Le Zimbabwe après Mugabe

Robert Mugabe est décédé, dans l’indifférence générale.
Photo: Associated Press Robert Mugabe est décédé, dans l’indifférence générale.

Au tournant des années 1960, l’Angola et le Mozambique subissent le colonialisme particulièrement brutal du Portugal, un État membre de l’OTAN armé par les puissances occidentales. En Afrique du Sud sous l’apartheid, c’est le racisme institutionnalisé. Et en Rhodésie, une ex-colonie britannique, la minorité blanche (5 % de la population) déclare son indépendance en 1965 pour maintenir le système colonial.

Une guerre épouvantable s’ensuit pendant trois décennies. La répression, les massacres et la suppression des libertés sont imposés par un système officiellement raciste. La majorité africaine est spoliée de ses terres et condamnée à travailler, pour des salaires de misère, dans les entreprises de la minorité blanche et des entreprises multinationales. Les États-Unis et ses alliés occidentaux, dont le Canada, condamnent le racisme institutionnalisé, mais en pratique, ils appuient ces régimes où leurs intérêts commerciaux et économiques sont importants.

La résistance

Au début, les nationalistes, dont un certain Robert Mugabe et un certain Nelson Mandela, animent un mouvement civil réclamant la démocratie. Mais cette opposition est réprimée, y compris au Zimbabwe, où deux mouvements nationalistes sont formés pour organiser la résistance armée : la ZANU dirigée par Robert Mugabe (implantée dans l’est du pays) et la ZAPU de Joshua Nkomo (active au nord et à l’ouest). Pour la briser, l’armée rhodésienne, avec l’appui de l’Afrique du Sud, porte la guerre en Angola et au Mozambique (nouvellement indépendants en 1975). Malgré les pays africains appuyés par l’Union soviétique et les États scandinaves, les pays occidentaux refusent de s’opposer à cette agression. Au Zimbabwe, plus de 20 000 personnes sont tuées. Épuisé par la guerre, le régime rhodésien commence à flancher devant la résilience des mouvements de libération.

Mais les Rhodésiens ne veulent pas céder le pouvoir aux mouvements nationalistes et ils tentent de créer un régime fantoche. Ce plan ne fonctionne pas, et des négociations sont entamées avec le Front patriotique, regroupant la ZAPU et la ZANU. Les élections libres en mars 1980 donnent à la coalition nationaliste une immense majorité. En contrepartie, les mouvements de libération promettent, sous la pression des pays occidentaux, de garantir la continuité sur le plan économique. La petite minorité blanche se retrouve avec la mainmise sur plus de 50 % du territoire, où prolifèrent les grandes exploitations agro-industrielles et minières, laissant la grande majorité africaine dans la pauvreté. Autre problème, Mugabe déclenche une violente répression contre la population dans l’ouest, où la ZAPU trouve appui. Coincé entre une indépendance tronquée et une dérive autoritaire, le pays s’engouffre dans une spirale destructive. Dernier facteur, l’Afrique du Sud résiste, avec l’appui des États-Unis, en réprimant la résistance interne et en régionalisant davantage la guerre contre l’Angola, le Mozambique et le Zimbabwe.

La fin de Mugabe

Après une interminable négociation, des élections libres permettent à l’ANC, en 1994, de remporter une victoire décisive. Avec la paix, plusieurs pensent que l’Afrique australe peut amorcer sa reconstruction. Mais l’idée des États africains de mettre en place un « plan Marshall » pour l’Afrique australe est rejetée par les puissances occidentales. En Afrique du Sud, la fuite des capitaux et l’imposition par le FMI de politiques néolibérales très strictes déclenchent un cycle de crises dont la république non raciale ne s’est jamais remise. Au Zimbabwe devant la colère et le désespoir de la population, le régime Mugabe procède à une réforme agraire factice qui met ce qui reste d’économie à terre.

Entre-temps des mouvements d’opposition zimbabwéens résistent, notamment sous l’égide des syndicats. Mais le régime joue sur diverses tensions ethniques, tout en bénéficiant de l’exode de 3,4 millions de Zimbabwéens qui fuient la misère et la violence. Le grand « crocodile » (c’est comme cela qu’on appelle Mugabe dans la rue) est « mis à la retraite » par son armée qui, en 2016, organise le retour de l’ancien bras droit de Mugabe, Emerson Mnangagwa. C’est lui qui aujourd’hui gouverne le même chaos. Le crocodile est décédé, dans l’indifférence générale.

L’Afrique australe est dans une mauvaise passe, traumatisée par des décennies de joug colonial et raciste. Les mouvements de résistance n’ont pas été en mesure de porter un projet de transformation et les gouvernements post-coloniaux ont en gros perpétué les oligarchies soucieuses de protéger l’extractivisme et l’austéritarisme. De nouvelles générations se lèvent pour créer de nouvelles résistances. L’histoire n’est jamais terminée.

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1 commentaire
  • Loyola Leroux - Abonné 10 septembre 2019 10 h 23

    Le peuple zimbabwéen est-il plus heureux depuis l’indépendance ?

    L’étendue des connaissances de monsieur Beaudet me surprend toujours. La question centrale concernant l’indépendance des pays africains, phénomène apparu dans les années 60, est celle-ci : soixante années plus tard, le peuple de chaque pays est-il plus heureux ? plus instruit, mange-t-il a sa faim, etc. ? Je ne parle pas de la nouvelle classe dominante nationale créée par l’indépendance, qui est tres heureuse et qui court le monde, mais des gens du peuple.

    Quand l’Afrique se sortira-t-elle d u traumatisme créé ‘’par des décennies de joug colonial et raciste’’ ?

    Un collègue économiste originaire du Congo, m’a fait part de cette réflexion : ‘’Le dernier pays africain a devenir indépendant est l’Afrique du Sud, il est aussi le pays noir le plus riche, et le premier pays noir a devenir indépendant en 1804, est Haïti et il est un des pays les plus pauvres du monde.’’ Comment expliquer cette différence ?

    J’aimerais bien que monsieur Beaudet nous éclaire.