Contrats publics d’architecture et d’ingénierie: le gouvernement doit tirer des leçons du passé

Il faudra bientôt déconstruire l'ancien pont Champlain après une courte vie et combien de travaux de réparation, sachant que les mauvaises décisions qui ont mené à sa construction étaient directement guidées par la recherche du plus bas prix.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Il faudra bientôt déconstruire l'ancien pont Champlain après une courte vie et combien de travaux de réparation, sachant que les mauvaises décisions qui ont mené à sa construction étaient directement guidées par la recherche du plus bas prix.

Le gouvernement Legault a récemment annoncé deux gigantesques projets de construction et de rénovation : un appel d’offres de 1 milliard de dollars pour construire 30 maisons des aînés de façon accélérée et un budget de 1,7 milliard de dollars pour des projets de modernisation des écoles du Québec.

Peut-on imaginer que la conception de ce genre de projets, destinés à assurer la sécurité et le bien-être de nos aînés et de nos enfants, soit basée sur une approche du plus bas prix semblable à celle qui a guidé la construction du pont Champlain en 1957 ? Bien qu’aujourd’hui ce ne soit pas le cas, il semble que le gouvernement ait toujours cette idée en tête, même en 2019.

Il y a un an, le 27 juin 2018, l’ancien gouvernement avait proposé une révision du mode d’octroi des contrats publics de services d’architecture et d’ingénierie pour les deux plus grands donneurs d’ouvrage du Québec : le ministère des Transports et la Société québécoise des infrastructures. La proposition avait soulevé de vives inquiétudes, car toutes les nouvelles formules proposées conduisaient, invariablement, à favoriser le plus bas soumissionnaire.

Constatant le problème, l’ancien ministre responsable, Robert Poëti, avait lui-même retiré le projet de règlement, en août 2018, et mis en place un groupe de travail réunissant de hauts fonctionnaires du Conseil du trésor, des donneurs d’ouvrage publics ainsi que les représentants de l’industrie afin de revoir les modes d’octroi. Les travaux se sont poursuivis après les élections générales d’octobre 2018, mais aucune rencontre n’a été tenue depuis le 6 décembre dernier.

Depuis, le contenu d’une étude d’experts indépendants a confirmé que la méthode du rapport qualité-prix suggérée par le gouvernement favorisait le plus bas soumissionnaire de manière presque systématique. Cette étude n’a malheureusement pas réussi à réanimer le comité de travail ni à faire réagir les mandarins du gouvernement, ce qui devrait inquiéter l’actuel ministre responsable, Christian Dubé.

Le seul geste récent du Conseil du trésor sur cette question a été la sélection d’une firme comptable pour juger de la « perception » de certains acteurs de l’industrie sur les modes d’octroi proposés. Il n’est nullement question de sécurité, de qualité ou de pérennité des infrastructures, facteurs étroitement liés à la conception.

L’exemple le plus éloquent est celui de l’ancien pont Champlain, qu’il faudra bientôt déconstruire après une courte vie et combien de travaux de réparation, sachant que les mauvaises décisions qui ont mené à sa construction étaient directement guidées par la recherche du plus bas prix. On sait maintenant que, sur les 29 variantes étudiées à l’époque, celle retenue était tout simplement la moins chère, avec le désolant résultat que l’on connaît aujourd’hui.

Nous souhaitons mettre en lumière l’importance de baser la sélection des professionnels sur la qualité et non sur le plus bas prix. Les bénéfices sont nombreux : meilleure planification et prise en compte des concepts de développement durable, incitation à l’innovation, respect plus rigoureux des échéanciers et des budgets, et réduction des litiges. Les mandats d’architecture et d’ingénierie confiés au plus bas soumissionnaire sont incompatibles avec l’optimisation de la conception et de la durée de vie des ouvrages.

Maintenant que s’amorcent d’importants chantiers, il importe de tirer des leçons du passé et de faire preuve de vision. Est-il possible, une fois pour toutes, de mettre de côté les formules qui favorisent le plus bas soumissionnaire afin d’assurer la qualité de nos infrastructures pour les générations actuelles et futures ?

Signataires de ce texte :
David Prud’homme, président-directeur général, AluQuébec;
Clément Demers, architecte, urbaniste et gestionnaire de projets; 
Denis Riopel, architecte;
Francis Lacharité, président, ASHRAE Montréal;
Jean Simard, président et chef de la direction, Association de l’aluminium du Canada; 
Anne Carrier, présidente, Association des architectes en pratique privée du Québec; 
Bernard Bigras, directeur général, Association des architectes paysagistes du Québec;
Stephan Doré, président, Association des estimateurs et des économistes de la construction du Québec; 
André Rainville, président-directeur général, Association des firmes de génie-conseil – Québec; 
John Gamble, président et chef de la direction, Association des firmes de génie-conseil – Canada;
Phyllis Lambert, CC, GOQ, CAL, FIRAC, directeur fondateur émérite, Centre canadien d’architecture;
Jack Benzaquen, président, Centre d’expertise et de recherche en infrastructures urbaines;
Roger Légaré, président et chef de la direction, Conseil des infrastructures; 
Yves-Thomas Dorval, président-directeur général, Conseil du patronat du Québec; 
Éric Côté, président-directeur général, Corporation des entrepreneurs généraux du Québec; 
Stéphane Forget, président-directeur général, Fédération des chambres de commerce du Québec; 
Mike Brennan, chef de la direction, Institut royal d’architecture du Canada; 
Denis Leclerc, président et chef de la direction, Écotech Québec; 
Martin Houle, directeur-fondateur, Kollectif; 
Gérard Mounier, conseiller stratégique, responsable du groupe Infrastructure, Lavery Avocats; 
Henri-Jean Bonnis, président du conseil d’administration, PMI-MONTRÉAL INC.;
Michèle Thibodeau-DeGuire, principale et présidente du conseil d’administration, Polytechnique Montréal;
Christiane Pelchat, présidente-directrice générale, Réseau Environnement; 
Jean-Pierre Chupin, Ph.D, Chaire de recherche du Canada en architecture, concours et médiations de l’excellence, École d'architecture, Université de Montréal; 
Raphaël Fischler, doyen de la faculté de l’aménagement, Université de Montréal;
Jacques White, directeur et professeur titulaire, École d’architecture, Université Laval

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2 commentaires
  • Daniel Francoeur - Abonné 14 août 2019 09 h 40

    Le réflexe gouvernemental pavlovien

    Ce qui me frappe dans cette forme d’intervention du collectif qui cherche à faire pression sur le gouvernement pour le sortir de ses ornières comptables basées sur le réflexe de Pavlov, soit l’adjudication du contrat au plus bas soumissionnaire : c’est la formule utilisée. En effet, ce groupe reprend essentiellement des arguments syndicaux auxquels le gouvernement se montre le plus souvent insensible, soit celui que la qualité a un prix et que le travail doit s’inscrire dans la durée. En effet, au siècle du fast-food gouvernemental, la cuisine élaborée semble souvent avoir laissé la place au respect des formules rapides qui peinent à inscrire leur validité dans la durée. Bref, espérons pour notre bien collectif que le gouvernement sera faire la différence entre des besoins à court terme, tel l’achat de papier, et ceux à court, moyen et long terme, qui nécessitent la construction d’infrastructures publiques durables.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 14 août 2019 10 h 33

    Je suis à 100 % d'accord

    La qualité et la beauté d'abord.