Survivre à l’envers du monde

On sait maintenant que la dépression procède non seulement de facteurs biologiques, mais aussi psychologiques et sociaux.
Photo: Getty Images On sait maintenant que la dépression procède non seulement de facteurs biologiques, mais aussi psychologiques et sociaux.

Mal-être aux mille visages, la dépression, souvent perçue et traitée comme une lutte individuelle, prend pourtant racine dans l’expérience collective.

Le continent noir. C’est comme ça que je surnomme la dépression. En anglais, j’appellerais ça le Upside Down, comme dans Stranger Things.

C’est un monde pareil à celui où tu vis d’habitude, mais où plus rien n’a le même éclat ni la même saveur. Il fait froid, il fait noir et tu es tout seul. La gravité y est pesante et l’air, irrespirable. Tout ici te tue lentement. Et parce qu’il recouvre l’entièreté de ton regard, c’est un monde qui apparaît sans issue.

Mais suis-moi, je connais peut-être une porte de sortie.

Y a du monde à’messe, je sais. D’après Santé Canada, 11 % des hommes et 16 % des femmes feront une dépression majeure au cours de leur vie. Bon an mal an, un peu plus de 4000 personnes se sauvent d’ici en se tirant en bas du pont ou en passant la tête dans un noeud coulant. Mais partir les pieds devant, on s’entend, ce n’est pas vraiment s’en sortir.

Ça se peut qu’on t’ait vendu une explication de la dépression qui ressemble à ceci : tu as une sorte de débalancement chimique dans ton cerveau, qu’on va rééquilibrer en t’administrant des inhibiteurs sélectifs de recapture de certains neurotransmetteurs, surtout la sérotonine et la noradrénaline. « Beam me up, Scotty ! » Téléportez-moi loin d’ici. Ça serait le fun en maudit. La mauvaise nouvelle, c’est que cette histoire-là est un peu arrangée avec le gars des pilules.

Ton cerveau n’est pas une piscine hors terre dont on peut ajuster le pH. Être en dépression, c’est plus comme avoir le piton du cerveau collé en mode fuck-ma-vie. Les antidépresseurs aident à produire plus de sérotonine, ce qui fait du bien, et ils peuvent aussi augmenter la neuroplasticité du cerveau, ce qui aide parfois à se décoller le piton.

Y en a d’autres qui vont te dire que les antidépresseurs sont d’une efficacité relative, qu’on ne devrait pas les prendre trop longtemps, voire qu’ils sont carrément mauvais. Mais pour tes enfants, pour les gens qui t’aiment, et surtout pour toi, ton devoir premier, c’est de rester en vie. Alors pour l’instant, je te dirais : pose-toi pas trop de questions, prends tes pilules. Moi, les antidépresseurs m’ont sauvé la vie. Ils m’ont aidé à tenir bon, à prendre du mieux, appelle ça comme tu veux. « Whatever gets you thru the night », comme dirait John Lennon.

Ce qu’ils ne peuvent pas faire, c’est te dire comment tu es arrivé ici, ni comment en sortir.

Les modèles et la réalité

La perspective dominante dans l’étude de la dépression aujourd’hui est appelée modèle biopsychosocial. C’est un modèle interdisciplinaire qui a été élaboré à partir de la fin des années 1970 par le psychiatre George L. Engel, afin de tenir compte, dans le traitement des maladies physiques et mentales, des facteurs biologiques et environnementaux qui sont en cause. On sait donc maintenant que la dépression procède non seulement de facteurs biologiques (la génétique et la chimie du cerveau, notamment), mais aussi psychologiques (le vécu, l’estime de soi, les relations avec l’entourage, etc.) et sociaux (le niveau de vie, le stress, le rapport au travail, etc.). De nos jours, un médecin qui te prescrit des antidépresseurs te recommande aussi de consulter un psychologue, te met en arrêt de travail si possible et te conseille une bonne alimentation et de saines habitudes de vie. S’il reste un peu de temps au rendez-vous, il te demandera même comment vont la femme et les enfants.

Dans un monde idéal, le modèle biopsychosocial déboucherait sur une approche holistique du traitement de la dépression. Ta psychologue et ton médecin se demanderaient ensemble ce qui est le mieux pour toi. Ils communiqueraient avec ton assureur, qui n’essaierait pas systématiquement de te refuser tes prestations ou de te remettre au travail au plus sacrant. On donnerait également des ressources à tes proches pour qu’ils se sentent moins déboussolés. On t’aiderait à comprendre comment tu en es arrivé là et on travaillerait avec toi à t’en sortir.

Le hic, c’est que dans un contexte de compressions et de privatisation en santé, et dans un esprit néolibéral de responsabilisation maximale de l’individu, le modèle qui prévaut dans les soins au quotidien est biomédical. On tend ainsi à agir sur le corps du malade en considérant les problèmes de manière isolée et en les réglant à mesure qu’ils se présentent. T’es en dépression ? V’là du Cymbalta. Envie de te tuer ? Seroquel. Crises de panique ? Rivotril. Tu bandes plus ? Viagra. Ça s’arrange pas ? On va augmenter la dose. Le gros avantage du modèle biomédical, c’est de promettre au malade de le guérir comme on répare un char, pièce par pièce, sans trop réfléchir aux causes de l’usure.

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1 commentaire
  • Marc Therrien - Abonné 17 septembre 2019 06 h 49

    Souveraine individualité, malsaine solitude


    Comme pour beaucoup de problématiques installées dans le rapport dialectique individu-société, il est aussi évident que pour la santé mentale et son contraire la maladie mentale, on a intérêt à réunir les dimensions individuelles et sociales pour améliorer la compréhension du problème et espérer des solutions créatrices et intégratives. Mais la tendance lourde du scientisme conduit encore souvent à penser de façon dichotomique en séparant et isolant les phénomènes pour mieux les analyser.

    Ainsi, dans une perspective éco systémique, on tient compte de l’importance du contexte pour situer et analyser l’apparition et l’évolution d’un comportement. L’anormal ou le pathologique est une notion bien relative qui évolue selon les contextes sociaux, économiques et historiques. Si autrefois, du temps de Freud, la névrose était le nom donné à la maladie qui reflétait les tensions entre les capacités individuelles et les exigences sociales, aujourd’hui, c’est par la prévalence du trouble anxieux-dépressif qu’on établit l’intensité du malaise social. Du temps de la névrose, c’était le sentiment de culpabilité de ne pas répondre aux injonctions morales de la société oppressive qui rongeait l’individu se sentant inadéquat. De nos jours, dans notre société libérée où l’individu dispose de multiples options pour devenir l’être unique et original qu’il veut, c’est la fatigue existentielle de fond qui guette tout un chacun qui, souffrant de la comparaison continue avec autrui, n’a de cesse de se sentir insuffisant parce qu’il trouve toujours à ses yeux quelqu’un qui a l’air plus accompli et épanoui que lui. Dans le monde des apparences, si exister, c’est être perçu, être heureux, c’est être avantageusement perçu.

    Le lecteur intéressé par une perspective sociologique de la dépression pourra visiter, entre autres, Marcelo Otero professeur à l’UQÀM, auteur de « L’Ombre portée. L'individualité à l'épreuve de la dépression »

    Marc Therrien