Le rôle de l’État pour les médias: une perspective norvégienne

«La Norvège a fait des modifications à sa Constitution lors du 200e anniversaire du texte en 2014, parmi lesquelles on retrouve un ajout important à l’article sur la liberté d’expression», rappelle l'auteur.
Photo: Ekely «La Norvège a fait des modifications à sa Constitution lors du 200e anniversaire du texte en 2014, parmi lesquelles on retrouve un ajout important à l’article sur la liberté d’expression», rappelle l'auteur.

Les solutions pour la survie des six quotidiens à la suite de la mise en faillite du Groupe Capitales Médias (GCM) fusent de partout. On parle d’un rachat du groupe par Québecor ou à la pièce par des groupes locaux, de la création d’une coopérative de journalistes qui reprendrait le groupe, d’une collaboration avec Télé-Québec, etc. À moins que la dernière soit celle qui l’emporte, il s’agit d’actions qui n’auront d’effets qu’à court terme puisqu’elles ne règlent pas le problème central : le marché et ses sources de revenus.

Bien sûr, Québecor aurait probablement les moyens de maintenir ces journaux en vie un peu plus longtemps, mais au prix d’une perte de volume d’informations réellement locales au profit de contenu de l’Agence QMI. On ne sauverait ainsi que la marque de ces quotidiens régionaux et non leur rôle : la valeur de cette transaction est faible pour l’intérêt public.

L’État a donc intérêt à intervenir pour la survie de ces journaux et pour la diversité et la proximité d’information qu’ils fournissent. Ce rôle doit être plus actif que celui proposé par Pier-André Bouchard St-Amant, qui écrivait dans ces pages le 21 août : le gouvernement doit plancher sur des solutions plus audacieuses que d’encourager les médias québécois à ne diffuser que sur Facebook, que de taxer les « géants du Web » ou que de créer un fonds de capitaux patients dont les excédents financeraient la production d’information. Faire respecter la taxe de vente et les impôts, déjà existants, ne semble pas relever d’une proposition révolutionnaire, mais plutôt de l’évidence.

Ainsi, les politiques de financement public des médias en Norvège devraient informer les décisions gouvernementales québécoises qui seront prises prochainement. Pour donner une idée de la situation des journaux dans ce pays, selon les chiffres de Medienorge de l’Université de Bergen, on comptait 227 journaux en 1952 et 223 en 2017, ce qui porte le nombre aujourd’hui à 1 journal pour environ 24 000 personnes. Par ailleurs, l’année où on en a dénombré le plus était en 2014, avec 230, et le moins, en 1969, bien avant l’ère numérique, avec 191 journaux. Si on regarde plus récemment, depuis 2009, le portrait des quotidiens et des hebdomadaires nationaux ainsi que des quotidiens des autres « grandes villes » du pays reste inchangé, alors qu’il y a 15 quotidiens et hebdomadaires locaux additionnels. Comment expliquer cet état des lieux radicalement différent ?

Il faut savoir que la Norvège a fait des modifications à sa Constitution lors du 200e anniversaire du texte en 2014, parmi lesquelles on retrouve un ajout important à l’article sur la liberté d’expression : « L’État doit créer les conditions pour faciliter un discours public ouvert et éclairé. » Sans changer les politiques déjà en vigueur, cela a confirmé l’importance des médias, notamment, et du rôle de l’État pour assurer leur pluralité.

Cette action se fait entre autres à travers Medietilsynet, une autorité indépendante du gouvernement semblable au CRTC. Cette dernière remet près de 50 millions chaque année à la presse écrite, principalement aux journaux qui ne sont pas les premiers dans leur marché, afin d’assurer une information diversifiée et de qualité. Cela représente plus de 8 $ par personne. Au Québec, le programme de subvention le plus semblable est celui qui s’adresse aux médias communautaires, incluant la presse écrite, et le montant investi s’élève à 4,7 millions de dollars, soit 57 ¢ par personne, selon les chiffres du Centre d’études sur les médias (CEM) de l’Université Laval. À cela s’ajoutent, en Norvège, des subventions pour l’innovation afin d’encourager les médias à se transformer pour le virage numérique, pour la distribution des journaux locaux dans les régions moins densément peuplées et pour la production d’information destinée aux personnes samies, un peuple indigène du nord de la péninsule scandinave.

Parallèlement, entre 2012 et 2016, les ventes de quotidiens en kiosques ont baissé et, même si elles ont été tout juste compensées par les revenus d’abonnement, les revenus publicitaires, eux, ont chuté dramatiquement de 35 %. Cela s’apparente aux 39 % de baisse pour ces mêmes années pour les quotidiens et les hebdomadaires québécois, selon les chiffres du CEM. Pourtant, le nombre de publications écrites n’a pas chuté en Norvège, et les deux plus grands groupes médiatiques n’ont que 54,3 % des parts de marché et 27,6 % appartiennent à de petits propriétaires ou à la presse indépendante.

Évidemment, d’autres facteurs culturels, sociaux et économiques entrent en cause pour expliquer en détail les situations franchement contrastées entre le Québec et la Norvège, mais l’infrastructure publique de financement a assurément contribué à la stabilité du paysage médiatique norvégien.

Assurons-nous donc de sauver les quotidiens GCM maintenant, mais des politiques structurantes, pour reprendre une expression à la mode à Québec, doivent être mises en place. Parce que, malgré la superficialité des solutions proposées par M. Bouchard Saint-Amant, son constat est exact : « la production d’information de qualité fait partie des assises d’une société démocratique ».

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1 commentaire
  • Pierre François Gagnon - Inscrit 24 août 2019 10 h 21

    Une problématique très large depuis longtemps

    En fait, il n'y a pas que les journaux qui ont épuisé leur modèle d'affaires traditionnel, mais bien TOUTE la production culturelle et scientifique: y compris la musique ET les livrels, entre autres. Il faut donc trouver une solution qui les englobe au complet. Il ne suffira pas d'inventer une nouvelle taxe ciblée sur les appareils munis d'un écran de lecture pour tenter d'atteindre les seuls lecteurs de journaux sur de tels équipements. Il s'agit de régler globalement la problématique devenue très grave avec le Web de la juste rémunération des auteurs, producteurs, éditeurs, et de leurs ayants droit, et imbriquée à la nécessaire et souhaitable accessibilité universelle à tous les contenus sans aucune espèce de censure socio-économique. J'ai proposé il y a des années, à titre d'ancien éditeur électronique pionnier, d'instaurer à la source un petit impôt culture, minime, qu'un organisme de gestion des droits indépendant s'occuperait de redistribuer sur la base des accès individuels uniques comptabilisés et authentifiés confidentiellement à l'échelle de nos quartiers grâce à nos cartes de bibliothèques publiques ou nationales, mais émises sur la base de cartes d'identité numérique et non pas de seulement nos permis de conduire et de nos cartes d'assurance maladie, ajouterais-je maintenant pour consolider ma suggestion.