L’indignation vertueuse

Durant plusieurs mois, la presse américaine a largement couvert le scandale entourant le président Clinton.
Photo: AFP Durant plusieurs mois, la presse américaine a largement couvert le scandale entourant le président Clinton.

Le 17 août 1998, alors que le scandale sexuel de Monica Lewinsky et Bill Clinton éclabousse, depuis plusieurs mois, les écrans télé d’une Amérique friande de ragots, le 42e président des États-Unis finit par avouer, devant la preuve ADN d’une robe bleue tachée, sa « relation physique inappropriée » avec la stagiaire de la Maison-Blanche.

Durant treize mois, les médias, les commentateurs politiques et les membres de l’opposition ont professé des leçons de morale, tous possédés par leur soif d’accuser et de punir la première victime de ce scandale aux allures puritaines : Monica et sa robe tachée, qui fut traînée en justice, humiliée et éjectée de la machine politique, qui s’est avérée beaucoup plus clémente envers Clinton en évitant sa destitution. Le destin malheureux de Lewinsky révélait, au final, ce que Philip Roth, dans son roman La tache, désignait comme « le vertige de l’indignation hypocrite », soit la passion fédératrice des démocraties libérales consistant à se parer de grandeur morale, en promouvant des valeurs telles que l’égalité et la justice tout en niant leurs fondements profondément inégaux et le fantasme de pureté qui les animent.

Dans La tache, dont l’histoire se déroule sur fond de l’hystérie collective à laquelle s’adonnaient les États-Unis en 1998, c’est moins la relation sexuelle entre le personnage principal, Coleman Silk, professeur de littérature, et une femme de ménage de trente ans sa cadette qui indigne qu’un mot scélérat prononcé par le premier devant sa classe pour qualifier deux étudiants absents de son cours depuis le début du trimestre : spooks. Pris au sens littéral, spook veut dire spectre, fantôme, zombie. Or, comme ces deux étudiants étaient noirs (ce qu’ignorait le professeur), le mot prend aussitôt une connotation raciste, rappelant l’argot injurieux utilisé cinquante ans plus tôt dans une Amérique ségrégationniste. S’ensuit alors la descente aux enfers du professeur, accusé de racisme dans une institution souhaitant maintenir, au prix d’une mystification, ses apparences égalitaires. Ironie du sort, on apprend par la suite que Coleman Silk est noir lui-même. Mais c’est par la pâleur de sa peau qu’il est parvenu, sa vie durant, à passer pour un Blanc, ayant préféré dissimuler son identité au sein d’une société qu’il savait fortement raciste.

Mot tabou

Cette fiction fait curieusement écho à la situation, réelle cette fois, rapportée la semaine dernière dans un article du Guardian. On y apprend que Laurie Sheck, femme blanche, professeure à la New School et en nomination pour le prix Pulitzer de poésie, fait l’objet d’une enquête au sein de cette université réputée progressiste, après qu’une plainte fut déposée par une étudiante, blanche elle aussi, l’accusant d’avoir prononcé en classe le mot tabou, nigger. Discutant du documentaire de Raoul Peck sur l’écrivain et militant noir James Baldwin, intitulé I Am Not Your Negro, la professeure a demandé à ses étudiants d’expliquer pourquoi le titre modifiait la déclaration originale de Baldwin « I’m not a Nigger », qu’il prononça lors d’une entrevue à la télévision. Malgré les explications données, l’étudiante persiste à se dire indignée, déclarant qu’aucun professeur ne doit prononcer le N-word.

Quoi qu’on pense de cette plainte, il ne s’agit pas tant, ici, de crier à la prétendue « censure de gauche » de la liberté d’expression ni de tourner en dérision l’incapacité des jeunes millénariaux, à la recherche de safe spaces, de se confronter à des sujets difficiles et malaisants. Ce qu’il faut critiquer, c’est l’hypocrisie d’une indignation vertueuse dont se parent encore nombre d’institutions dans le but d’éviter des enjeux qui entachent leur apparence démocratique. Que l’on préfère s’offusquer de la prétendue promiscuité d’une Monica plutôt que de dénoncer le patriarcat qui empêche l’ascension des femmes au pouvoir, ou que l’on préfère s’offenser d’un mot raciste plutôt que de reconnaître les inégalités raciales qui gangrènent l’ensemble du tissu social est en réalité peu surprenant. Ce qui demeure surprenant, toutefois, c’est non seulement nos difficultés à surmonter ces inégalités, mais aussi, et peut-être surtout, notre myopie collective face à l’histoire qui continue, tel un spectre, de hanter le présent.

«L’histoire est le présent»

James Baldwin considérait que l’histoire n’appartient jamais au passé : « l’histoire est le présent. Nous portons notre histoire avec nous et penser le contraire est criminel ». Qu’elles soient raciales ou de genre, les disparités qui agitent notre présent sont une conséquence inévitable de l’échec persistant à faire face aux mythes et aux mensonges utilisés pour masquer les crimes passés et présents, et ce, pour préserver la pureté et la supériorité morale d’un récit national fictif. L’indignation vertueuse est non seulement hypocrite, mais dangereuse tant qu’elle contribue à voiler et à perpétuer — chez nos voisins du sud comme ici — l’exploitation, le sexisme, le racisme et les génocides sur lesquels sont fondées les sociétés libérales. Ainsi, l’enjeu véritable se situe moins dans les mots utilisés ou dans les preuves accablées d’ADN que dans notre faillite à affronter la vérité de notre histoire qui continue, chemin faisant, à saper notre capacité d’autoréflexion et d’autocritique nécessaire à l’expression d’une identité inclusive. Comme le dit Baldwin, « on ne peut pas changer tout ce qu’on affronte, mais rien ne peut changer tant qu’on ne l’affronte pas ».

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5 commentaires
  • François Poitras - Abonné 27 août 2019 10 h 15

    Autocritique ou autoculpabilisation ?

    « Ainsi, l’enjeu véritable se situe moins dans les mots utilisés ou dans les preuves accablées d’ADN que dans notre faillite à affronter la vérité de notre histoire qui continue, chemin faisant, à saper notre capacité d’autoréflexion et d’autocritique nécessaire à l’expression d’une identité inclusive »

    Intéressant. Mais n’est-ce justement la gauche diversitaire qui s’offusque des mots utilisés ? Qui les sacralise ? N’est-ce pas en les chargeant d’une culpabilisation idéologique factice que cette sacralisation opère ? Les mots devenant une matière à procès public aussi probante qu’une tache d’ADN vertueuse ? Menant aux damnations "d'indignité" de l'espace public ? À la création des "safe space", ces hauts-lieux "d’autoréflexion et d’autocritique"...

  • Luc Marchessault - Inscrit 27 août 2019 11 h 46

    Ça me rappelle l'injustice faite à Yves Michaud

    On l'avait perfidement taxé d'antisémitisme, à l'époque, au lieu de réfléchir à ses interrogations sur le rejet de l’autre.

  • Renée Joyal - Abonnée 27 août 2019 14 h 56

    Des débats verrouillés

    Vous soulevez des questions d'un grand intérêt. À mon avis, les indignations vertueuses tombent souvent "à côté de la plaque" et relèvent d'une certaine incapacité à débattre rationnellement de véritables enjeux. Cette tendance relève d'une pauvreté intellectuelle manifeste face à laquelle peu de gens semblent prêts à se battre pour animer de vrais débats, tant cette attitude "vertueuse" se nourrit de supposés péchés et de condamnations sans appel.

  • Marie Rochette - Abonné 27 août 2019 15 h 32

    À quoi sert de sindigner ?

    Que signifie s'indigner et à quoi cela sert-til ? Signifier son désaccord est une composante prépondérante du concept d'indignation tel que je le comprend. Si on en reste là, cela ressemble à se plaindre. En même temps, l'action pure de se plaindre n'est, à mon avis, qu'une distration qui nous permet d'éviter de prendre responsabilité face à l'inéquité perçue pour la transformer en une réalité plus conforme à mes aspirations. La question suivante est quelle demande d'action concrète je décide de faire à quelqu'un, ou à moi même. Bref comment est ce que je choisis de transformer une plainte à haut potentiel de stérilité en une demande d'action concrète à quelqu'un susceptible de contribuer à changer une situation qui m'incomode et ainsi prendre responsabilité de ce que je souhaite voir advenir dans le monde.

  • Loyola Leroux - Abonné 28 août 2019 10 h 10

    Indignation et responsabilité universitaire

    L’indignation hypocrite est en partie causée par le fait que les universités sont tombées dans le clientélisme et acceptent trop de jeunes qui n’ont pas les capacités cognitives pour réussir. Ils réagissent en d’indignant face a ce qu’ils ne comprennent pas.