Que faire pour endiguer la crise des médias?

Depuis plusieurs années, les GAFA de ce monde se nourrissent des contenus des médias d’ici et d’ailleurs. Longtemps suspecte, l’intervention de l’État est désormais largement souhaitée par les médias québécois.
Photo: Natalie Behring Getty Images Agence France-Presse Depuis plusieurs années, les GAFA de ce monde se nourrissent des contenus des médias d’ici et d’ailleurs. Longtemps suspecte, l’intervention de l’État est désormais largement souhaitée par les médias québécois.

Plusieurs experts et analystes ont, avec raison, largement insisté sur la coupe à blanc que vivent les médias depuis plusieurs années, de même que sur le cannibalisme des GAFA de ce monde, qui se nourrissent des contenus des médias, faisant fi de toute redevance tout en s’accaparant des revenus publicitaires qui autrefois les faisaient vivre. Je n’y reviendrai pas. Le diagnostic est clair. Que faire alors ?

L’action gouvernementale

Longtemps suspecte, l’intervention de l’État est désormais largement souhaitée par les médias québécois. Comment s’articulera-t-elle ? Sans doute autour de programmes normés, de crédit d’impôt relatif aux salaires, d’aide à la distribution, de la révision de la taxe sur le recyclage, de nouvelles stratégies de placement publicitaire pour les ministères et organismes relevant du gouvernement du Québec, et quoi encore ! Pour éviter toute ingérence politique, ce système d’aide doit être neutre, universel, axé sur des critères vérifiables et quantifiables, sans influence aucune sur les contenus. Compte tenu de la fragilité des médias régionaux et locaux, pourquoi ne pas calibrer différemment ces mesures d’aide à leur intention ?

Quant à la publicité gouvernementale, il faut réajuster le tir rapidement et, par une directive, forcer ministères et organismes à consacrer au moins les deux tiers de leurs placements publicitaires vers les médias québécois, tant écrits qu’électroniques. Pourquoi les municipalités n’emboîteraient-elles pas le pas ? Et les annonceurs privés ?

Enfin, il faudra bien s’attaquer un jour à la fiscalité sans attendre que la planète se concerte. Le gouvernement du Québec, mais aussi le gouvernement fédéral devront taxer les chiffres d’affaires des GAFA, ces grandes sociétés transnationales sans état d’âme qui s’activent sur notre territoire. La France vient d’oser. Pourquoi pas nous ?

La gratuité

L’information a un coût. Le modèle d’affaires axé sur la gratuité est un leurre et a manifestement échoué. Combien de temps faudra-t-il pour que l’OBNL, nouvelle mouture fédérale s’appliquant à La Presse+, passe l’arme à gauche ? Il apparaît essentiel de revenir aux abonnements payants et même d’en faire une condition pour avoir accès à l’aide gouvernementale. Les médias devront sans doute consacrer beaucoup d’efforts à cette cause, la culture de la gratuité ayant déjà beaucoup contaminé les esprits. Pourquoi ne pas rendre les abonnements admissibles à un crédit d’impôt, sur une période de trois ans, histoire d’ajouter un coup de pouce à la relance de nos médias.

À tous ces avantages, fiscaux ou autres, correspondent des devoirs et des responsabilités. C’est le revers. Comment s’articulent-ils ?

Définition et statut du journaliste

Le mythe de Sisyphe, vous connaissez ? C’est un peu le cas quand vient le temps d’accoucher d’une définition de ce qu’est un journaliste, d’une définition qui fasse consensus. Faudra bien y arriver un jour si l’on veut accrocher un crédit d’impôt à son salaire. La chose ne sera pas simple.

Au fait, la FPJQ devrait interchanger ses lettres pour devenir la FJPQ, les professionnels étant apparemment les journalistes plutôt que la fédération… Cela facilitera la définition.

Le Conseil de presse du Québec

Cet organisme autorégulé, tribunal d’honneur, regroupe à parité, sur une base volontaire, patrons de presse, journalistes et représentants du public. Le Conseil a pour fonction essentielle d’analyser les plaintes du public. Pour y avoir siégé pendant sept ans, et vécu des crises à répétition, certaines plus médiatisées que d’autres, je crois qu’une bonne cure de jouvence est devenue nécessaire, profitant des changements majeurs qui s’opèrent dans le monde des médias.

Organisme en apnée, constamment ballotté entre les menaces du retrait de l’un ou l’autre de ses membres qui appréhendent un jugement négatif à propos d’une plainte les concernant, il faut sortir le Conseil de ce psychodrame. La fonction de tribunal d’honneur pourrait très bien être confiée à un ombudsman relevant du Conseil pendant que la gouvernance et le mandat de ce dernier seraient radicalement revus. En faire un véritable organisme-conseil, avec mandat de recherche, d’éducation, de consultation et s’appuyant sur un large réseau, regroupant les acteurs multiples de la scène médiatique : départements de journalisme, Centre d’études sur les médias, etc. Bref, un chantier à harnacher rapidement.

La déontologie

Plusieurs codes, guides, normes déontologiques existent, recouvrant diverses réalités. Le Conseil de presse et la FPJQ ont fait un travail remarqué en ce sens. Mais le guide issu de cette concertation rejoint-il toute la profession, et médias écrits et électroniques y adhèrent-ils tous ? C’est sans doute illusoire de croire qu’un seul code de déontologie puisse rallier tous les joueurs, mais il y a des notions centrales qui devraient faire consensus. Ainsi, on a fait dire beaucoup de choses à la notion d’intérêt public, ces dernières années, pendant que bien des discours incantatoires ont résonné sur le droit du public à l’information. Ces notions ont le dos large. Il faut sans doute mieux les cerner et baliser les droits, mais aussi les devoirs des journalistes.

Et la concentration…

Peu d’observateurs ont relevé la concentration de la presse au moment où Power Corporation avait sous sa coupe sept quotidiens. Québecor se pointe et l’hallali repart. Je ne fais pas de plaidoyer pour Québecor, mais je n’en fais pas non plus pour toutes sortes de solutions bien sympathiques, mais parfois bancales qui risquent de maintenir nos médias sous perfusion permanente. La presse, tant écrite qu’électronique, est une industrie qui nécessite des moyens solides, des joueurs costauds et des lecteurs que l’on saura rejoindre par des contenus qui les attirent. Vaut-il mieux une presse concentrée, mais en vie qu’une presse indépendante, mais agonisante ?

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8 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 29 août 2019 04 h 06

    On veut de l'argent. Point final.

    Étrangement, c'est encore l'État (donc les contribuables) qui doit régaler de la facture de la très mauvaise gestion de la majorité des grands quotidiens nationaux. L'exemple de la Presse de Montréal est un cas typique.
    Pour les petits hebdomadaires régionnaux et de "quartier", une aide gouvernementale se doit d'être appliquée - c'est la seule manière que les citoyens y résidents ont accès à de l'information sur ce qui se produit chez-eux. L'exemple de l'édition du Flambeau (journal de quartier) du mercredi 21 août 2019 en est patent: les résidences de touristes "illégales, la mobilisation des citoyens contre la nouvelle voierie de l'adminstration et les mensonges révélés des échelains(es), le gaspillage des $$$ pour les "centres de bio et de la collecte de ceux-ci", etc.

    De plus, les salaires/avantages sociaux deux ceux qui y oeuvrent ne sont pas mirobolants. L'on ne peut en pas dire la même chose des "petits nouveaux bougeois" de La Presse, et autres quotidiens nationaux.

    Le Journal de Montréal a ramené une certaine gestion saine dans son quotien: salaires/avantages normaux, éditions papier/numérique à prix abordables pour tous, possibilité d'imprimer la page désirée, etc. Diversité des opinions des chroniqueurs et des faits journalistatiques. De légers correctifs/améliorations doivent y être apportés (pour l'édition numérique). Mais bon, c'est actuellement très bien, et pour devenir excellent (A+) il ne manque pas grand chose à l'édition numérique.

    Le Devoir, quant à lui, subit une baisse de ses abonnements parce que, sauf quelques exceptions des journalistes tels que M. Christian Rioux, la majorité des articles journalistiques et chroniques reprennent à l'unissons les discours à la mode (l'on croirait à une reprise écrite des blasblas insipides de Radio-Canada). En fait, ça tire dans le même bord: le québécois est un raciste hériditaire, la diversité/multiculturisme est un PLUS de PLUS des PLUS PLUS, etc. Des biais d'information partout partout.

  • Jean Lacoursière - Abonné 29 août 2019 06 h 31

    Le modèle d'affaire du Journal de Québec : le dumping


    Je trouve qu'il y a quelque-chose d'abusif à ce qu'une même entreprise (Quebecor) possède aussi TVA & Cie (infos électronique), Vidéotron (les tuyaux transportant l'information) et le Journal de Québec/Montréal & Cie (infos écrite).

    Le Journal de Québec est gratuit en ligne. Pourquoi alors s'abonner ?

    Comment Le Soleil peut-il concurrencer un journal faisant du dumping de l'information produite par ses journalistes ?

    Les médias écrits sont les plus importants de tous. Y'a qu'à écouter les médias électroniques pour constater combien les radios et la télé fondent leurs émissions sur ce qui s'est écrit se jour-là.

    • Gilles Théberge - Abonné 29 août 2019 16 h 22

      Comme c'est dommage en effet monsieur Lacoursière !

      Le temps béni ou Power Corp possédait La Presse de Montréal, Le Soleil de Québec, le Nouvelliste de Trois-Rivières, ça je ne suis pas certain mais Le Quotidien de Chicoutimi, La Tribune de Sherbrooke et la Voie de l'Est de Granby est révolu. Les mots d'ordre fédéraliste au niveau éditorial étaient la norme ça c'est certain.

      Arrive Québécor, qui n'a même pas de ligne éditoriale, et un paquet de monde dont vous, criez au scandale...

      Dur à comprendre si on réfléchit le moindrement... N'est-ce pas ?

    • Jean Lacoursière - Abonné 29 août 2019 19 h 34

      Monsieur Théberge,

      Je ne crois pas que mon commentaire « crie au scandale », comme vous dites.

      Vous n'avez aucune idée de ce que je pensais de l'empire GESCA ni de sa convergence avec R.-C. Ça ne passerait peut-être même pas le filtrage des commentaires de cette tribune si je l'écrivais.

      Le fait que cette convergence ait existé n'est pas une raison pour éviter de critiquer l'empire Quebecor.

      Pas fort votre commentaire, qui en plus se termine par une injonction à réfléchir.

      Je peux pas croire que j'ai pris le temps de vous répondre... .

  • Tristan Roy - Abonné 29 août 2019 08 h 45

    Médias et journalistes assistés

    À peu près tout le monde que j'entend ces dernières semaines plaident pour des crédits d'impôt, des redevances, des bourses, des taxes... On semble avoir jeté la serviette et on réclame de mettre les médias et les journalistes sous assistance permanente de l'état. Personne ne se demande comment permettre aux médias de regagner le terrain perdu au niveau des ventes publicitaires. C'est fini.

    Pourtant c'est là que tout se joue. Si les revenus des médias disparaissent et qu'ils sont uniquement financés par l'État, ils vont tous devenir des médias "publiques". À ce compte là, aussi bien donner le mandat à Radio-Canada et Télé-Québec de reprendre les médias locaux et régionaux.

    Non? Vous voulez que les médias écrits d'information privés continent d'exister? Et bien il va falloir trouver des solutions pour que les entrepreneurs et les représentants du domaine aient des chances de connaitre du succès et puissent se battre à arme égale avec les GAFA sur le terrain des revenus.

    Sinon, je vais le dire tout net, ce ne sera pas intéressant ni payant d'aller se battre sur un terrain ou on est sûrs de perdre. Ce n'est pas seulement une question d'argent, mais aussi de chance de succès. Personne n'en parle, mais les représentants publicitaires ont fuit les médias pour se recycler dans des domaines plus rentables. Il faut aussi les ramener. Et ils vont revenir seulement si ils peuvent être compétitifs.

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 29 août 2019 08 h 52

    La révolte du pronétariat

    En 1999, alors DG de CIBL-FM, j'avais été la risée des majors lors du congrès de l'ADISQ en affirmant que le numérique allait faire vaciller leur domination. Illico plusieurs de ceux-ci me rétorquèrent se moquant de mon affirmation qu'il était bien plus facile de s'acheter un CD que de faire toutes ces manipulations de nerd pour télécharger des chansons. J'avais répondu ironiquement: "Un astéroïde vient de frapper la Terrre. Bye bye les dinosaures, bienvenue aux mammifères!"

    En 2005, Joël De Rosnay a écrit un livre, portant le titre coiffant mon commentaire, sur la crise des mass médias... qui a débuté bien avant l'influence des GAFAM sur le numérique.

    Il faut relire ce qu'en disait en 2005, De Rosnay:

    " Une des principales raisons de la montée du pronétariat et de l’influence croissante des média des masses est la crise de confiance des lecteurs et des utilisateurs vis-à-vis des mass média traditionnels. Au cours des trente dernières années, la presse écrite a perdu de sa crédibilité, au point que certains se demandent aujourd’hui si les média écrits ne représentent pas un mode de communication dépassé. Il en est de même pour la télévision et parfois pour la radio. Le résultat le plus frappant de cette crise de confiance est la baisse alarmante de la diffusion des journaux, en particulier des quotidiens, même si d’autres phénomènes y concourent.
    [...]
    L’influence des grands groupes de communication, propriétaires des principaux média, souvent en connivence avec le pouvoir politique, conduit à un manque d’objectivité, parfois même à des mensonges, à des manipulations ou à passer sous silence des informations capitales, comme on l’a vu dans le cas des véritables raisons de la guerre en Irak ou de certains scandales politiques et financiers récents."

    Ce qui aura permis à des alternatives d'apparaître. Citons en France "ReporTerre" ou "Médiapart" et au Québec "L'aut'courriel" ou "Webtv.coop" .

    Alors, faudra-t-il dire bye bye aux sauriens des mass m

  • Kim Jolicoeur - Inscrit 29 août 2019 11 h 06

    Un conseil de Presse avec un pouvoir de taxation?

    Je ne m’y connais pas trop dans ce domaine, mais la cause me touche comme elle devrait toucher, je crois, tout citoyen. Donc je lis ce que je peux et je propose des idées basées sur mes connaissances limitées du problème et du fonctionnement du système. Je vous pris donc de pardonner mon ignorance avec ce qui suit. Merci.
    Un problème que je constate en lisant les articles et les commentaires qui les suivent est que les gens ont des inquiétudes face à l’impartialité et la neutralité supposé des médias d’information.
    Par exemple, est-ce que les nouvelles publiées dans un quotidien particulier sont influencées par les membres de la riche famille ou la corporation qui le possède, ou par le parti politique au pouvoir? Ce sentiment du lecteur est exacerbé par le « spin » indéniable de plusieurs nouvelles vers le sensationnalisme, qui attire les clics servant au financement des médias qui publient ces informations.
    Je me suis donc posé la question à savoir comment financer les médias d’information sans recours au gouvernement, aux grandes entreprises privées, et sans devoir faire appel au sensationnalisme pour attirer des clics? Ma réflexion m’a ensuite menée vers les commissions scolaires, des organismes plus ou moins indépendants du gouvernement et financés par les citoyens grâce au pouvoir de taxation dont elles profitent.
    Pourquoi ne pas modifier la nature du Conseil de Presse avec un pouvoir de taxation? Un organisme indépendant, décentralisé du pouvoir et financé à 100% par les citoyens, sous l’aile duquel travaillent tous et toutes les journalistes. Un peu comme les commissions scolaires qui emploient les enseignantes et enseignants.
    Les informations seraient publiées gratuitement sur le site Web du Conseil, et des entreprises privées, se finançant comme bon leur semble, se chargeraient d’imprimer et de propager l’information vers d’autres publics, moyennant peut-être une somme pour le droit d’auteur.