi de convaincre que j’ai raison. Cette réponse, c’est à la fois oui et non. Oui, ici au Québec, où c’est doublement utopique, mais non, en certains autres pays, c’est déjà une réalité.

Commençons par voir en quoi c’est une utopie au Québec. Ici, bon an mal an, les taux de diplomation en fin de secondaire naviguent autour de 65 %, ce qui veut dire que 35 % des élèves sortent sans diplôme, et ce, en dépit d’efforts considérables de recherche et d’expérimentation depuis plus de trente ans. Force est de convenir que, face à une telle fixité, c’est une utopie que de vouloir éradiquer l’échec scolaire. D’autant plus que notre système scolaire est un système à filières sélectives basées sur le rendement scolaire. Cela fait que l’orientation scolaire des élèves au faible rendement se fait souvent par relégation : « Tu n’es pas assez fort pour telle filière, alors tu t’en vas dans telle autre filière. » Ce qui a pour effet d’écarter systématiquement nombre d’élèves du diplôme de fin d’études secondaires !

Mon hypothèse de travail propose aussi de considérer que, dans l’état actuel des choses au Québec, il est doublement utopique de vouloir éradiquer l’échec scolaire parce que de tels taux d’échec et d’abandon sont aussi systémiques, c’est-à-dire inhérents à la nature même d’un système scolaire néolibéral. Son essence même est de produire la main-d’oeuvre dont l’économie a besoin pour rouler et, dans sa lecture humanitaire, de fournir un gagne-pain au plus grand nombre. Dans ces conditions, changer le système scolaire supposerait qu’on change d’abord de gouvernement. Si l’on veut une école progressiste, l’école de tous et de toutes, il faut d’abord se donner un gouvernement progressiste, le gouvernement de toutes et de tous. Or, le Québec ne s’est jamais donné un tel gouvernement depuis celui de la Révolution tranquille qui nous a donné l’école pour tous du rapport Parent ! Et l’espoir d’une école de tous d’un rapport Parent 2.0 n’est pas pour demain.

Mais en quoi puis-je prétendre par ailleurs qu’éradiquer l’échec et le décrochage scolaires n’est pas une utopie ? C’est tout simplement qu’il y a des pays où il n’y a plus de décrochage, ou si peu. Des pays comme la Corée du Sud, Israël, la Lituanie et la Finlande ont régulièrement des taux de diplomation supérieurs à 90 %.

L’école fondamentale

Je connais peu la situation des trois premiers pays mentionnés, mais je connais mieux celle de la Finlande. Même si ses performances aux épreuves du PISA ne sont plus ce qu’elles étaient il y a cinq ou six ans, cela ne semble pas affecter ses taux de diplomation. En 2014, les taux finlandais de décrochage étaient de 1 % au primaire, 5 % au secondaire et 3 % aux études supérieures.

Parmi les nombreux facteurs qui concourent à de tels taux de rétention scolaire en Finlande, celui qui semble jouer le rôle le plus important, c’est ce qu’on appelle là-bas l’école fondamentale et qu’on appelle ailleurs l’école commune. Cette école fondamentale met à la disposition de tous les enfants finlandais de la 1re à la 9e année inclusivement le même curriculum de formation générale défini sagement comme étant ce dont tout Finlandais a besoin pour accéder au rang de citoyenne, ou de citoyen à part entière. Les options n’apparaissent qu’en 7e année, encore qu’il est interdit aux paliers supérieurs du système scolaire d’en faire des préalables ou des prérequis de sélection. De cette façon, tous les élèves sortent de l’école primaire à 16 ans avec une formation de base qui n’est pas d’abord ordonnée à l’obtention d’un emploi, mais plutôt à l’accession de tous sans distinction à une citoyenneté à part entière. Il faut se rappeler que ces mesures éducatives particulières s’inscrivent dans le contexte d’une culture sociopolitique scandinave et finlandaise où le partage de la richesse collective et l’égalité des chances sont des valeurs établies.

Il suffit donc que la disparition des taux élevés d’échec et d’abandon soit pratiquement chose faite en divers endroits de la planète pour conclure que si c’est difficilement envisageable actuellement au Québec, tous les espoirs portés par la Journée du refus de l’échec scolaire sont quand même permis, surtout si la volonté politique nous revient. D’autant plus qu’ici au Québec, cette école pour tous pourra compter sur les contreforts en aval et en amont d’une action communautaire expérimentée, comme celle des organismes de lutte contre le décrochage.

En guise de conclusion et pour devancer l’objection suivant laquelle on ne va pas loin avec des utopies, je m’en tiendrai à citer cette magnifique réflexion d’Eduardo Galeano : « L’utopie est à l’horizon. Je fais deux pas en avant, elle s’éloigne de deux pas. Je fais dix pas de plus, elle s’éloigne de dix pas. Aussi loin que je puisse marcher, je ne l’atteindrai jamais. Alors à quoi sert l’utopie ? À faire avancer. »

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21 commentaires
  • Pierre Grandchamp - Abonné 25 septembre 2019 07 h 14

    Il fait faire attention

    Oui, il y aura toujours trop de décrocheurs. Surtout en milieux défavorisés et surtout chez les garçons.

    A lire les 2 chroniques de Francis Vailles: "Le fauxc débat du décrochage scolalre" et "Le débat faussé du décrochage scolaire"

    IL est plus difficile ici d'avoir un DES pcq nos exigences sont plus demandandes. Mais, grâce à notre système d'éducation des adultes, nous en récupérons beaucoup.

    https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1098980/penurie-travailleurs-decrochage-scolaire-ecole-travail-analyse-gerald-fillion
    "on constate que le Québec rattrape la moyenne canadienne avec le temps. Ainsi, 89 % des personnes de 25 à 34 ans avaient un diplôme d’études secondaires en 2016. "

    • Pierre Grandchamp - Abonné 25 septembre 2019 11 h 34

      Il faut faire attention.

      -Ici, la note de passage est de 60% et non de 50% comme en Ontario

      -A la fin du secondaire, l'élève doit se présenter à un examen uniforme du Ministère,dans plusieurs matières, à la grandeur du Québec; ledit examen comptant pour 50%. De plus, la note de l'école compte pour la moitié; mais peut être modérée par rapport à la moyenne du groupe à l'examen final.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 25 septembre 2019 11 h 41

      Oui, il est plus difficile au Québec d'obtenir un DES en 5 ans.Un des gros défis de nos écoles publiques québécoises: la présence de plus en grande du privé. Cela a un impact sur les écoles publiques.

      Le défi du ministre de l'Éducation, à mon humble avs, en 2019: donner les ressources adéquates à l'école publique.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 25 septembre 2019 07 h 26

    Aménager l'école dans la vraie vie

    Quand l'école tiendra compte de tous les enfants, de toutes les manières d'être des enfants, de toutes les manières d'apprendre des enfants, on sera dans la bonne direction.

    Quand l'école sortira de la classe pour aller «jouer dehors» et regarder pousser la nature, les enfants favoriseront une harmonie avec elle.

    Quand l'école sortira de l'école pour aller dans la vraie vie de sa communauté, les enfants feront l'apprentissage, grâce au savoir faire de leurs ainés(es), de ce qui leur faut pour succéder à leurs ainés(es).

  • Cyril Dionne - Abonné 25 septembre 2019 08 h 11

    L’échec scolaire à géométrie variable

    Pardieu. Les rêves chimériques qui émanent des tours d’ivoire portant sur l’éducation ne cesseront jamais de nous étonner. Bien oui, le décrochage scolaire est un problème qui touche toutes les couches de la société.

    Personne ne sait jamais poser la question de la pertinence des curriculums en ce qui a trait à l’échec des élèves. Si on augmente toujours la complexité de la matière en plus d’y ajouter des nouvelles notions qui n’étaient pas présentes il n’y a pas si longtemps, il ne faut pas être surpris que plusieurs en arrachent. Aucun programme scolaire n’est identique de province en province et que dire de pays en pays. Si on envisage des concepts plus avancés dans les écoles québécoises que celles de Finlande, il ne faut pas être surpris des résultats. Le diplôme de l’école secondaire au Québec est plus difficile à obtenir que presque partout ailleurs dans les pays de l’OCDE. Et c’est pour cela que le Québec se démarque sur les tests de PISA; il est bon premier dans les pays francophones et le 3e en mathématiques mondialement. Pour la Finlande qui a connu une certaine augmentation de l’immigration, ses taux de succès scolaires sont en baisses.

    On en vient toujours à la Finlande, ce petit pays de moins de 5 millions d'habitants. Primo, la Finlande a une population homogène contrairement à celle du Québec axée sur l’immigration. Deuxio, le Québec dépasse maintenant la Finlande sur les tests de PISA et toutes les provinces du Canada même si leurs taux de diplomation sont artificiellement plus élevés. Et rien de nouveau ne sort des hautes écoles finlandaises.

    Enfin, pourquoi toujours porter en accusation des concepts néolibéraux en éducation comme étant la source de l’échec scolaire? Qu’il y a-t-il de mal à vouloir que tous aient un bon gagne-pain et s’épanouissent socio-économiquement? Vous savez, un diplôme d’études secondaires au Québec est souvent l’équivalent d’un diplôme universitaire dans plusieurs pays de la planète. Trsite, mais vrai.

  • Sylvain Auclair - Abonné 25 septembre 2019 11 h 46

    Et l'écriture?

    Autre élément à considérer: des langues comme le finnois, le coréen ou l'hébreu ont, à ce que je sais, des systèmes d'écriture beaucoup plus simples que le français (même s'ils peuvent paraître difficiles pour francophone). Les élèves qui ont ces langues maternelles et qui doivent apprendre à les écrire n'ont pas à passer des années à tenter de maîtriser un code orthographique ridicule et passéiste et à se heurter à des difficultés sans fondement qui feront haïr l'école à plus d'un.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 25 septembre 2019 13 h 57

      Vous apportez un bon point. Il est plus difficile, à la fin du secondaire, de réussir l’examen de français langue maternelle que celui de l’anglais maternelle.

      Idem, à la fin du collégial. J’ai accompagné, à titre bénévole, une jeune colombienne ayant réussi tous ses cours collégiaux en techniques de soins infirmiers; elle avait échoué l’examen final obligatoire en français, à 2 reprises. Finalement, elle est parvenue à le réussir….mais il a fallu travailler très fort. Re : orthographe

    • Pierre Grandchamp - Abonné 25 septembre 2019 17 h 19

      Et, ça c'est un autre problème dont il faut tenir compte quand on étudie la diplômation au Québec: la langue et les immigrants qui arrivent ici sans le français.Moi, je m'en suis rendu compte avec la jeune colombienne...et beaucoup d'autres jeunes colombiens.

      Ces jeunes-là, s'ils avaient étudié en anglais, cela aurait de beaucoup plus facile. Le français écrit: "big problem"! Imaginez dans des quartiers dévavorisés de Montréal!

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 25 septembre 2019 11 h 56

    « les conditions socio-économiques déterminent le succès de l’élève à l’école.» (Cyril Dionne)



    Voilà qui départage fort heureusement le bon grain d'avec l'ivraie!

    Il importe de tenir son rang! Sinon, nous courrons vers de graves désordres. Sinon, ce sont les enfants socio-économiquement favorisés qui deviendraient académiquement défavorisés, en se faisant damer le pion par le premier pauvre venu.

    • Cyril Dionne - Abonné 25 septembre 2019 15 h 17

      Encore une fois M. Lacoste, que pensez-vous qu'il arrive à un enfant affamé d'une famille pauvre lorsque des parents absents, violents et intoxiqués lui disent que l'école est une pure perte de temps, et ceci, quand ils sont là? J'ai enseigné à des enfants dont les parents leur disaient qu'ils n'avaient pas besoin de venir à l'école cinq jours par semaine. Trois jours suffisaient amplement puisqu'ils s'occupaient souvent de leurs parents intoxiqués. Ces enfants traînaient un retard académique grave cumulé au cours des années et très difficile à combler. En fait, ils étaient souvent les premiers à décrocher de l’école. Disons poliment qu’ils n’étaient pas les premiers de classe et ceci n’avait rien à voir avec leurs capacités cognitives. Alors, pour eux, les études postsecondaires étaient un rêve chimérique et de toute façon, ils avaient été endoctrinés à penser que l’école était inutile. C’est pour cela que l’école commence à la maison.

      Mais vous ne savez rien de cela puisque vous n’avez jamais mis les pieds dans une école comme pédagogue.