Cinquante ans de gestion hypocrite du déclin des francophones

En décembre dernier, des Franco-Ontariens manifestaient contre la suppression de services en français dans la province.
Photo: Patrick Doyle La Presse canadienne En décembre dernier, des Franco-Ontariens manifestaient contre la suppression de services en français dans la province.

Ce 7 septembre est marqué par les 50 ans de l’entrée en vigueur de la Loi canadienne sur les langues officielles (LCLO) de 1969. Voilà un embarrassant anniversaire, forçant le gouvernement Trudeau à défendre une loi fondamentale du Canada qui n’a pas du tout respecté ses promesses. Les recensements en dressent un bilan accablant. Au Canada hors Québec, la part des personnes parlant le plus souvent le français à la maison est passée de 4,3 % en 1971 (676 000 individus sur un total de 15 541 000) à 2,3 % en 2016 (619 000 francophones sur 26 701 000 personnes). Cela signifie que, pendant que la population du Rest of Canada (ROC) augmentait de près de 72 %, celle des francophones hors Québec diminuait de plus de 8 %, creusant un indéniable gouffre de décroissance des francophones. Et Statistique Canada prévoit qu’il ne restera plus que 1,8 % de francophones dans le ROC de 2036, consacrant dans ces provinces — à l’exception notable du Nouveau-Brunswick — leur marginalisation électorale déjà patente.

Bien sûr, la Constitution de 1982 a accordé de nouveaux droits scolaires aux minorités de langue officielle. Mais alors que, de la maternelle au postdoctorat, les Anglo-Québécois peuvent jouir d’une éducation de qualité égale à celle offerte en français au Québec, les droits constitutionnels des francophones du ROC sont trop souvent violés par des gouvernements provinciaux s’acharnant jusqu’en Cour suprême pour éviter de remplir leurs obligations. Et tandis que l’offre des trois universités anglophones québécoises (626 millions en 2018) dépasse largement les besoins de notre minorité anglaise historique, au point où on y anglicise en grand nombre nos allophones, le gouvernement de Doug Ford se fait toujours prier d’accorder 12 millions par an à ce qui serait la toute première université franco-ontarienne. Le vocable « minorité linguistique », amalgame fédéral désignant à la fois les opulents Anglo-Québécois et les déclinants francophones du ROC, ne dissimule donc plus du tout ce marché de dupes que n’a jamais cessé d’être la LCLO.

Les plus récents déboires juridiques franco-canadiens ont d’ailleurs révélé la limite apparemment atteinte de l’article 23 de la Charte canadienne des droits qui garantit des écoles publiques dans la langue de la minorité « là où le nombre de ces enfants le justifie ». La poursuite intentée par le Conseil scolaire francophone de Colombie-Britannique contre son gouvernement provincial, cause type sur laquelle misaient beaucoup les autres communautés francophones du pays, n’a accordé en 2016 qu’une seule des 22 nouvelles écoles revendiquées (415 millions). Dans le cas de quatre autres écoles, la Cour suprême de la Colombie-Britannique a jugé que ces violations avérées de l’article 23 étaient « raisonnables et justifiables dans une société libre et démocratique » en vertu de l’article 1 de la même Charte, le motif accepté par les juges étant qu’il en aurait coûté trop cher. À l’inverse, au Québec, des écoles sous-occupées de la minorité anglophone viennent d’être transférées au secteur francophone dont les écoles débordent.

C’est la récurrence de ces camouflets qui, le 25 juin, a fait admettre à la ministre Joly que les écoles des minorités francophones étaient sous-financées par rapport à celles de la majorité anglophone. Le 4 septembre, elle a ajouté 15 millions par an à son plan d’action 2018-2023 déjà annoncé en juin pour l’enseignement minoritaire. Mais cette nouvelle somme financera aussi les programmes d’immersion française du ROC, qui ont un très gros inconvénient. L’ancien conseiller scolaire Basile Dorion vient d’obtenir un financement du Programme fédéral de contestation judiciaire pour poursuivre l’Ontario et trois conseils scolaires francophones. Il leur reproche d’accepter trop d’anglophones dans leurs écoles. « Les parents [francophones] n’envoient pas leurs enfants à l’école pour les faire angliciser. En fait, c’est ce qui arrive. Nos écoles deviennent des écoles de français langue seconde », déplore-t-il. L’autre gros défaut du plan Joly est que les Québécois, exemplaires en financement d’éducation anglophone, paieront via Ottawa le quart de ce que le ROC délinquant refuse à ses francophones, au mépris d’une Constitution qu’il a imposée au Québec.

Le 17 octobre 1968, Pierre Elliott Trudeau présenta son projet de loi en déclarant ceci : « Je crois que les députés et la population de toutes les parties du Canada reconnaîtront que ce bill peut jouer un rôle de toute première importance lorsqu’il s’agira de promouvoir l’unité nationale. » Sans doute la LCLO a-t-elle joué ce rôle. Mais elle a lamentablement échoué à assurer l’épanouissement des francophones. Son 50e anniversaire n’offre donc rien à célébrer. Et en cette précampagne électorale, les Québécois sont en droit de se demander pourquoi diable ils font partie de ce pays.

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3 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 7 septembre 2019 08 h 33

    On ne peut pas s’épanouir dans notre culture et langue française en Ontario; c'est impossible

    Loi canadienne sur les langues officielles de 1969 n’a été que la continuation du Rapport Durham. En fait, pour berner les francophones hors Québec, cette loi à été utilisée à outrance pour justifier l’assimilation de masse. Et, n’avait été les événements de la crise d’Octobre au Québec, cette loi n’aurait jamais vu le jour. Pierre Elliott Trudeau a été le fossoyeur des francophones hors Québec.

    En extrapolant toutes les revendications linguistiques au niveau scolaire, il ne faudrait jamais oublier que la majorité des années de la vie d’un francophone ne se passe pas a l’école, mais bien en milieu de travail. C’est très joli de dire qu’ils offrent des écoles françaises, mais les étudiants font quoi une fois sortis de l’institution scolaire? Ils travaillent en anglais. Alors pour l’université francophone à Toronto (où il n’y aucun francophone), « qu’ossa donne » ?

    Basile Dorion a raison. La majorité des élèves dans les écoles supposément françaises en Ontario, sont des anglophones. Afin de ne pas disparaître, les conseils scolaires francophones ont fermé les yeux sur les critères d’admission et ils se sont retrouvés avec une population étudiante anglophone. En fait, les écoles françaises sont devenues des écoles d’immersion en bonne et due forme. Mon frère, qui envoie ses enfants dans une école primaire dans la région de Niagara Falls, eh bien, lui et son épouse se retrouvent les seuls parents francophones de l'école. Tous les autres sont des anglophones et communiquent en anglais avec les enseignants et l'école. Bonjour école française d’assimilation et où la plupart des enseignants sont des Québécois pure laine (ils ne veulent pas enseigner à Montréal).

    J’ai enseigné dans les écoles françaises en Ontario et dans les écoles d’immersion. En fait, les élèves faisaient plus d’effort de parler français dans les écoles d’immersion que ceux des écoles françaises. Misère. C’est la louisination de l’Ontario francais d’antan.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 7 septembre 2019 19 h 53

    Excellent texte

    Bravo !

  • Jacques Aurousseau - Abonné 8 septembre 2019 16 h 02

    Deux poids deux mesures

    Cette belle analyse me confirme dans l'idée qu'au Canada on n'est pas traités de la même façon selon que l'on est anglophone ou francophone. Il y en a qui crient plus fort quand on leur pèse sur l'orteil. Cela remonte hélas aux plaines d'Abraham.