Tous les scientifiques portent-ils un sarrau?

«Pour la majorité des gens, le sarrau blanc porté par un homme en est donc venu à symboliser le travail de tous les scientifiques», note l'auteur.
Photo: iStock «Pour la majorité des gens, le sarrau blanc porté par un homme en est donc venu à symboliser le travail de tous les scientifiques», note l'auteur.

La rentrée télévisuelle ramène sur nos chaînes de télévision publiques des émissions de vulgarisation scientifique dont la popularité n’est plus à démontrer et qui permettent à un large public de développer sa culture scientifique. J’ai bien sûr nommé Le gros laboratoire sur ICI Explora, ainsi que Génial ! à l’antenne de Télé-Québec. Une caractéristique qu’ont en commun ces deux émissions est le vêtement que portent souvent leurs animateurs et animatrice : un sarrau blanc. Le stéréotype du sarrau est associé depuis tellement longtemps au travail des scientifiques qu’il symbolise désormais plus que tout autre la profession de chercheuse et de chercheur. Mais faut-il absolument porter un sarrau pour être un ou une scientifique ?

Le sarrau tel qu’on le connaît aujourd’hui est d’abord apparu dans la profession médicale au XIXe siècle. Auparavant, les médecins portaient traditionnellement des vêtements beiges ou noirs, ce qui ne permettait pas de les distinguer des guérisseurs, vendeurs d’huiles miraculeuses et autres charlatans qui tentaient de tromper le public. La couleur blanche s’est imposée à une époque où l’on commençait à réaliser l’importance de la salubrité dans le traitement des malades. Le blanc permettait non seulement de reconnaître plus facilement les médecins, mais il permettait également de détecter toutes sortes de saletés ou de contamination, contribuant ainsi à maintenir les salles d’opération plus propres. Nul doute que les chimistes et les biologistes se sont inspirés de leurs collègues médecins puisque, au tournant des années 1920, la plupart d’entre eux portaient le sarrau blanc dans leurs laboratoires. L’archétype du scientifique en sarrau était né !

S’il est vrai que certaines activités scientifiques exigent des vêtements de protection propres et blancs (ne serait-ce que pour déceler plus facilement les taches dues à des éclaboussures lors d’expériences délicates), il n’en demeure pas moins que la grande majorité des scientifiques n’ont pas à porter de sarrau au quotidien ; la plupart n’en ont même jamais porté un de leur vie !

Il se peut même que le port du sarrau soit contre-indiqué dans certains cas, plus particulièrement en médecine (cruelle ironie !), où l’on a remarqué chez quelques patients une hausse marquée de la tension artérielle à la simple vue d’un sarrau blanc. On appelle ce phénomène l’effet « blouse blanche », bien qu’il soit aussi possible que cette légère hypertension soit en partie due à l’anxiété ressentie par le patient mal à l’aise de se retrouver dans un cabinet médical. Plus grave et potentiellement plus dangereuse est la découverte, dans certains hôpitaux anglais, de bacilles de Staphylococcus aureus sur les manches des sarraus portés par des médecins en tournée auprès de leurs patients. Pour prévenir toute forme de contamination, le National Health Service anglais a entrepris en 2007 de bannir les sarraus des hôpitaux de Grande-Bretagne. Mais en fin de compte, il s’agissait peut-être d’une précaution inutile : une étude publiée en février 2011 dans le Journal of Hospital Medicine et portant sur l’efficacité de l’interdiction des sarraus dans les hôpitaux anglais n’a montré aucune différence statistique dans les niveaux de contamination entre les médecins portant des sarraus à manches longues et ceux portant des blouses à manches courtes…

Ce n’est pas que chez les adultes que l’aura du sarrau fait son effet : les enfants aussi, influencés par les stéréotypes véhiculés par les médias, y voient l’attribut suprême du scientifique. Dans une étude publiée en 1957 dans la prestigieuse revue Science, Margaret Mead et Rhoda Métraux ont demandé à des élèves états-uniens de niveau secondaire de décrire ce qu’était pour eux un scientifique. Les chercheuses résument ainsi l’image la plus saillante qui se dégage de leur analyse : « Le scientifique est un homme qui porte une blouse blanche et travaille dans un laboratoire. » Difficile, avec une telle description, de ne pas voir le sarrau comme le vêtement par excellence sans lequel il ne peut pas se faire de réelle science… au masculin seulement, de surcroît !

En 1983, le chercheur états-unien David A. Chambers publiait les résultats d’une étude similaire (menée en partie au Québec, à l’Université McGill, où le chercheur a travaillé pendant quelques années) au cours de laquelle il a demandé à 4807 enfants de la maternelle à la cinquième année du primaire de dessiner un scientifique (le « Draw-A-Scientist Test »). Son but était de découvrir à partir de quel âge les principaux stéréotypes associés à la profession scientifique apparaissaient dans l’imaginaire des enfants. Résultat : il semble que, déjà pour les élèves de deuxième année du primaire, un sarrau blanc habille tout scientifique qui se respecte…

Pour la majorité des gens, le sarrau blanc porté par un homme (les chercheurs sont encore majoritairement masculins dans l’esprit du public, malheureusement) en est donc venu à symboliser le travail de tous les scientifiques. Pas étonnant que la culture populaire se soit emparée de ce stéréotype, du savant fou dans son laboratoire secret jusqu’au Doc Emmett Brown, du film Retour vers le futur, peut-être le meilleur archétype du scientifique qui soit ! Il est toutefois dommage que ce même stéréotype soit repris par des émissions de vulgarisation scientifique, comme Le gros laboratoire et Génial ! qui ont pour vocation d’améliorer la culture scientifique du public, et non de perpétuer les clichés déjà existants. Ne serait-il pas temps que l’on présente au petit écran les scientifiques tels qu’en eux-mêmes, c’est-à-dire des hommes et des femmes (de plus en plus nombreuses, heureusement) qui cherchent au quotidien à mieux comprendre les phénomènes naturels et sociaux qui nous entourent, afin d’améliorer notre compréhension de la nature et notre qualité de vie… Le tout, sans sarrau !

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4 commentaires
  • Marc Dufour - Abonné 16 septembre 2019 07 h 22

    Objectif ?

    Que faut-il comprendre de ce texte ? Que la recherche dans d'autres domaines existe ? Bien évidemment ! Mais en quoi le fait de diminuer la recherche en science de la vie est-il un moyen de faire connaître d'autres facettes de la recherche ?

    M. Chastenay peut continuer à faire de la recherche sur la didactique sans sarrau si ça lui chante, mais la sécurité en laboratoire n'a rien à voir avec les stéréotypes qu'il invoque.

    Je ne comprends pas l'objectif de cet article.

  • Jean Richard - Abonné 16 septembre 2019 10 h 16

    Génial ?

    Génial est-elle une émission de vulgarisation scientifique ? Non, pas du tout. Elle n'est rien d'autre que « une émission où on s'amuse avec la science » s'il faut emprunter les mots de son animateur. Dit en d'autres mots, c'est une émission de pur divertissement au cours de laquelle le téléspectateur n'aura pas à réfléchir et à la fin de laquelle il n'aura pas appris grand chose – et qu'il pourrait même avoir entendu des explications douteuses parce que le contenu n'a pas été suffisamment documenté. Ce n'est qu'un émission-jeu après tout, avec ou sans sarrau. Or, les émissions-jeux ont-elles leur place à la télé publique ? Est-ce que la mission de Télé-Québec est de concurrencer les chaînes privées ou la radio fédérale en ne misant que sur des émissions de pur divertissement ?

    La mission de Télé-Québec, elle est éducative et culturelle. Aussi, l'éducation à la science et à la technologie devrait y occuper une place importante dans la programmation. La seule arme contre l'exploitation du public par les sciences et surtout la technologie, c'est la connaissance. Or, il y a bien, à Télé-Québec, quelques bonnes émissions à contenu scientifique, mais trop peu, trop peu si cette télé publique veut respecter sa mission. Et doit-on le répéter : Génial est une bonne émission de divertissement, mais elle n'est pas une émission de vulgarisation scientifique. C'est à se demander si elle ne contribue pas, au-delà du stéréotype du sarrau, à entretenir chez les jeunes l'association de la science avec le spectaculaire. Quand on parle de science à des enfants, ils demandent à voir des explosions. Et comme par hasard, il y a souvent des explosions à Génial.

  • Gilles Fontaine - Abonné 16 septembre 2019 17 h 24

    Mes profs du secondaire en portait... pourquoi ?

    Mes profs du secondaire (72-77) portait le sarrau. Pourquoi ? La raison est bien simple... la craie. À mes débuts comme enseignant à l'Université (1988-) j'ai débuté avec la craie et le tableau. À la fin de mon 1er cours... mon jeans était blanc tout comme ma chemise.
    Au final... c'est comme le tablier pour la cuisine... Vive le PowerPoint et la tablette à dessin!

  • Andrée Le Blanc - Abonnée 17 septembre 2019 15 h 19

    Je m'ennuie...

    ... justement des émissions qu'animait M. Chastenay à Télé-Québec. L'émission "Le code Chastenay" a eu la vie plus longue que la dernière, "Électrons libres" dont je regrette toujours la disparition. Cette dernière émission nous amenait directement dans les universités, les entreprises où il se fait de la recherche, ne nécessitant pas toujours le fameux sarrau ! Cette émission avec une pointe d'humour permettait de voir que de la recherche, il s'en fait dans toute sorte de domaines. En plus, c'était toujours très agréablement filmé, comme le fut jadis certaines saisons de "Une pilule, une p'tite granule", celle-ci dédiée à la santé. C'est bien dommage qu'il faille se tourner maintenant vers Savoir média, puisque T-Q a choisi de mettre tous ses oeufs dans le panier du spectacle avec Génial. Je l'appréciais quand c'était une hebdomadaire, complémentaire à une véritable émission d'info scientifique, je ne l'aime que pas mal moins maintenant.