Bolsonaro n’est pas une exception

Le président brésilien Jair Bolsonaro
Photo: Marcos Correa Agence France-Presse Le président brésilien Jair Bolsonaro

On s’attaque depuis quelques semaines au président brésilien Jair Bolsonaro comme s’il était l’exception chez les chefs d’État de la planète. Un président déconnecté de la réalité qui ne comprend pas la crise climatique. Le président français, Emmanuel Macron, l’a d’ailleurs qualifié de « menteur » par rapport à ses engagements en environnement. Plutôt que de circonscrire le problème à un individu ou à un gouvernement, il faut plutôt le voir comme un cas de figure illustrant le fonctionnement même du système néolibéral actuel.

Dans un texte publié au Monde diplomatique en 1998, le sociologue Pierre Bourdieu tentait de décrire « l’essence » de ce système néolibéral. Pour lui : « Au nom de ce programme scientifique de connaissance, converti en programme politique d’action, s’accomplit un immense travail politique […] qui vise à créer les conditions de réalisation et de fonctionnement de la “théorie” ; un programme de destruction méthodique des collectifs. » Les « collectifs » peuvent être compris comme toute structure pouvant faire obstacle à la logique pure du marché (orienté vers la croissance et la maximisation des profits). On pense par exemple à l’État, aux syndicats, voire à la nation. La déréglementation (la dissolution du pouvoir de l’État sur les marchés) est donc le principal outil de ce « programme de destruction méthodique des collectifs » et se situe à la base de la crise que traverse le Brésil et la planète dans son ensemble.

C’est ainsi que l’élection de Bolsonaro fut accueillie favorablement par le milieu des affaires. La CBC parlait en octobre dernier de nouvelles « occasions favorables » pour les entreprises canadiennes grâce à la déréglementation massive promise par son administration. L’occasion d’affaires de l’un, c’est la destruction de la forêt pour permettre l’exploitation des sols de l’autre. Cette forêt qui ne rapporte rien financièrement doit être détruite, puisque son existence passive (incluant l’existence des peuples qui l’habitent) s’oppose à la croissance. La maximisation des profits apparaît ainsi comme l’impératif catégorique du système néolibéral. C’est en ce sens que l’attitude de Bolsonaro lui est tout à fait cohérente.

Le problème n’est donc pas Bolsonaro, le problème est plutôt un système qui fait en sorte que le choix le plus cohérent à faire est celui de la destruction de la planète au nom de la sacro-sainte croissance.

À ce titre, il est dangereux de prétendre que le président brésilien est une exception. C’est seulement qu’il se trouve dans une position singulière où la dévastation dont il est responsable peut prendre place sur une bien plus grande échelle. Ce ne sont pas tous les pays qui ont une forêt amazonienne à brûler, mais la même logique s’applique lorsque le Canada exploite ses sables bitumineux. Il fait alors le choix de la croissance économique, et ce, même si son corollaire est la destruction de notre environnement.

Parce que l’économie a été élevée au rang de science, on prétend parler au nom de « l’objectivité » lorsqu’on en défend les lois. Une opposition à un principe aussi fondamental que la croissance est ainsi perçue par le pouvoir en place de la même manière qu’une opposition aux lois de la physique ou à la théorie de l’évolution. C’est d’ailleurs une conséquence de ce que Bourdieu décrit lorsqu’il mentionne que « l’utopie néolibérale tend à s’incarner dans la réalité d’une sorte de machine infernale, dont la nécessité s’impose aux dominants eux-mêmes ». Nos États semblent impuissants à lui résister, puisqu’elle se revendique d’un discours vrai et objectif.

Nous l’avons vu avec la réaction des milieux d’affaires à l’élection de Bolsonaro, ce discours est complètement internalisé comme vérité immuable par ceux et celles en position de pouvoir (hauts fonctionnaires, dirigeants d’entreprise, chefs d’État, etc.), et ce, même si, paradoxalement, personne n’a intérêt à assister à la désintégration de notre planète.

Pour lutter contre la crise climatique, il faut donc mettre en place des gouvernements capables de se tenir debout face aux milieux d’affaires. La restructuration d’un État qui ne rend pas légitimes les intérêts du grand capital, mais qui, au contraire, se positionne comme leur contre-pouvoir, est essentielle. En fin de compte, s’affranchir du discours dominant sur la maximisation des profits est le geste radical qu’il sera nécessaire de poser si l’on souhaite tous éviter le pire.

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6 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 28 août 2019 07 h 32

    Excellente synthèse. Envoyez un lien de votre texte à Madame Pelletier.

    Ma seule remarque : pour élire des gouvernement qui se tienne debout, il faut d'abord des citoyens et des citoyennes qui se tiennent debout et se mobilisent contre des politiques qui répondent à des individus consommateurs qui pensent à court terme.

  • Cyril Dionne - Abonné 28 août 2019 08 h 38

    La philosphie pour philosopher

    Non. Les gouvernements comme Bolsonaro ne sont pas « l’essence » de ce système néolibéral. C’est nous qui sommes ce système et qui en tirent les ficelles. Nous voulons consommer les ressources de la planète et des gens comme Bolsonaro nous en donne afin de maintenir leur pouvoir.

    Mais ce qui est nouveau, c’est la mondialisation. Elle a présidé à la dissolution du pouvoir de l’État sur les marchés pour les remettre en quelques mains seulement d’où le « 1% ». Et on ose parler de la destruction de la planète à cause de la sacro-sainte croissance alors que les premiers à jeter des pierres sont ceux qui seraient les premiers à se plaindre si l’état ne pourvoyait pas à leurs besoins. Il faudra un jour que nos enfants rois atteignent une certaine maturité et qu’ils réalisent que les droits engendrent toujours des responsabilités. On critique les sables bitumineux mais en même temps, l’argent que procure ce pétrole sale sert à payer pour les écoles et les programmes de philosophie à l’Université de Montréal.

    On semble être rapide sur la gâchette en fulminant contre le néolibéralisme, mais on occulte toujours son frère jumeau, le socialisme, qui a été encore plus néfaste en fait de destruction de la planète. Faut-il le rappeler que les forêts de la Bolivie sont presque toutes en feux et que cela a été commandé par nul autre qu’Eve Morales, le président d’extrême gauche de ce pays. Et que dire de l’épisode de la catastrophe écologique de la mer d’Aral par la surexploitation du coton au Kazakhstan et en Ouzbékistan de l’ancienne Union soviétique? Ils ont asséché une mer ou l’équivalent de deux Belgique.

    Pour lutter contre la crise climatique, ce ne sont pas les gouvernements qui feront une différence. C’est le changement de paradigme des cultures et des religions en ce qui concerne la surpopulation. L’émancipation des femmes partout dans le monde par le biais de l’éducation est notre seule chance de survie. La seule à moins de subir un hiver nucléaire.

    • Alain Pérusse - Abonné 28 août 2019 09 h 24

      La nostalgie de la Guerre Froide vous aveugle au point de mentir effrontément, monsieur Dionne? Evo Morales, incendiaire et extrémiste de gauche? Soyez sérieux!

    • Claude Bariteau - Abonné 28 août 2019 09 h 54

      M. Dionne, le Kazakhstan est indépendant depuis 1992 et entend exploit le gisement du Kachagan, un champ pétrolier estimé à 36 milliards de barils dans la mer Caspienne. il s'agit du plus grand projet industriel du monde avec un budget de 150 milliards de dollars, mené par le consortium North Caspian Operating Company B.V. dont les participants sont l'ENI, Shell, Exxon, Total, Conoco Philips, Inpex et KazMunayGas, pour alimenter la Russie, la Chine et l'Europe.

      Il s'agit d'un projet du tout-au-captal qui renvoie au néo-libéralisme et à ses formes diverses, qui contribue à hausser la production de GES. Changer les religions et les cultures et promouvoir l'émancipation des femmes pour stopper la surpopulation ne doit pas négliger les dérives actuelles d'un capitalisme débridé qui sape les interventions des États pour sauver la planête.

    • Cyril Dionne - Abonné 28 août 2019 12 h 17

      Cher M. Pérusse,

      L’agriculture sur brûlis est très pratiquée en Bolivie. Tellement qu’il y a eu un décret présidentiel, signé le 9 juillet dernier qui permet le « brûlis contrôlé » dans les régions de Santa Cruz et du Béni. 950 000 hectares plus tard, les flammes ont détruit 32% de la forêt de Chiquitano. Ce décret semble s’inscrire dans l’esprit général de la politique environnementale du président Evo Morales qui stipule notamment l’extension de la frontière agricole dans l’est du pays, au détriment de la forêt bien que les sols de ces zones soient peu productifs. En fait, c’est l’extraction d’hydrocarbures qui justifie la déforestation, et bien sûr, les enjeux politiques qui en découlent.

      Alors, pour votre héros d’extrême gauche, Evo Morales, disons poliment que son étoile palie dans ce dossier.


      M. Bariteau,

      Vous n’avez pas à convaincre les convaincus comme moi. Bien que le Kazakhstan soit indépendant depuis 1992, il est encore sous tutelle et l’influence des Russes. Et des compagnies comme l'ENI, Shell, Exxon, Total, Conoco Philips, Inpex et KazMunayGas, ne vont pas là pour aider les gens et l’environnement; ils y vont pour s’enrichir.

      Ceci dit, l’assèchement de la mer d’Aral, d’une superficie de deux fois la Belgique, a détruit toute la biodiversité qui s’y trouvait. Loin de moi de banaliser le projet d’exploitation du gisement du Kachagan, ce n’est même pas un millième de ce qu’à représenté la catastrophe écologique de la mer d’Aral.

      Les dérives actuelles d'un capitalisme débridé se conjuguent autant à gauche qu’à droite. Oubliez un gouvernement mondial. Cela n’arrivera pas à moins que la Chine prenne le contrôle de tous les états de la Terre. Et avant que cela arrive, il risque d’avoir plusieurs fins du monde avant que l’Empire du Milieu devienne une dictature mondiale, ogives thermonucléaires et hivers nucléaire obligent.

  • Marc Pelletier - Abonné 28 août 2019 15 h 03

    Et le charbon.....

    Il est plus polluant que le pétrole et le gaz .

    Les pays de l'Asie et du Pacifique sont responsables des trois quarts de la demande de charbon ( + 2.5 % en 2018 ) et la Chine à elle seule consomme plus de la moitié de la production mondiale ( 1907 milliards de tonnes vs une production totale de 3772 milliards de tonnes !

    En résumé, on " n'est pas sorti du bois ", même si les feux dans forêt amazonienne retiennent l'attention et sensibilisent un peu plus la population depuis peu.

    Lorsque les pays totalitaires comme la Chine, pour produire leur électricité , doivent sacrifier leur propre environnement pour arriver à leur fins, au risque que leur population étouffe dans leurs villes, il faudra que la sensibilisation de la population mondiale à l 'environnement atteigne un niveau tres élevé pour que des actions très concrètes soient prises par les gouvernements à travers le monde.

    Enfin, " là où il y a de la vie, il y a de l'espoir " !