L’État devrait-il soutenir les médias?

«L’arrivée des médiums de diffusion intangibles, tels que les courriels ou les réseaux sociaux, aura découplé les centres de revenus publicitaires des centres de production d’information», note l'auteur.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne «L’arrivée des médiums de diffusion intangibles, tels que les courriels ou les réseaux sociaux, aura découplé les centres de revenus publicitaires des centres de production d’information», note l'auteur.

L’annonce de fonds d’urgence au groupe Capital média aura soulevé plusieurs questions quant au rôle de l’État face à l’industrie de la presse. L’État devrait-il la financer ? Si oui, comment penser à l’intervention publique ?

L’information est un produit économique fondamentalement différent des produits usuels. Contrairement à du pain ou à un téléphone, une information peut être utilisée par un individu sans empêcher un autre individu de l’utiliser. Une information peut se dupliquer à un coût quasi nul. De même, il est aussi très difficile — et parfois illégal — d’empêcher de diffuser de l’information déjà produite. On imagine mal, par exemple, une législation interdisant la reproduction de nouvelles touchant nos gouvernements. La reproduction de l’information d’intérêt public est intimement liée à la liberté d’expression et l’idée de « personne raisonnable ».

Ces deux caractéristiques rendent la viabilité de la production d’information ardue : il est difficile de dégager un profit si un lecteur de nouvelle peut la reproduire sans frais et s’il n’est pas désirable de l’en empêcher. Pour un producteur d’information, il devient impossible de récupérer ses coûts. En somme, le seul approvisionnement de l’information par « le privé » mène à une insuffisance d’information produite. C’est notamment pour ces raisons que nos gouvernements financent la production d’information à travers différentes sociétés d’État (ex. : Radio-Canada).

Par le passé, ces caractéristiques ont été masquées par les limitations des médiums de diffusion existants : la presse écrite vendait son information sur papier, médium sur laquelle elle pouvait aussi y vendre de la publicité. Or, l’arrivée des médiums de diffusion intangibles, tels que les courriels ou les réseaux sociaux, aura découplé les centres de revenus publicitaires des centres de production d’information. Facebook (parmi d’autres) engrange des revenus de publicité alors que l’information qui y est partagée est reproduite sans frais. Les médiums intangibles de diffusion exacerbent ainsi les caractéristiques fondamentales de l’information. Leur arrivée aura mené à une crise mondiale dans la presse écrite dont les débuts remontent aux années 2000 : nombre de quotidiens auront restructuré leurs affaires de par la chute des revenus.

Ces considérations permettent d’envisager trois types d’interventions publiques pour renforcer une production efficiente d’information.

Une première avenue consiste à encourager la fusion entre les diffuseurs d’information et les producteurs. À titre d’exemple, citons le New York Times qui aura expérimenté avec l’idée de diffuser son contenu exclusivement sur Facebook. On peut aussi penser à Québecor, qui favorise ses quotidiens au sein de ses autres filiales de diffusion. Ce type d’avenues minimise l’intervention publique, mais n’est pas sans soulever des questions de concurrence, ni des considérations culturelles pour des quotidiens francophones face à des diffuseurs mondiaux.

Une deuxième avenue consiste à imposer une taxe redistributive prélevée chez les diffuseurs d’information. Elle serait versée aux producteurs d’information. Ce faisant, on déplace une partie de la profitabilité vers les centres de coûts. Une telle approche requiert une capacité opérationnelle de l’État à taxer les diffuseurs d’information pour la redistribuer vers les producteurs d’information. L’existence juridique plurinationale des diffuseurs, de même que la quantité d’information qui est produite, impliquerait nécessairement une forme approximative de taxation. L’approche force aussi l’État à répondre à la question délicate de savoir qui est producteur d’information éligible pour fin de subvention.

Une dernière avenue consiste à créer des fonds de « capitaux patients ». L’État mettrait sur pied des fonds d’investissement similaires à des fiducies, mais où les titres de propriété ne donneraient droit qu’à des rendements modestes, assortis de bénéfices fiscaux. En contrepartie, l’excédent des rendements des capitaux servirait à financer la production d’information. Liberté de presse oblige, l’usage des excédents devrait être déterminé par des journalistes. Une telle approche pérennise la production d’information québécoise à travers des mécanismes d’intervention qui sont déjà connus (les fonds de recherche universitaire, par exemple).

La production d’information de qualité fait partie des assises d’une société démocratique. Une presse rigoureuse questionne les autorités et nous tient raisonnablement informée de l’état du monde. C’est aussi un rempart contre la fausse nouvelle. À ce titre, soutenir cette industrie est désirable, mais doit être conçu de manière à préserver l’intégrité de l’information produite.

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4 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 21 août 2019 03 h 32

    Il faut sortir l'information de la logique commerciale.

    "La production d’information de qualité fait partie des assises d’une société démocratique." Par contre, l'information dans les mains d'une oligarchie qui dépend sur la publicité commerciale pour se faire des profits n'est forcément pas libre. Les propriétaires de journaux et d'autres médias vont toujours essayer d'influencer l'opinion publique à leur guise. Le journalisme d'enquête a besoin de fonds indépendants.
    Il faut sortir l'information des tentacules commerciaux, s'il l'on veut vraiment une presse libre. C'est la société civile qui doit soutenir une autonomie éditoriale par le biais de ses impôts. Il faut sortir l'information en dehors de la logique étroitement commerciale.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 21 août 2019 13 h 36

      « Il faut sortir l'information des tentacules commerciaux, s'il l'on veut vraiment une presse libre. » (Nadia Alexan)

      Oui, en effet, si on désire vraiment une « presse libre » et indépendante le monde de l’information se doit d’être d’aucuns tentacules ni commerciaux ni socio-politiques, en-corps moins provenir ni de la désinformation ni de la mésinformation !

      En passant, et depuis plusieurs décennies, et compte tenu de sa modernisation technique, on-dirait que « ce » merveilleux Monde de l’Information fait circuler ou circule ka « même Nouvelle : celle de tout dire sans dire !

      Bref ! - 21 août 2019 -

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 21 août 2019 13 h 43

      « Il faut sortir l'information des tentacules commerciaux, s'il l'on veut vraiment une presse libre. » (Nadia Alexan)

      Oui, en effet, si on désire vraiment une « presse libre » et indépendante, le monde de l’information se doit d’être d’aucuns tentacules ni commerciaux ni socio-politiques, en-corps moins provenir ni de la désinformation ni de la mésinformation !

      En passant, et depuis plusieurs décennies, et compte tenu de sa modernisation technique, on-dirait que « ce » merveilleux Monde de l’Information fait circuler ou circule la « même Nouvelle » : celle de tout dire sans dire !

      Bref ! - 21 août 2019 -

  • François Beaulé - Abonné 21 août 2019 18 h 05

    Des fonds d'investissement ?

    Mais d'où proviendraient les capitaux de ces fonds ? Qui serait désireux d'investir des sommes dont il ne reverrait jamais la couleur ?
    Cette proposition me paraît nébuleuse. Dans quel pays est-elle appliquée ?