Où sont les données probantes sur lesquelles baser nos politiques publiques?

Le ministre de l’Éducation du Québec, Jean-François Roberge, manque d'information sur la provenance des enfants inscrits en maternelle 4 ans.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Le ministre de l’Éducation du Québec, Jean-François Roberge, manque d'information sur la provenance des enfants inscrits en maternelle 4 ans.

Dans son édition du 21 août dernier, Le Devoir nous apprenait que le ministre de l’Éducation du Québec, M. Jean-François Roberge, n’était pas en mesure de nous dire d’où proviennent les enfants qui entreront bientôt dans les toutes nouvelles classes de maternelle 4 ans. Interrogé sur la question de savoir s’il était possible que ces enfants aient été auparavant inscrits dans un service de garde, le ministre a candidement répondu qu’il n’avait aucune donnée à ce sujet : « Moi, je pense qu’il y en a beaucoup qui n’étaient dans aucun réseau parmi ceux qui s’inscrivent en maternelle 4 ans. D’après moi, il y en a beaucoup qui n’étaient nulle part. » Sur quoi M. Roberge fonde-t-il son opinion ? « C’est les échos que j’ai. » Est-ce qu’une opinion basée sur des échos est la meilleure base sur laquelle fonder des politiques publiques ? Comme on dit, poser la question, c’est y répondre…

Changeons de décor. Au Brésil, le président, Jair Bolsonaro, a récemment limogé le directeur de l’Institut national de recherche spatiale (INPE) sous prétexte que les données recueillies par les satellites de l’agence brésilienne concernant la déforestation de l’Amazonie avaient été faussées en faveur des groupes environnementaux, que le nouveau gouvernement abhorre, et au détriment des éleveurs de bétail, premiers soutiens de la droite brésilienne, qui ont semble-t-il déjà entrepris de raser de vastes superficies de forêt au profit de leurs troupeaux. On en veut pour preuve l’augmentation spectaculaire des incendies de forêt enregistrée dans cette partie du monde depuis un mois par les satellites de la NASA, entre autres. Quelle meilleure façon de se débarrasser d’un message embarrassant que d’éliminer le messager et ses données scientifiques qui nous contredisent ? À propos de ces incendies de forêt, le président brésilien accuse d’ailleurs les ONG environnementalistes de les avoir allumés volontairement, tout en admettant n’avoir aucune preuve à présenter pour étayer ses accusations.

À propos d’environnement, on n’a qu’à regarder vers nos voisins du sud pour constater là aussi un assaut contre les données probantes issues de la recherche. Depuis l’arrivée au pouvoir du président étasunien Donald Trump, l’EPA, l’Environmental Protection Agency, subit une véritable saignée aux mains de son nouveau directeur, Andrew R. Wheeler, et de Scott Pruitt avant lui, deux climatosceptiques notoires. Et comment s’y prend-on ? En réduisant les capacités de l’agence à fournir des résultats scientifiques qui permettraient au gouvernement de prendre des décisions éclairées par les meilleures données disponibles. Ou, pour le dire autrement, qui empêcheraient le gouvernement de faire ce qu’il veut pour plaire aux nombreux lobbys pour qui la protection de l’environnement est un obstacle au profit.

Il y a, à travers ces exemples, fort différents les uns des autres, reconnaissons-le, une constante qui devrait tous nous inquiéter : la prise de décisions basée sur des opinions personnelles, des intuitions, des « échos », ou tout simplement sur une mauvaise science — ou pas de science du tout. Les politiques publiques ne seront jamais parfaites ni ne plairont à tous : elles sont le produit de compromis atteints par des personnes qui ont souvent des intérêts divergents. Mais on peut certainement rendre le processus plus rigoureux en se basant sur ce qui devrait faire consensus, c’est-à-dire les données probantes issues de la recherche scientifique. La science nous offre les meilleures connaissances disponibles ici et maintenant à propos des phénomènes (naturels, sociaux, etc.) qui se déroulent autour de nous. Comme toute entreprise humaine, la science est faillible, bien entendu, mais elle se base aussi sur un processus autocorrecteur unique qui la fait converger vers une « vérité » toujours plus grande. Comme le clamait il y a quelques années la publicité d’un courtier immobilier bien connu, la science, « on serait fou de s’en passer » !

John Adams (1735-1826), l’un des auteurs de la déclaration d’indépendance américaine, et qui allait devenir le second président des États-Unis, a un jour dit : « Les faits sont têtus ; quels que soient nos désirs, nos inclinations ou les édits de nos passions, ils ne peuvent modifier l’état des faits et des preuves. » Voilà qui devrait inspirer nos décideurs publics et nos représentants élus. À moins qu’ils ne choisissent plutôt de s’inspirer d’une citation d’un autre Américain célèbre, Mark Twain (1835-1910), qui écrivait : « Obtenez d’abord les faits, vous pourrez ensuite les déformer à votre guise. »

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7 commentaires
  • Marie Rochette - Abonné 23 août 2019 06 h 48

    Science, vérité et subjectivité

    D'emblé je dépose que j'accordre une grande valeur à la science. En même temps, j'aime à me rappeler que ce qu'on appelle la science réfère à un ensemble de conventions sociales quant aux façons d'observer les réalités qui nous entourent. Puisqu'il s'agit d'un construit social elle est évidemment insufflée d'une dose de subjectivité, qui sans la discrétité, mérite que nous la gardions en mémoire et restions critiques face au données probantes et autres faits scientifiques. Le plus souvent ces "faits" ne sont que des vérités transitoires. C'est-à-dire que, pour l'instant, c'est la meilleure explication/description d'un phénomène donné, vu sous un angle spécifique de recherche. Cette explication, très souvent temporaire ou transitoire, ne reflète que l'angle d'observation des chercheurs. Les angles d'observation sont eux-mêmes sous forte incluence culturelle dont une partie est consciente, et parfois considérée dans le devis de recherche, une autre partie est inconsciente et par définition non considérée dans ces devis. Les exemples de vérités temporaires, foissonnent notamment dans la "science" de l'alimentation. En quelques années, le Cholestérol est "apparu" ou plutot découvert dans nos aliments, puis est est devenu hautement dangereux à consommer, puis moins dangereux et maintenant d'autres évidences considèrent l'importance critique d'un apport de certaines formes de cholestérol. Du côté, des inlfuences culturels +/- conscientes, comment expliquer que les représentations graphiques complètes du clitoris ne viennent d'apparaitre que très récemment en tant qu'organe interne de grande dimension ? Je ne suis pas un partisan du relativisme qui affirme que toutes les visions du monde se valent en terme de vérité. Par contre le point de vu de la science ne nous apporte le plus souvent que des vérités transitoires hautement influencée par la culture. Cela m'incite à la prudence quand vient le temps de prendre des décision sur ces bases scientifiques.

    • Cyril Dionne - Abonné 23 août 2019 10 h 56

      Mme Rochette, il n'y a aucune science dans les constructions sociales. Les constructions sociales changent au gré des vents. Les concepts scientifiques sont intemporels, immortels et inaliénables; les humains et leurs cultures, non.

    • Jacques Patenaude - Abonné 23 août 2019 12 h 32

      @Dionne
      Si " Les concepts scientifiques sont intemporels, immortels et inaliénables" comment expliqué qu'Einstein aie complètement revu la loi de la gravité de Newton et qu’à son tour sa loi de la relativité soit remise en question car bien qu'elle explique bien la plupart des phénomènes physique, elle n'explique pas tout les phénomènes physique dont nous avons connaissance présentement. La science quel que soit son objet d'étude est basée sur une remise en question continuelle. Elle n'est surtout pas immuable, s'en est même la base sinon c'est une religion.

    • Cyril Dionne - Abonné 23 août 2019 17 h 54

      @Patenaude

      Bon. Il faut faire le pédagogue encore une fois. Misère plus que noire, oups, un faux pas selon la très Sainte rectitude politique. Rien n’a changé dans la physique à trois dimensions de Newton. Rien. En fait, les Américains ont utilisé les équations de Newton pour aller à la lune et revenir.

      Ceci dit, ce qu’Einstein avait d’original, c’est qu’il a introduit une quatrième dimension – le temps. L’espace-temps d’Einstein explique la notion de la vitesse de la lumière, de la masse par rapport à l’énergie d’où sa fameuse équation « É = mC2 ».

      Enfin, je n’ai pas dit que les concepts scientifiques étaient immuables, c'est vous. Ils sont intemporels, immortels et inaliénables, toute une différence. Et comme Newton le disait si bien, « c’est sur les épaules de géants que j’ai pu voir plus loin ». On pourrait dire de même pour Einstein mais il semble que c’est sa première femme qui a conçu et corriger toutes les équations mathématiques de celui-ci. En fait, il n’a rien fait de nouveau sous le soleil une fois qu’il s’est séparé d’elle.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 24 août 2019 09 h 08

      Laissons aux nostalgiques des religions qui s'ignorent le soin de claironner à l'encontre des adorateurs d'amis imaginaires les vertus intemporelles, immortelles et inaliénables de leur idole de substitution: LA Science dans sa poursuite de LA Vérité.

      Les sciences sont des productions sociales, tout comme le chant est une production des cordes vocales. Les contextes économique, social et politique dans lesquels elles se déploient sont les limites externes de leurs conditions de production. Elles sont aussi tributaires des aptitudes intellectuelles et morales des scientifiques, qui en constituent les limites internes. Évidemment, ces deux ordres de limitations tantôt se renforcent mutuellement, tantôt ont au contraire pour effet de susciter une saine vigilance.

  • Benoit Gauthier - Abonné 23 août 2019 06 h 54

    Idéologisme ou paresse intellectuelle

    Merci pour ce texte, M. Chastenay.

    Ramenée à sa plus simple expression, l'attitude des décideurs et influenceurs qui préfère leurs perceptions à des faits démontrés empiriquement est basée sur l'une de deux positions : l'idéologisme où il est plus important de défendre une position acquise que de s'alimenter à la vérité, ou la paresse intellectuelle où l'on n'est pas prêt à investir pour confronter les conclusions aux réalités.

    Les Conservateurs fédéraux ont été d'(in)dignes représentants de la première attitude pendant une décennie. Des ministres provinciaux semblent faire preuve de la seconde. Aux premiers, je rappelerais ce mot de Daniel Patrick Moynihan : "You are entitled to your opinion. But you are not entitled to your own facts."; aux seconds, je citerais aussi Mark Twain qui écrivait, cyniquement, "Never let the truth get in the way of a good story".

    Benoît Gauthier

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 23 août 2019 08 h 45

    L’envers du décor

    Pour une idée de l’amateurisme au sein des États, même les plus puissants, écoutez ce que dit Juan Branco de son passage au ministère des Affaires étrangères de la France :
    https://m.youtube.com/watch?v=uBaAvHxdShw