Israël: faire passer l'appui à l'occupation pour un désir de paix

Élection après élection, une majorité d’Israéliens expriment leur désir de «paix» et votent pour des gouvernements qui intensifient l’occupation, en violation du droit international.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Élection après élection, une majorité d’Israéliens expriment leur désir de «paix» et votent pour des gouvernements qui intensifient l’occupation, en violation du droit international.

Nous avons été estomaqués à la lecture du reportage de M. Marco Fortier en Israël, « 1000 visages, 1000 défis ». Ce texte reprend, sans distanciation, le récit israélien des enjeux politiques des prochaines élections en Israël. On y affirme à plusieurs reprises le « désir de paix » des Israéliens, affirmation reprise dans la légende de la photo principale du reportage.

M. Fortier ne pose jamais la question de ce que signifie le mot « paix » dans ce contexte. Il aurait sans doute su que, pour la grande majorité des Israéliens et peut-être pour les personnes interviewées elles-mêmes, la paix dont il est question signifie la fin de la résistance des Palestiniens, mais pas la fin de l’occupation militaire de Cisjordanie, Gaza et Jérusalem-Est. En effet, élection après élection, une majorité d’Israéliens expriment leur désir de « paix » et votent pour des gouvernements qui intensifient l’occupation, en violation du droit international. L’anthropologue israélien Jeff Halper, que M. Fortier aurait eu intérêt à rencontrer, estime qu’il s’agit de pacification plutôt que de paix.

Le reportage aborde le « désir de changement » à travers l’enjeu de contrer l’influence des groupes religieux ultraorthodoxes, mais pas celui de mettre fin à l’occupation.

En d’autres termes, les politiques d’occupation, l’intensification de la colonisation et l’intensification de la violence contre les Palestiniens sont complètement absentes de ce reportage. Les Palestiniens eux-mêmes, comme peuple vivant sous le joug israélien et qui subira les conséquences de ces élections, sont aussi absents du texte. Or, ces questions sont absolument cruciales. Le rapport avec les Palestiniens est abordé tel que les courants sionistes en Israël l’abordent, c’est-à-dire comme un enjeu accessoire, mineur, et surtout bien moins important que le conflit entre séculiers et religieux.

Ce reportage incomplet et biaisé ne suit pas les règles élémentaires du journalisme. Il fait preuve de complaisance, et ne se distingue pas beaucoup de ce qu’aurait fait un bureau de relations publiques du mouvement sioniste. Pourtant, tout ce dont nous parlons est facilement accessible, et très bien documenté. Le journaliste n’a pas pris la peine d’aller écouter les voix porteuses du changement véritable du rapport avec les Palestiniens : B’Tselem, Gush Shalom, Michel Warschawski et tant d’autres. Il aurait également pu interviewer des porte-parole de la « liste conjointe », qui comprend trois partis arabes israéliens et un parti judéo-arabe et l’Union démocratique avec trois partis de gauche qui proposent le programme le plus audacieux en termes de droits civiques et d’égalité citoyenne, soit l’égalité parfaite en droit entre Juifs et Arabes, et surtout qui parlent de mettre un terme à l’occupation.

Nulle surprise, alors, que les politiques israéliennes aient tellement d’appuis au sein des élites québécoise et canadienne. Si Le Devoir n’est pas capable d’avoir la moindre distanciation critique, qui le pourra, dans le mainstream ? Dans ce reportage, Le Devoirn’a pas joué le rôle de source d’information indépendante qu’il aurait dû jouer sur cette question.

*Signataires : Rachad Antonius, Lorraine Guay, Dror Warschawski, Bruce Katz, Mary Ellen Davis, Michaël Séguin, Denis Kossein, Paul Eid, Vincent Romani, Francis Dupuis-Déri, Mouloud Idir, Jean-Claude Ravet, Diane Lamoureux, Scott Weinstein, Gilles Bibeau, Avigaël Lévy


Réponse du journaliste
 

Vous auriez aimé que je fasse un reportage sur le conflit israélo-palestinien, qui est bien réel, mais ce n’était pas le sujet de mon article. Je n’ai pas la prétention de pouvoir aborder toutes les facettes de la situation politique extrêmement complexe dans cette région du monde en un seul texte. Je suis aussi allé en Cisjordanie occupée militairement par Israël. Je rendrai compte de la situation en Palestine dans un autre reportage à venir.

 
Marco Fortier

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

7 commentaires
  • Hermel Cyr - Abonné 11 septembre 2019 07 h 24

    La réponse du journaliste est … quelconque.

    Parler de la situation en Palestine sans parler de l’occupation, de la violation des droits internationaux ni des droits de la personne par Israël, c’est comme parler de la société vietnamienne des années 1960 sans parler de la guerre qui y sévissait. Le conflit israélo-palestinien structure toute la vie dans cette région du monde, il ne s’agit pas ici d’anecdote ou d'un « détail de l’histoire ».
    Et j’ai hâte que les analystes de la question palestinienne cessent de cacher la réalité des choses derrière le faux fuyant de la « situation politique extrêmement complexe ». La réalité des choses, c’est qu’un peuple a été spolié par la force d’une armée d’occupation depuis 1948 et qu’on a créé de toute pièce par la violence des armes un peuple de réfugiés dans leur propre pays.

  • Richard Lupien - Abonné 11 septembre 2019 10 h 14

    J'attend avec impatience l’article sur la Palestine

    Je recommanderais à monsieur Marco Fortier d’écrire régulièrement sur le sort des Palestiniens qui souffrent depuis des décennies sous le joug de l'occupant.
    L'article 282 voté par l'ONU, il y a quelques décennies, interdit la construction d’établissements par l’occupant en Territoires Palestiniens. Il serait bien instructif pour les lecteurs du Devoir d'en rappeler les faits.

    Richard Lupien
    Ormstown

  • Rachad Antonius - Abonnée 11 septembre 2019 12 h 38

    La réponse de M. Fortie confirme notre critique

    M. Fortier considère qu'il parlait des élections en Israël et non pas du conflit israélo-palestinien. C'est justement cela le problème. Il ne s'agit pas de deux questions séparées. Parler des élections comme si l'occupation n'existait pas, c'est exactement cela, l'imaginaire colonial israélien. La réponse de M. Fortie confirme que notre critique est justifiée. Ceci ne l'empêche pas de bien voir que l'occupation militaire existe et il promet de nous en parler. Super. Notre critique portait sur le fait qu'il ait séparé ces deux sujets alors qu'ils sont intimement liés.
    Rachad Antonius (l'un des signataires du texte collectif)
    Montréal

    • Pierre Fortin - Abonné 11 septembre 2019 13 h 29

      Monsieur Antonius,

      Je me permets de douter de la réponse de M. Fortier lorsqu'il vous rétorque « Je suis aussi allé en Cisjordanie occupée militairement par Israël. Je rendrai compte de la situation en Palestine dans un autre reportage à venir. » Si l'intention initiale était réellement de couvrir aussi la Cisjordanie, son article-reportage datant du samedi 31 août 2019 aurait dû faire mention d'une suite à venir qui, en ce 11 septembre, n'a pas encore été publiée.

    • Rachad Antonius - Abonnée 11 septembre 2019 22 h 15

      J'ai fait deux fois la même faute de frappe : Fortie au lieu de Fortier. Mes excuses.
      Par ailleurs, Le Monde titre : "Nétanyahou promet d’annexer la vallée du Jourdain, en Cisjordanie, s’il est réélu". Peut-on encore prétendre que l'occupation est un sujet différent de celui des élections et donc qu'il ne faut pas mêler les deux ?
      R. A.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 11 septembre 2019 14 h 45

    Sans distanciation ?!?

    « Ce texte reprend, sans distanciation, le récit israélien des enjeux politiques des prochaines élections en Israël. » (Collectif)

    « Sans distanciation » ?

    Si on relit, CALMEMENT, la chronique (non ouverte aux commentaires) de Marco sur les défis-enjeux liés à la prochaine Gouvernance d’Israël, on réalise que, en vertu des formations politiques, il demeure possible d’observer l’existence avisée dudit conflit israélo-palestinien qui, au demeurant, continue d’avaliser et de perdurer, de bonne ou de mauvaise foi, certaines « tensions » entre les autorités politiques (Hamas, AP et Israël)

    De plus, et comme cette chronique portait sur des portraits d’orientations politiques X des Formations politiques, en situation de campagne électorale, parler uniquement du-dit « Conflit » n’était pas requis !

    Sans distanciation ?!? - 11 sept 2019 –

    Ps. : De cette chronique, il aurait été de sagesse que les autorités du le Le Devoir ouvrent une fenêtre pour les commentaires, surtout si certains sujets, sensibles et traités, proviennent de leurs propres chroniqueurs !

  • Jeannine I. Delorme - Abonnée 12 septembre 2019 13 h 57

    Action criminelle

    Merci Monsieur Cyr de remettre les pendules à l'heure. Ce que les Juifs ont fait est criminel. Spoliation du territoire, colonisation des lieux, aucune gêne de voler, massacrer et quoi d'autre... Comment ont-ils réussi cette aberration sans que personne ne les arrête ? C'est à n'y rien comprendre. Qu'on ne vienne pas me taxer d'antisémite ! Quelque soit sa nationnalité, un voleur est un voleur. La situation perdure et rien ne se passe. Il faut arrêter cette sorte de vengeance qui n'a pas sa raison d'être. Mais on peut douter que cela se fasse un jour.