Santé: les «sit-in» des infirmières

Le 5 septembre 2019 marque les 30 ans de la grève illégale des infirmières, acte de désobéissance civile qu'elles répéteront 10 ans plus tard, en 1999 (photo).
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le 5 septembre 2019 marque les 30 ans de la grève illégale des infirmières, acte de désobéissance civile qu'elles répéteront 10 ans plus tard, en 1999 (photo).

Le sit-in le plus connu des Québécois est sans doute celui de John Lennon et Yoko Ono (un bed-in pour être exact) survenu il y a 50 ans cette année dans la célèbre suite 1742 de l’hôtel Reine Elizabeth de Montréal pour protester contre la guerre du Vietnam. Le sit-in reste aujourd’hui un acte d’occupation et de désobéissance fréquent, qui survient encore aux quatre coins du monde, que ce soit pour protester contre un projet de loi à Hong Kong ou pour demander des transformations politiques en Algérie.

L’actualité des prochains mois sera sans doute marquée par la nouvelle série de négociations des employés de la fonction publique québécoise. Tandis que ces négociations élevaient autrefois les passions, on oublie presque aujourd’hui que les employés de la fonction publique québécoise ont le droit de grève comme tous les travailleurs et travailleuses salariés au Québec. Dans le secteur de la santé et des services sociaux, cette réalité est d’autant plus vraie que l’exercice du droit de grève est farouchement encadré par le Conseil des services essentiels. Le calme qui a caractérisé les négociations dans le secteur public au Québec depuis quelques années pourrait nous faire oublier la proximité historique de certains grands conflits de travail.

Le 5 septembre 2019 marque les 30 ans de la grève — illégale — des infirmières représentées par la Fédération des infirmiers et infirmières du Québec (FIIQ), aujourd’hui la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ). Il s’agissait d’un acte de désobéissance civile que les infirmières répéteront 10 ans plus tard, en 1999. [D]es « gestes illégaux ne ressemblent pas aux infirmières », tel que l’avait affirmé le premier ministre de l’époque, Lucien Bouchard.

L’histoire de la paix industrielle qui a suivi, nous la connaissons : réforme du réseau de la santé et des services sociaux, refonte des accréditations syndicales, imposition des conditions de travail par décret, décentralisation de la négociation dans le secteur public et parapublic puis une nouvelle réforme, la réforme Barrette.

Des grèves, en quelque sorte

La réalité concrète des établissements de santé tend à démontrer tout le contraire d’une période de paix. Lorsque les gestionnaires n’arrivent pas à mettre en place des équipes de travail sécuritaires, sans raison urgente ou exceptionnelle, les infirmières déclarent un sit-in ; elles refusent tout simplement de « prendre le rapport » interservices et exigent plutôt des conditions de travail décentes, sur-le-champ. En défenseur de l’accès aux soins, le Conseil des services essentiels peut toujours être appelé à la rescousse par les employeurs du réseau de la santé. Le Conseil peut imposer les mêmes représailles qu’en 1989 et 1999 : perte de salaire, amende, perte d’ancienneté, représailles contre le syndicat. L’agir politique des infirmières s’en voit alors sévèrement réprimandé.

Il se produit au Québec, chaque semaine ou presque, des arrêts de travail spontanés, des refus de travailler dans des conditions inacceptables, des grèves en quelque sorte. Des « grèves » non pas au sens du Code du travail, mais au sens large. Toutefois, ces bulles de désobéissance civile passent largement sous le radar médiatique, sauf exception. Les luttes des femmes ont par ailleurs trop souvent été rendues invisibles, cachées, ignorées. Il convient donc de remettre en exergue les femmes en tant que sujet historique.

Les sit-in, ces « grèves » à la journée, démontrent la capacité des infirmières à s’organiser, à résister, lorsque les conditions de travail dans lesquelles elles sont placées sont dangereuses : pour leurs obligations déontologiques, mais surtout parce qu’elles jugent que la sécurité et la qualité des soins dispensés à la population québécoise sont menacées. Sans égard aux effets délétères pour les patients, c’est monnaie courante, dans le réseau de la santé, de réduire les équipes de travail, de ne pas remplacer les absences, sous prétexte de pénurie de la main-d’oeuvre. Or, cette pénurie alléguée sert plutôt les intérêts d’une gestion néolibérale — laquelle n’hésite pas à faire porter les risques aux professionnelles en soins et aux patients. Comme quoi le soin est politique.

Le sit-in apparaît alors comme le dernier rempart de protection de l’intégrité du réseau public de la santé. Ce faisant, les infirmières s’inscrivent dans un mouvement plus large qui confirme que l’avancement des droits des travailleurs et des travailleuses, comme ceux d’une société, a essentiellement été possible grâce à l’action politique directe. Cette mobilisation des infirmières, dans leur milieu de travail, et en solidarité avec la communauté où se trouve ce milieu de travail, confirme ce rôle essentiel des femmes dans la préservation et l’exercice de nos droits collectifs.

Par ces grèves ponctuelles, ces sit-in, les infirmières sonnent l’alarme sur l’état de santé d’un système malade. Elles font avancer les choses : les gestionnaires sont alors contraints de sortir de leur idéologie du rationnement et de trouver des solutions au manque de personnel.

Ainsi, en dépit du semblant de paix industrielle, si chère aux décideurs, qui semble régner sur le réseau de la santé et des services sociaux, le potentiel de mobilisation et de contestation des professionnelles en soins demeurent vif et s’exerce, comme nous l’avons vu, régulièrement. À l’abri des regards, la guerre de tranchées entre travailleuses et patrons pour le contrôle du travail n’a rien d’une relique de l’histoire. L’avenir nous dira si la prochaine négociation du secteur public s’inscrira ou non en continuité avec le calme des dernières années.

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