Un acte de censure est un acte de censure

Le chef du Parti populaire du Canada, Maxime Bernier
Photo: Justin Tang La Presse canadienne Le chef du Parti populaire du Canada, Maxime Bernier

La décision d’une compagnie d’affichage privée de retirer de ses panneaux des affiches de soutien à Maxime Bernier et à son nouveau parti, alors que celles-ci ne contrevenaient en rien aux lois qui encadrent la liberté d’expression au Canada, a de quoi inquiéter.

Quel que soit en effet le bout par lequel on veut bien le prendre, le slogan « Dites NON à l’immigration de masse ! », qui apparaissait sur les affiches en question à côté du visage de Maxime Bernier, ne saurait être considéré comme outrepassant les limites légitimes imposées à cette liberté que sont la diffamation, les appels à commettre des actes criminels et le « discours haineux ». Jusqu’à preuve du contraire, la gestion de l’immigration relève encore dans nos démocraties des questions politiques dont tout un chacun peut discuter librement et dont, a fortiori, les candidats à l’élection fédérale ont le droit de débattre, qu’ils veuillent réduire, augmenter ou maintenir le nombre d’immigrants que le Canada accueille annuellement. Plus fondamentalement, il n’y a pas et il ne doit pas y avoir de tabous ni d’idées interdites en politique, du moins tant qu’aucun chef de parti ne réclame ou ne s’arroge le pouvoir de bafouer les droits fondamentaux de ses concitoyens ou encore ne menace explicitement les institutions sur lesquelles est fondé le régime démocratique.

Je n’irai pas jusqu’à dire, comme le principal intéressé, que le chef du nouveau Parti populaire a été victime de la « meute gauchiste totalitaire » (car ce serait céder à l’hystérisation du discours politique que je dénonce plus bas). En revanche, parler de censure à propos de cette affaire me semble parfaitement justifié, même si certains estimeront sans doute qu’il n’est nullement question ici de censure, puisque l’interdit ne provient pas de l’État. Une telle distinction entre censure étatique et censure privée apparaît cependant spécieuse. Pour s’en convaincre, il suffit de considérer la situation pitoyable où se trouverait la liberté d’expression dans n’importe quel pays où l’État promulguerait à son sujet des lois extrêmement libérales, tandis que tous les médias, les réseaux sociaux, les institutions et les compagnies privées appliqueraient une censure multiforme et sans faille, tout en sanctionnant éventuellement les récalcitrants (parmi leurs usagers ou leurs employés) qui refuseraient de se plier à toutes ces limitations plus ou moins informelles de leur droit d’exprimer leurs idées.

Bien sûr, on n’en est pas encore là au Canada, mais il n’en reste pas moins que l’on assiste actuellement à une sérieuse érosion de la liberté d’expression, qui s’accompagne, au sein même de l’opinion publique ou du moins dans ses franges les plus militantes ou politisées, d’une intolérance de plus en plus grande pour les opinions divergentes, d’un manque de respect flagrant à l’égard de tous ceux qui apparaissent aux uns ou aux autres comme des adversaires politiques, ainsi que d’une profonde inaptitude à participer à un débat civilisé dans lequel on échange des arguments plutôt que des insultes. Or, la tolérance, un respect minimal à l’égard d’un adversaire politique que l’on ne doit en aucun cas transformer en ennemi et l’aptitude à débattre sereinement des différentes options qui s’offrent pour gouverner le pays sont des piliers de tout régime démocratique.

Défendre la liberté d’expression

Dans cette affaire de censure d’une affiche, la question n’est donc pas de savoir si M. Bernier et ses partisans ont raison ou tort. À ce propos, on peut d’ailleurs souligner que censurer des opinions qui déplaisent est toujours un très mauvais calcul. Loin de les faire disparaître, la censure accrédite en réalité les idées qu’elle prétend interdire. Elle conforte, autrement dit, ce qu’on a beau jeu ensuite de dénoncer sous le nom de populisme. Si on n’est pas d’accord avec de telles idées à propos de l’immigration ou d’autre chose, il est donc bien préférable de les convoquer dans un débat public et d’essayer de les contredire en les soumettant à une contre-argumentation.

Le problème en question ne provient pas non plus du fait que des gens réclament que l’on réprime la liberté d’expression d’autrui. Ce genre de demandes d’interdits émanant de groupes religieux ou politiques ont toujours existé. Et il ne résulte pas, enfin, de ce qu’une compagnie privée cède aux injonctions d’internautes excités parce qu’elle craint d’entacher son image de marque ou de faire un peu moins de profit.

Non, le véritable problème auquel nous sommes actuellement confrontés, c’est que cette liberté d’expression frontalement menacée ne trouve pas de défenseurs parmi les responsables politiques au pouvoir (dont ce serait clairement le devoir), tout comme elle en trouve bien peu parmi les intellectuels, les universitaires, les éditorialistes, les journalistes, etc., qui devraient pourtant — ne serait-ce que professionnellement — lui être particulièrement attachés. C’est bien regrettable, sans compter que ce n’est pas le signe d’une démocratie en santé.

C’est pourquoi je finirai sur cette citation stimulante de Noam Chomsky (que je dois au dernier livre dirigé par Normand Baillargeon, Liberté surveillée), dont le caractère d’évidence lance un défi pertinent à tous les défenseurs de la liberté : « Si vous n’êtes pas en faveur de la liberté d’expression pour les idées que vous détestez, vous n’êtes pas du tout en faveur de la liberté d’expression. »

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6 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 4 septembre 2019 07 h 47

    La liberté d’expression

    Les panneaux qui affichaient « Dites NON à l’immigration de masse ! » ne contrevenaient pas à la loi, à aucune loi en fait. Il n’y avait aucune diffamation personnelle, aucune obscénité, aucun harcèlement ou d’incitation à la violence ou à l’émeute. C’était une forme de la liberté d’expression, qu’on soit d’accord ou non.

    Lorsque ceux qui pensent qu’ils ont raison et qui limitent le discours des autres, soit-il de mauvais goût, nous amène de plus en plus près vers un état aseptisé et ou la dissidence n’est pas permise. C’est le « Big Brother » soviétique ou chinois. On le voit aujourd’hui avec les apôtres de la sainte rectitude politique, Québec solidaire oblige, qui font la promotion de la discrimination positive, de l’appropriation culture et du racisme systémique. Si on n’est plus capable de tolérer une idée contraire à la nôtre, c’est que notre pensée est loin d’être démocratique. La contre-argumentation a toujours meilleur goût.

    Nous n’avons pas de premier amendement qui garantit la liberté d’expression comme aux États-Unis. En fait, dans notre monarchie constitutionnelle, la dissidence est découragée. Mais la liberté d’expression rime avec la liberté de conscience et c’est elle qui nous a permis de vivre en démocratie. Plusieurs pays donnent à leurs citoyens la liberté d’expression, mais dans une démocratie, ceux-ci la possèdent encore après avoir exprimé leur point de vue.

    Mais ce qui est inquiétant ici, ce n’est pas d’avoir retiré les panneaux, mais bien la peur générée et les gens feront de l’autocensure de peur de se faire censurer. Mais de toute façon, vous pouvez abattre un homme, mais vous ne pourrez pas détruire les idées qu’il porte au plus profond de son âme. La liberté d’expression redonne les lettres de noblesse aux hommes dans une démocratie.

    Ceci dit, merci à Patrick Moreau pour sa lettre.

  • Michel Lebel - Abonné 4 septembre 2019 08 h 48

    Une liberté non absolue

    La liberté d'expression: vaste question. Elle n'est jamais absolue dans une société, limitée souvent par des lois. Limitée aussi par la rectitude politique, la pensée convenue. Cette compagnie privée opposée à ''l'immigration dite de masse'' a enlevé sa publicité face à une telle ''pensée'' qui la dénonçait. C'était son droit d'agir ainsi, tout en ne manifestant pas par là un exemple de grand courage. Ceci dit, je ne crois pas qu'une grande menace pèse aujourd'hui sur la liberté d'expression au Canada. Ce dernier n'est pas la Russie ou la Chine! Mais il faut toujours veiller.

    M.L.

  • Marc Therrien - Abonné 4 septembre 2019 09 h 51

    Pouvoir tout dire, mais de la bonne manière?


    Je ne sais plus qui a dit que l'homme s'habitue à tout. Ceux qui apprécient quotidiennement la liberté d'expression en commentant dans les fils de commentaires des divers médias écrits ou parlés s'habituent à la douce censure qui y est exercée. Je ne sais pas si vraiment, tout peut encore se dire comme au temps, disait-on, que tout était dans la manière de le dire.

    Marc Therrien

  • Yvon Bureau - Abonné 4 septembre 2019 14 h 28

    La Beauce retrouvera sa fierté et sa dignité

    en n'élisant plus monsieur Bernier.

    Gratitude sera à la Beauce.

  • François Beaulé - Abonné 4 septembre 2019 18 h 28

    Un peu d'auto-censure dans le texte de Patrick Moreau

    M. Moreau évite de nommer la compagnie qui a retiré ses panneaux publicitaires. Il refuse de lui adresser des reproches se contentant d'écrire que cette compagnie : « cède aux injonctions d’internautes excités parce qu’elle craint d’entacher son image de marque ou de faire un peu moins de profit ». Il blâme plutôt « les responsables politiques au pouvoir (dont ce serait clairement le devoir), tout comme elle en trouve bien peu parmi les intellectuels, les universitaires, les éditorialistes, les journalistes, etc., qui devraient pourtant — ne serait-ce que professionnellement — lui être particulièrement attachés » ( à la liberté d'expression ).

    Je vois les choses très différemment. La liberté d'expression ne devrait pas reposer sur la capacité d'acheter de la publicité pour émettre des idées. Elle repose plutôt sur l'existence et la vigueur d'une diversité de médias d'information. Médias d'information dont le nombre et les moyens diminuent par les temps qui courent. Le nombre, la diversité et l'indépendance des médias d'information sont les véritables garants de la liberté d'expression. Si Maxime Bernier a quelque chose d'intéressant à dire, ce qui est douteux, il devrait être capable de convaincre des médias de rapporter ses idées. Chaque média ayant la pleine liberté de le faire ou de s'en abstenir. Des équipes éditoriales pleinement indépendantes d'un empire financier sont à même de commenter les idées et les déclarations des politiciens. Elles doivent aussi avoir le choix de les ignorer.