Québec, le rocher d’Amérique

Des touristes longent la rue Dauphine et s’arrêtent au point culminant de la percée visuelle Sainte-Angèle, à Québec.
Photo: Mario Jobin Des touristes longent la rue Dauphine et s’arrêtent au point culminant de la percée visuelle Sainte-Angèle, à Québec.

À Québec, un questionnement demeure : comment peut-on loger sur le Gibraltar d’Amérique, depuis plus de 400 ans, et construire de manière aléatoire sur les flancs du cap Diamant ?

Le projet résidentiel du 8 rue McWilliam est le déclencheur d’une réflexion nécessaire. D’où vient l’urgence de construire sur un lot vacant depuis environ 100 ans sans intégration architecturale satisfaisante et en dissonance avec l’environnement (gabarit gonflé et hors d’échelle) ?

La ville de Québec est construite sur un roc qui s’élève massivement dans sa partie sud, le cap Diamant, dont l’inclinaison au nord forme un long gradin de faible pente ouvert sur la rivière Saint-Charles, la vallée et les montagnes : Québec, au détroit d’un grand fleuve, point de passage obligé vers le coeur du continent, est le rocher d’Amérique.

Topographie

Ce roc incliné est formé de dénivelés successifs. C’est le socle sur lequel la ville repose. Une distribution typiquement équilibrée des constructions, en escalier, rend l’horizon accessible aux citadins.

Tout marcheur en forêt sait que longer les dénivelés positionne l’observateur à la cime des arbres, situés en contrebas, et dégage l’espace devant. Samuel de Champlain, fondateur de Québec, tout comme les Amérindiens, était assurément familier de ces promenades en hauteur. Les anciennes cartes témoignent de ces franges topographiques.

Inconsciemment, nous circulons dans les pas des premiers marcheurs. Certaines rues du Vieux-Québec, sentiers d’asphalte et de béton durcis par la modernité, suivent les mêmes tracés : la rue Dauphine en est un exemple éloquent. C’est dans cette zone que culminent certaines des percées visuelles les plus intéressantes du Vieux-Québec.

Atteindre et longer les dénivelés du roc révèle la position élevée de la ville. Le regard se libère de la vision tunnel des rues du Vieux-Québec. On accède alors à un immense espace fait de vallées, de montagnes et de ciel. Le long de la rue Dauphine, le regard du promeneur se détache des constructions de la cité pour fusionner avec la beauté du paysage. C’est le seuil d’un nouvel espace : ville et nature au même endroit, au même instant, la cité est du coup sublimée.

Éloge du vide

Frank Lloyd Wright, architecte renommé (1867-1959), utilisait volontiers cette citation de Lao Tseu : « Les bâtiments se composent de murs, de portes et de fenêtres. Pourtant, l’utilité du bâtiment dépend également de l’espace en lui. »

Les percées visuelles du Vieux-Québec ne sont que du vide, de l’espace à ne pas combler, à ne pas obstruer. Le « rocher construit de Québec », avec ces rues transversales, du sud vers le nord, comme de profondes rainures qu’aurait gravées un sculpteur dans la pierre, laisse passer des filets d’azur, le long de ses flancs, dans lesquels les promeneurs baignent et circulent.

Obstruer à répétition n’est pas la solution. L’augmentation des gabarits et l’empilage de bâtiments, sans harmonie, ne sont pas souhaitables. La juste mesure est de mise.

L’édifice proposé du 8 rue McWilliam, trop haut, peut s’intégrer au paysage construit et naturel en étant revu à la baisse. Ce projet s’insère dans la continuité de plusieurs percées visuelles et vues existantes à protéger (rues Sainte-Ursule et Sainte-Angèle).

La percée visuelle Sainte-Ursule est partiellement obstruée depuis la moitié du XXe siècle. Nous proposons de requalifier la rue Sainte-Ursule, d’en préserver la percée visuelle et, dès la première occasion, de la réhabiliter dans sa forme originelle (sans obstruction). À l’autre extrémité, près des vestiges de la palissade de Beaucours (1693), on pourra transformer l’escalier existant et ajouter une fontaine visible de la rue Saint-Louis. Le nouvel escalier Beaucours : lieu de transition attrayant vers la prestigieuse terrasse Pierre-Dugua-De Mons.

L’avenir

En préservant les percées visuelles de la cité, nous pourrons marcher librement, en pleine lumière, le long de la « cime des arbres », devenus depuis édifices en contrebas, le regard porté vers la vallée, les montagnes et l’horizon. Nous aurons conservé l’essentiel du « parcours de Champlain » et suivrons sensiblement les mêmes traces, mais enveloppés d’une ville plusieurs fois centenaire, et ce, pour des générations à venir.

Une ville bien pensée, construite à fleur de roc, au détroit d’un grand fleuve, plongée dans l’immensité de la vallée du Saint-Laurent, en harmonie avec la nature. Ville et rocher, en symbiose, traversés par « l’eau et la lumière ». Québec, le rocher d’Amérique.

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2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 9 septembre 2019 08 h 23

    100% d'acc

    Je ne réside pas à Québec, mais j'adore, comme j'adore San Fran ou Athènes. Il faut préserver les percées visuelles et les impressionnantes vues sur ET à partir du Cap Diamant. Ne pas le faire, ce serait comme bloquer la vue sur le Parthénon ou sur la Tour Eiffel à partir des Champs Élysés, ou plus modestement, la vue sur l'UdeM et l'Oratoire à partir des basses Laurentides.

  • Denis Paquette - Abonné 9 septembre 2019 09 h 31

    sommes nous capable d'imaginer le Québec d'antan qui avait un point de mire unique

    sommes nous capables malgré notre modernité d'imaginer la ville de québec construit a partir d'un monticule rocheux unique permettant au st laurent d'émerger, sur un paysage que l'on appelle l'île d'Orléan et les chutes Momérency