Éducation: attrayant ne veut pas dire pertinent

«Le jugement disciplinaire et pédagogique des professeurs demeure le meilleur guide pour penser ce que doit être une bonne formation générale.»
Photo: Michaël Monnier Le Devoir «Le jugement disciplinaire et pédagogique des professeurs demeure le meilleur guide pour penser ce que doit être une bonne formation générale.»

À l’occasion de la rentrée collégiale, le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur du Québec, Jean-François Roberge, annonce qu’il est « ouvert » à revoir la formation générale — soit la formation commune en français, philosophie, anglais et éducation physique requise pour obtenir un diplôme d’études collégiales — dans le but de la « moderniser ». Le ministre s’engage toutefois à ne pas diminuer, rendre facultative ou éliminer la formation générale. Tout récemment, on apprenait également que la Fédération étudiante collégiale milite pour une formation générale plus « attrayante », notamment par une offre de cours aux thématiques que l’on dit vouloir rendre plus accrocheuses pour les étudiantes et étudiants d’aujourd’hui.

On reconnaît ici des arguments maintes fois répétés par certains acteurs du milieu de l’éducation collégiale. C’est ainsi que, dans un monde dont on dit qu’il serait en constant changement, notamment en raison des transformations liées au développement technologique et économique, il faudrait constamment revoir le contenu de la formation générale afin de l’adapter aux nouvelles réalités. Comment pourrait-on penser, nous dit-on, que des disciplines et des contenus qui étaient pertinents lors de la création des cégeps le sont toujours 50 ans plus tard ? Aujourd’hui, les étudiantes et les étudiants qui arrivent au cégep seraient fondamentalement différents de ceux des générations précédentes ; ils seraient des « digital natives » dont la pensée est structurée par l’utilisation, et ce, dès le plus jeune âge, par les technologies numériques qui rendent possible le multitâche et l’accès en temps réel à une quantité quasi infinie de données. Si l’on veut « accrocher » les étudiantes et les étudiants, il serait donc essentiel de « moderniser » la formation générale pour leur offrir des cours en phase avec leur réalité et leur vécu.

Faux arguments

Or, ces arguments ne tiennent pas la route, comme cela a pourtant été maintes fois démontré. On s’entête pourtant à les répéter. En ce qui concerne notre discipline, il est faux d’affirmer que les cours de philosophie sont demeurés inchangés depuis la dernière révision de la formation générale en 1993. Présenter la philosophie comme une pratique figée est une erreur fréquente qui ignore, ou fait fi d’ignorer, le travail actif effectué en classe afin d’éclairer la pertinence des oeuvres anciennes ou classiques, ou encore pour lier les problèmes humains qu’elles soulèvent à leurs manifestations contemporaines, qu’il s’agisse de la crise écologique ou de la fascination ambiante pour le monde virtuel et l’informatique par exemple.

De plus, dans un monde effectivement marqué par des transformations importantes, il est impératif de prendre un pas de recul pour évaluer de manière critique les transformations qu’on observe et retourner à des questions qui, bien que fort anciennes, sont toujours essentielles. Face aux défis auxquels nous nous heurtons individuellement et collectivement, prendre le temps de réfléchir à ce qu’est une personne, à ses droits et ses devoirs, à ce qui contribue à la vie bonne : voilà autant de sujets toujours d’actualité et pour lesquels la tradition philosophique offre des pistes de réponse qu’on ne peut pas se permettre d’ignorer. C’est exactement ce que les étudiantes et les étudiants ont l’occasion de faire dans le cours L’être humain.

Plusieurs veulent nous faire croire que les étudiantes et les étudiants actuels pensent de façon radicalement différente comparativement à ceux du passé. Or, aucune étude sérieuse n’appuie cette hypothèse. On dit, par exemple, qu’il faudrait rendre l’enseignement plus « attrayant », notamment en intégrant des éléments de ludification : tablettes, jeux vidéo, etc. Or, les recherches démontrent que l’utilisation immodérée des technologies numériques nuit à la compréhension et à l’apprentissage ; elle est même associée à des troubles psychologiques, notamment la cyberdépendance, voire la dépression. Alors que certains affirment qu’il est urgent — de crainte de manquer la « quatrième révolution industrielle » et d’être dépassé — de mettre la technologie au centre de l’éducation, il est sans doute plus sage d’opter pour la prudence. Les étudiantes et les étudiants ne doivent pas être les cobayes d’une expérience technologique qui risque de leur être néfaste et de nourrir l’édification d’un monde où la réflexion et le jugement sont de plus en plus déclassés par des systèmes réputés penser à notre place.

Pertinent ou non?

Il n’est pas inutile de rappeler une évidence pour quiconque enseigne. Il n’est pas rare qu’une étudiante ou un étudiant ne reconnaisse pas d’emblée la pertinence d’un enseignement, d’une connaissance ou d’une lecture. En fait, c’est chose plutôt habituelle. Cela s’explique aisément : les étudiants et les étudiantes n’ont pas encore les connaissances suffisantes pour cerner correctement ce qui distingue « l’attrayant » de ce qui est véritablement pertinent. Enseigner exige évidemment qu’on travaille à faire reconnaître la pertinence de ce qui est enseigné, mais ce serait une grave erreur d’exclure des disciplines et des contenus parce qu’ils ne sont pas considérés comme « attrayants » immédiatement pour les étudiantes et étudiants…

C’est souvent plusieurs années plus tard que les étudiants, que l’on recroise dans la vie adulte, remercient leurs professeurs de les avoir ouverts à ce qui, au départ, pouvait les rebuter. Ici, le jugement disciplinaire et pédagogique des professeurs demeure le meilleur guide pour penser ce que doit être une bonne formation générale.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

16 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 29 août 2019 06 h 40

    Les militants de l'utilitarisme et du nivellement par le bas.


    Ce n'est pas des années après être sorti de l'école qu'il est facile de retourner vers le haut perdu, contraintes de la vie productive obligent.

    C'est à ceci que sers principalement l'école, peu importe la matière : aller le plus haut possible pendant qu'on a que ça à faire.

  • Hermel Cyr - Abonné 29 août 2019 08 h 16

    Une forme de restriction mentale


    Certes, la présence de cours de philo dans la formation générale des cégépiens doit être maintenue, cette discipline étant essentielle dans la formation fondamentale. Et à lire les arguments soutenus dans ce texte, on ne peut qu’être d’accord avec les auteurs. Il est vrai que le désir d’offrir des cours « attrayants » est une très mauvaise raison pour justifier la composition du tronc commun de la formation générale des cégeps.

    Mais ici, les auteurs, en ne retenant que cette « mauvaise raison », taisent toutes les autres bonnes raisons qui pourraient soutenir la nécessité de revoir l’offre de ce tronc commun pour les cégépiens. En fait, ils usent d’un procédé de raisonnement hérité des Jésuites, la restriction mentale, pour défendre en fait le statu quo … et leurs intérêts corporatifs traditionnels (soit trois cours de philo pour l’ensemble des cégépiens).

    Disons les choses clairement. Dans la réalité des choses, les profs de philo forment une masse critique politiquement puissante dans les cégeps. Ils ont le nombre, le poids de la tradition, les capacités argumentaires (comme on le voit dans ce texte) et de solides alliés politiques. Mettre les projecteurs sur les mauvais arguments de ceux qui souhaitent des changements c’est chercher à faire l’économie d’un examen qui mérite d’être fait.

    Ce n’est pas parce qu’une discipline est très méritante et a bénéficié du privilège d’une aura hérité des anciens collèges classiques qu’elle doit être exemptée de tout examen du curriculum.

  • Hermel Cyr - Abonné 29 août 2019 08 h 18

    Une forme de restriction mentale


    Certes, la présence de cours de philo dans la formation générale des cégépiens doit être maintenue, cette discipline étant essentielle dans la formation fondamentale aux études supérieures. Et à lire les arguments soutenus dans ce texte, on ne peut qu’être d’accord avec les auteurs. Il est vrai que le désir d’offrir des cours « attrayants » est une très mauvaise raison pour justifier la composition du tronc commun de la formation générale des cégeps.

    Mais ici, les auteurs, en ne retenant que cette « mauvaise raison », taisent toutes les autres bonnes raisons qui pourraient soutenir la nécessité de revoir l’offre de ce tronc commun pour les cégépiens. En fait, ils usent d’un procédé de raisonnement hérité des Jésuites, la restriction mentale, pour défendre en fait le statu quo … et leurs intérêts corporatifs traditionnels (soit trois cours de philo pour l’ensemble des cégépiens).

    Disons les choses clairement. Dans la réalité des choses, les profs de philo forment une masse critique politiquement puissante dans les cégeps. Ils ont le nombre, le poids de la tradition, les capacités argumentaires (comme on le voit dans ce texte) et de solides alliés politiques. Mettre les projecteurs sur les mauvais arguments de ceux qui souhaitent des changements c’est chercher à faire l’économie d’un examen qui mérite d’être fait.

    Ce n’est pas parce qu’une discipline est très méritante et a bénéficié du privilège d’une aura héritée des anciens collèges classiques qu’elle doit être exemptée de tout examen du curriculum.

  • Bernard Terreault - Abonné 29 août 2019 08 h 21

    Le cursus du cegep: une lacune flagrante

    Le tronc commun du cursus du cegep, écrivent les auteurs de cette lettre, comprend ''français, philosophie, anglais et éducation physique''. Comment, au XXIième siècle, peut-on négliger les sciences dans la formation générale? Depuis au moins 50 ans, avec C. P. Snow et bien d'autres intellectuels depuis, on a déploré ce divorce entre ''les deux cultures'', le mépris affiché par tant de soi-disant intellos pour les maths et les sciences, et le mépris correspondant de certains technologues pour la littérature ou les arts. Je constate tous les jours l'ignorance abyssale dans la population générale des notions les plus élémentaires des science. Pas étonnant que les charlatans puissent tromper tant de monde. J'ai dévoré ''La Recherche du temps perdu'' et ''The Alexandria Quartett'', vibré sous Mahler et Bartok, j'ai étudié la linguistique, tout en faisant des études, puis une carrière en physique. Pourquoi sociologues et philosophes ne se donneraient pas la peine de comprendre un peu leur Univers, y compris le foisonnement de la vie et l'émergence de cet animal dit intelligent, l'humain?

  • Cyril Dionne - Abonné 29 août 2019 09 h 04

    La philosophie est la science des problèmes résolus – Bertrand Russell

    Dire que les étudiantes et les étudiants qui arrivent au cégep seraient fondamentalement différents de ceux des générations précédentes parce qu’ils sont des « digital natives », est l’arnaque du siècle. Oui, ils utilisent la technologie mais ne la déchiffrent pas. Il faudrait faire comprendre aux étudiants qu'il vaut mieux devenir des producteurs ou créateurs de technologie plutôt que des simples consommateurs de technologie. De plus, si les élèves étaient plus conscients des sciences, de la technologie et de l'impact direct qu'elles ont sur leur environnement, leur foyer et leur institution, les étudiants et les étudiantes auraient les connaissances suffisantes pour cerner correctement ce qui distingue l’attrayant de ce qui est véritablement pertinent.

    Avoir toutes les connaissances du monde au bout de son téléphone dit intelligent et ne savoir rien faire avec ou en être incapable de les décortiquer est la réalité étudiante d’aujourd’hui. Ce n’est pas l’utilisation immodérée des technologies numériques qui nuit à la compréhension et à l’apprentissage, mais la paresse intellectuelle qui s’installe dans un environnement où les prérogatives éducatives n’existent essentiellement pas. Passer six ans au cégep qui sont en fait des écoles secondaires, ne les conduira pas vers un paradis éducationnel sans limite. C’est philosopher pour la philosophie.

    Le défi éducationnel a toujours été d'amener la pédagogie de la pensée complexe à un niveau qu’ils peuvent comprendre et assimiler. Si les étudiantes et les étudiants ont développé une curiosité à propos d’éléments de leur propre environnement et qu’ils peuvent résoudre les problèmes au fur et à mesure qu'ils avancent dans une communauté d'apprenants, cela signifit que la méthodologie d'enseignement encourage les élèves à remettre en question les connaissances et les compétences acceptées. Malheureusement aujourd’hui, les savoirs conquis par la connaissance ne sont pas plus étendus que de l’ignorance elle-même.