Peau blanche, masque noir

«L’intérêt qu’il faut accorder à ces problèmes symboliques et politiques ne devrait pas nous engager à lire et à analyser tous les gestes d’appropriation du corps et de la culture de l’homme noir par des Blancs sous l’éternelle catégorie de la domination», dit l'auteur.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne «L’intérêt qu’il faut accorder à ces problèmes symboliques et politiques ne devrait pas nous engager à lire et à analyser tous les gestes d’appropriation du corps et de la culture de l’homme noir par des Blancs sous l’éternelle catégorie de la domination», dit l'auteur.

Si le blackface est essentiellement raciste, se pourrait-il que, en ce qui les concerne, les maquillages de Justin Trudeau ne soient pas du blackface ? Peut-on établir, à partir des finalités que poursuit un acte et à la lumière du contexte dans lequel celui-ci se produit, une différence entre le blackface et le fait pour une personne blanche de personnifier un Noir à travers un maquillage ?

Par exemple, devrait-on, nécessairement, qualifier de blackface le geste d’une personne blanche qui se déguiserait en Noir pour jouer un personnage de La tragédie du roi Christophe, d’Aimé Césaire ? Si dès l’instant qu’un Blanc s’approprie l’image ou le corps d’un noir, il fallait y dénoncer un geste de nature raciste, indépendamment de toute interrogation sur le contexte et la finalité du geste, ne faudrait-il pas alors souscrire à une extension du concept de racisme qui le dépouillerait des considérations historiques, politiques, économiques et idéologiques qui le sous-tendent ?

Il faudrait bien qu’il y ait une différence de nature entre la représentation stéréotypée et dégradante du Noir qui vise à distraire des Blancs (ce que fut, essentiellement, au milieu du XIXe siècle le blackface, une instrumentalisation raciste du théâtre) et une représentation de l’homme de couleur noire qui viserait par exemple à dénoncer les préjugés et les discriminations dont sont victimes encore les populations noires à travers le monde. Mais à moins que les deux gestes ne reposent sur un même fondement, celui de l’infériorité en intelligence et en dignité de l’homme de couleur noire, on voit mal comment, a priori, justifier l’usage du concept de racisme pour incriminer ces deux gestes, qui pourraient répondre à des motivations différentes.

Je ne pense pas en effet que toute appropriation de l’image et du corps noir soit inconditionnellement et nécessairement du blackface : il ne faudrait pas ainsi que notre combat contre le racisme nous entraîne à remettre en cause le jeu de substitution et de représentation propre au théâtre et à l’art de manière générale.

De cette prise de position, il ne s’ensuit pas qu’il faut se dispenser de remettre en question les éventuels problèmes que pourrait poser la représentation artistique d’une minorité de couleur par un Blanc. Dans un contexte où les rapports des pouvoirs politiques et économiques sont défavorables aux Noirs, et où persistent les lourds préjugés légués par des siècles d’humiliation et de déshumanisation, on pourrait voir une violence symbolique, pour parler comme Bourdieu, dans le fait qu’un Blanc s’approprie l’image et le corps de l’homme noir.

De même, parce qu’il existe des artistes noirs qui souffrent d’un manque de reconnaissance et de représentation, l’appropriation de l’image et du corps de l’homme noir pourrait être ressentie comme une autre manifestation de la marginalité politique et sociale à laquelle sont confrontés les Noirs de manière générale, et donc une reproduction, au nom de l’art, des rapports historiques de domination.

Toutefois, l’intérêt qu’il faut accorder à ces problèmes symboliques et politiques ne devrait pas nous engager à lire et à analyser tous les gestes d’appropriation du corps et de la culture de l’homme noir par des Blancs sous l’éternelle catégorie de la domination. Le contexte démocratique et l’État de droit dans lequel nous vivons, en dépit de ses imperfections, devraient inviter à un autre regard sur les rapports entre la majorité blanche et la minorité noire. Un regard qui n’est pas seulement rivé sur les injustices du passé, mais qui se nourrit des évolutions politiques et de la situation tout à fait inédite dans laquelle évoluent les minorités de couleur et la majorité blanche : les démocraties libérales du XXIe siècle sont normativement et politiquement différentes des démocraties libérales du XIXe siècle, contrairement à ce que laissent croire certaines mouvances antiracistes qui revendiquent une lecture décoloniale de la société contemporaine.

S’il est un défi pour nous, qui sommes à la fois les témoins du présent et les héritiers des injustices historiques, c’est celui d’ériger des solidarités capables d’améliorer nos institutions politiques et sociales de manière à ce que les différences de couleurs, de genre et de culture ne soient pas le lieu d’un conflit susceptible de fragmenter « racialement » et culturellement la société. Et il me semble que cet esprit de solidarité a marqué la gouvernance de Justin Trudeau, malgré les critiques que l’on peut soulever à l’égard de sa conception du multiculturalisme.

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