La culture qui fait le trottoir

Surprendre l’étudiant, le décentrer de son petit moi, lui faire découvrir des univers insoupçonnés, telle devrait être la mission de l’éducation.
Photo: iStock Surprendre l’étudiant, le décentrer de son petit moi, lui faire découvrir des univers insoupçonnés, telle devrait être la mission de l’éducation.

Le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, M. Jean-François Roberge, veut « moderniser » la formation générale offerte dans les cégeps, mais aussi rendre celle-ci plus « attrayante », pour ne pas dire aguichante.

De quoi parle-t-on au juste? De la matière enseignée ou bien des méthodes pédagogiques utilisées pour transmettre ce contenu? Probablement des deux à la fois!

Moderniser un dialogue de Platon, une méditation de Descartes, un discours de Jean-Jacques Rousseau, un texte de Flaubert, de Zola ou de Réjean Ducharme consisterait, en fait, à vouloir rendre ces grandes oeuvres à la mode, à les adapter à notre époque dans tout ce qu’elle a de plus insignifiant, en somme, à faire faire le trottoir à cette grande dame qu’est la Culture dans le but d’attirer et de satisfaire un certain type de clients-étudiants qui accepteraient, non pas de se laisser séduire par elle, mais de la consommer en s’amusant à l’aide d’une panoplie d’écrans et d’applications numériques qu’on s’empresserait de leur mettre entre les mains. Car, comme le disent les réformateurs et technopédagogues de ce monde, l’éducation de demain se doit de compter sur la ludification des apprentissages…

Ainsi, moderniser les contenus de la culture générale consisterait à se mettre au niveau de l’étudiant, à lui donner ce qu’il veut bien recevoir, à lui parler de ce qu’il s’imagine déjà « connaître », de ce qui l’intéresse ici et maintenant à partir de son horizon personnel qui, à cet âge, est nécessairement assez limité.

« J’ai aimé l’école parce qu’elle n’a jamais répondu à mes attentes », affirme Fanny Capel dans son essai Qui a eu cette idée folle un jour de casser l’école? En effet, les cours de la formation générale offerts au cégep ont ou devraient avoir pour but de permettre aux élèves et aux étudiants de sortir de leur tribu, de décrocher de leur vision simpliste et naïve du monde, de s’élever, de prendre leur envol, d’atteindre des sommets dont ils n’ont jamais même imaginé l’existence. Telle devrait être la mission de l’éducation : surprendre l’étudiant, le décentrer de son petit moi, lui faire découvrir des univers insoupçonnés à l’aide desquels, à coup de travail et de discipline, il pourra devenir, non pas ce qu’il est déjà par nature, mais ce qu’il n’est pas encore et deviendra grâce à cette grande culture nourricière.

Diplômer à tout prix!

Mais je ne suis pas naïf. Je sais bien que si le ministre de l’Éducation ainsi que le président de la Fédération des cégeps parlent en ce moment sur toutes les tribunes de culture générale, de cours de français et de philosophie, c’est parce qu’ils ont un seul objectif en tête : augmenter les taux de diplomation au cégep dans le but de satisfaire les employeurs qui crient famine mais aussi d’atteindre leurs objectifs comptables. Car il s’avère que ces cours sont trop difficiles à leurs yeux, entraînent un certain taux d’échec, empêchent les étudiants « d’atteindre l’excellence », pour reprendre le langage tellement convenu et empreint d’hypocrisie des technocrates.

Toutefois, ce qu’on s’entête à ne pas comprendre, c’est que si certains étudiants éprouvent de la difficulté avec les cours de français et de philosophie au collège, ce n’est pas parce qu’ils ont des problèmes particuliers avec ces matières, mais plutôt parce qu’ils ont de la difficulté à lire et à écrire, que leur vocabulaire est anémique et leur culture générale plus que minimaliste. Tout ceci regroupé explique pourquoi une bonne partie d’entre eux ont tant de difficulté à comprendre et par le fait même à apprécier tout texte qui sort le moins du monde de leur quotidien.

Ainsi, au lieu de vouloir encore et toujours niveler par le bas pour répondre à la saveur du jour, j’inviterais le ministre à regarder dans son rétroviseur afin de véritablement mettre le doigt sur ce qu’il conviendrait d’améliorer au niveau de l’enseignement primaire et secondaire s’il a vraiment à coeur la réussite des étudiants dans nos cégeps.

Évidemment, cela demande du temps, de la distance et du courage, des denrées qui se font de plus en plus rares dans un monde qui carbure à la vitesse, aux résultats à court terme et à la facilité.

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13 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 4 septembre 2019 03 h 50

    Que oui... (1)

    Pour les étudiants du niveau collégial, vous mentionnez: "ils ont de la difficulté à lire et à écrire, que leur vocabulaire est anémique et leur culture générale plus que minimaliste".

    Malheureusement, tous les niveaux de l'éducation souffrent de ces difficultés y compris le premier cycle universitaire, le deuxième cycle universitaire, le troisième cycle universitaire. Pire, des personnes reçoivent/obtiennent des postes de professeurs titulaires dans certaines universités par complaisances et favoritismes... Quant aux chargés de cours – université et collégial – cela est plus catastrophique que pour le corps régulier…

    M. Bergeron, il ne s’agit pas de juger si une personne est « capable » de tenir un discours argumenté sur Platon, Rousseau, ou autres philosophes… Mais de graves lacunes en culture générale. L’on est loin, très loin de ce que les philosophes de l’avant dernier cycle décrivaient comme « un honnête homme ».

    Allez lire certains mémoires ou certaines thèses qui furent acceptés pour l’obtention du grade… Les yeux vous « sortirons de la tête »… Tenez, voici un extrait d'un mémoire récent - et en histoire en plus:

    « Après une longue introduction présentant le discours que les babyboomers tiennent sur eux-mêmes depuis toujours, voici comment ce mémoire a été pensé. Après avoir expliqué l’émergence de ces nouveaux riches et parvenus, grâce au contexte de prospérité d’après-guerre et de développement de l’État providence, et la façon dont ils se sont embourgeoisés graduellement dans les années 60, 70 et 80, les chapitres suivants montrent comment ils ont contribué à appauvrir les jeunes qui les suivent tant économiquement qu’intellectuellement.

  • Serge Pelletier - Abonné 4 septembre 2019 03 h 56

    Que oui.., (bis 1)

    « Je vous soumets le manuscrit d’un essai portant sur les babyboomers et s’intitulant « L’avènement de nouvelles élites et le déclin de l’État providence au Québec ». Depuis le début des années 80, les générations qui suivent les babyboomers sont moins riches et vivent dans une plus grande précarité économique que leurs prédécesseurs. La situation est telle que c’est la première fois en Occident, depuis la Grande Dépression des années 30, que des générations entières ont accès à moins de richesse que celle de leurs prédécesseurs. Si c’est vrai à l’échelle de l’Occident c’est particulièrement évident au Québec où depuis le début des années 80 l’État providence ne cesse de régresser. Constituant un laboratoire unique et inédit, la thèse à l’origine ce mémoire est si pertinente sur le plan historique et à l’échelle de l’Occident, qu’elle pourrait être reprise et adaptée au cas de l’Hexagone par un politologue, un sociologue ou un historien français, d’où l’intérêt de lire puis de publier ce mémoire à grande échelle. Cela permettrait, entre autres, d’expliquer cette régression économique en France et cette précarisation de la main-d’œuvre qui découle non seulement de la désindustrialisation mais aussi des politiques adoptées par Paris dans le but de lutter contre le chômage et dont l’épisode des gilets jaunes est l’aboutissement. Au lieu de revenir à l’État providence tel qu’il était dans les années 60 et 70, aux investissements massifs dans l’économie, dans les services publics et dans des emplois de qualité bien rémunérés, le gouvernement français a plutôt opté pour des micro-mesures comme le statut d’autoentrepreneur ou les contrats à durée déterminée (CDD) ou indéterminée (CDI) et une fiscalité régressive.

  • Serge Pelletier - Abonné 4 septembre 2019 04 h 00

    Que oui... (bis 3)

    Au lieu de voir grand et de favoriser l’expansion de l’État providence et de soutenir des impôts progressifs, on cherche sans cesse à réduire ses dépenses et ses effectifs et à relancer l’économie par de petites politiques qui traduisent l’étroitesse d’esprit d’une époque où l’on ne pense que petitement lorsqu’il s’agit de la création d’emploi et de l’avenir des générations montantes. »
    « Considérant que ce mémoire pourrait favoriser réflexions et débats à grande échelle et espérant le tout à votre convenance, je vous prie d’agréer, Madame, Monsieur, mes salutations distinguées. »
    Madame Louise B.
    M.A. Histoire

    Cet extrait de mémoire, qui fut accepté pour l’obtention du grade, démontre sans aucun possible doute de graves lacunes en tout… et pas uniquement pour l’étudiante… le corps professoral siégeant sur le comité d’évaluation n’est guère mieux.

    Conséquemment, Monsieur Bergeron, la culture ne fait pas le trottoir, mais elle est bel et bien dans les caniveaux.

    • Claude Poulin - Abonné 4 septembre 2019 18 h 14

      Le discours tenu ici par le professeur Bergeron est le même que celui que l'on entend depuis des décennies: soit la défense son territoire et d'expliquer les problèmes du l'enseignement de sa discipline (la philo) en faisant le procès de l'enseignement primaire et secondaire (le bas niveau du vocabulaire et de la culture des ses étudiants). On fait quoi à partir de là? Personellement, je crois qu'il faut revoir notre système en tenant compte de ces vieux problèmes ( l'absence de véritables règles de coordination des programmes pour tous le niveaux): mais aussi à la lumière des changements culturels, économiques et sociaux présents et à venir. Seule, me semble-t-il une commission d'étude indépendante (oui encore une!) pourraient faire le point sur cette crise (faut-il encore en faire la démonstration?) et recommander les réformes qui s'imposent. "Evidemment, cela demande du temps, de la distance et du courage, des denrées..."

    • Jeannine I. Delorme - Abonnée 5 septembre 2019 21 h 18

      Monsieur Pelletier, vous écrivez de sérieuses choses mais, en parlant études, savoir et connaissances, vous devez avoir appris qu'on ne siège pas SUR un comité mais bien À un comité... Comme quoi il faut toujours se surveiller !

  • Michel Lebel - Abonné 4 septembre 2019 07 h 05

    Très bien!

    Très bon texte. Sans solide bagage culturel, une société va nulle part, prête à gober n'Importe quelle rengaine et discours démagogique.

    M.L.

  • Jacques Maurais - Abonné 4 septembre 2019 08 h 34

    Cherchez l'erreur

    Vous écrivez: «leur vocabulaire est anémique». Pourtant, année après année, les résultats à l'épreuve unique de français du collégial donnent des taux de réussite avoisinant, tenez-vous bien, les 99,8% en vocabulaire. Disons que ce chiffre est pour le moins contre-intuitif.
    Voir la synthèse de mes analyses de l'épreuve de français du collégial dans mon blogue «Linguistiquement correct»:
    http://linguistiquement-correct.blogspot.com/2018/