Comment les tueries de masse servent la polarisation politique

«Les causes de ces radicalisations et les raisons expliquant que certaines personnes y sont plus vulnérables demeurent multiples et complexes», estime l'auteur.
Photo: Mario Tama Getty Images Agence France-Presse «Les causes de ces radicalisations et les raisons expliquant que certaines personnes y sont plus vulnérables demeurent multiples et complexes», estime l'auteur.

Les récentes tueries de masse aux États-Unis ont de nouveau fait ressurgir les interminables guéguerres politiques entre clans rivaux. À gauche, on se désespère que la droite pointe la maladie mentale comme unique cause explicative de ces attaques. À droite, on sourcille devant toute explication sociopolitique, comme le racisme systémique ou la radicalisation. Il est désolant de voir que ces tragédies, au lieu de susciter une réflexion sérieuse, donnent lieu à ces enfantillages et à une guerre d’insultes dont le but est non pas de comprendre, mais de marquer des points.

Le problème, c’est que la politique et la recherche de la vérité sont antinomiques. Cette opposition entre la rhétorique politique et la quête de la vérité est connue des philosophes depuis Platon. À partir de cet éclairage, on comprend mieux que les bruits qui sortent de la bouche des politiciens n’ont pas pour objectif d’analyser la situation ou de relever les causes profondes, mais de plaire à une base militante ou aux riches donateurs et, bref, de compter des buts émotifs dans l’arène politique. Quand Donald Trump et ses acolytes disent que les tueries sont l’oeuvre d’individus « dérangés » ou « fous », il ne s’agit pas d’un diagnostic. Il s’agit d’une manoeuvre politique pour éviter de parler des deux sujets qui desserviraient l’actuel locataire de la Maison-Blanche : le contrôle des armes et sa responsabilité dans la montée des tensions raciales aux États-Unis.

Pendant ce temps, à gauche, on voit des gens écrire que toute explication psychologique est automatiquement un signe d’appartenance à la « droite populiste ». On ne connaît pas encore les motivations précises des tueurs d’El Paso et de Dayton, mais on sait que la radicalisation est vraisemblablement en cause dans au moins l’un des cas. Ce qu’on appelle la radicalisation idéologique est un phénomène psychologique digne d’intérêt et un objet d’étude parfaitement légitime ; de dire qu’il n’y a aucune explication psychologique est simplement absurde. Mais la radicalisation est un phénomène complexe qui n’implique pas nécessairement un diagnostic de santé mentale, tel que défini par la psychiatrie moderne.

On sait, par exemple, que les gens qui adhèrent à des groupes de suprémacistes blancs ou des groupes sectaires religieux sont transformés en profondeur par ces expériences. On parle de reprogrammation : l’idéologie néonazie (ou religieuse) vient chambouler les valeurs de la personne en reconfigurant son rapport aux autres, à l’autorité, son sentiment de justice et d’injustice, sa place dans le monde, son identité, etc. Ces nouveaux programmes agissent ainsi comme des malwares — ou antiprogrammes — qui court-circuitent les programmes « normaux » des nouveaux adeptes. Voilà pourquoi il est plus facile de convertir les enfants ou les adolescents et pourquoi les groupes sectaires ont tendance à déraciner et à isoler les adeptes : pour que ceux-ci ne soient en contact qu’avec la seule trame narrative de l’idéologie. Cet isolement peut être physique, mais il est aujourd’hui aussi virtuel : alors que Jim Jones avait choisi le Guyana dans les années 1970 pour installer sa secte, les idéologues d’aujourd’hui choisissent 8chan et le vase clos du Dark Web.

Les causes de ces radicalisations et les raisons expliquant que certaines personnes y sont plus vulnérables demeurent multiples et complexes : sentiment d’infériorité, d’injustice devant un monde qu’on ne comprend plus, incapacité de se projeter dans le temps, haine de soi, ressentiment professionnel ou amoureux, dépression, etc. L’idéologie violente vient alors fournir toutes les « réponses » et identifier tous les « coupables » pour transmuer la haine de soi-même en haine de l’autre. Ajoutons à cela l’accessibilité — absolument criminelle — aux armes à feu, et ce n’est qu’une question de temps avant que l’irréparable se reproduise.

L’augmentation récente des tueries de masse est aussi fortement corrélée avec les nouvelles technologies qui agissent comme un mégaphone pour des gens idéologiquement vulnérables. On ne peut qu’applaudir la décision de plusieurs médias de ne plus nommer les tueurs, de ne plus parler de leur modus operandi ni de leur histoire personnelle. En attendant un meilleur contrôle des armes à feu et la fermeture des canaux de recrutement du Dark Web, c’est la meilleure prophylaxie pour retirer l’un des principaux incitatifs de ces passages à l’acte : celui de mourir célèbre en inscrivant son nom dans le grand livre sanglant de l’infamie.

Il ne reste plus qu’à espérer qu’en ces temps de crise, une véritable réflexion sur les causes et les solutions ne sera pas, une fois encore, enterrée par la cacophonie des déclarations d’allégeance et des règlements de compte provoquée par ceux qui font de la petite politique leur gagne-pain.

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4 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 14 août 2019 07 h 24

    C'est la faute à Donald Trump

    Est-ce que quelqu'un s'est déjà demandé combien de tuerie de masse il y a dans les pays en voie de développement à chaque jour? C'est chose courante mais on n'en parle pas parce que ce ne sont pas des occidentaux. Une vie américaine vaut 100 fois plus qu' une d'un pays du tiers monde. Plus de 50 000 personnes ont été assassinés par les djihadistes de l'EI en quelques mois, mais c'est un détail. Il aurait fallu que ce soit 500 Occidentaux.

    Est-ce que quelqu'un s'est demandé combien de gens ont péri sur nos routes cette année ? N'est-ce pas aussi une tuerie de masse où la voiture remplace l'arme automatique ? Mais comme diront les islamo-gauchistes sur Charlie Hebdo, ils l'ont cherché.

    Et on cherche toutes les réponses aussi farfelues les unes aux autres, des suprémacistes blancs aux extrémistes religieux et de gauche. C'est toujours la faute aux autres. Pourtant, durant la France de Pétain, 75% des Français ont collaboré avec les nazis.

    C'est la faute à la technologie. Pourtant, notre téléphone cellulaire dit intelligent contient des technologies qui ont été développées pour des tueries de masse à grande échelle. La puce qui est le coeur technologique du téléphone et qui est un ordinateur très puissant miniaturisé, était essentiel pour un missile nucléaire afin qu'il atteigne sa cible. En plus, la caméra numérique est le bâtard des technologies qui servaient aux missiles à identifier la cible de façon précise tout en pouvant relayer l'information de façon instantanée à la base militaire afin de bien le guider. Idem pour les sattelites.

    Et si cela n'est pas assez, on peut toujours blâmer Donald Trump.

    • Hélène Lecours - Abonnée 15 août 2019 16 h 44

      Et vous? Qui "blâmez"-vous? Je ne vois pas de blâme dans cet article. Seulement une réflexion.

  • Françoise Labelle - Abonnée 14 août 2019 07 h 45

    Le cowboy Marlboro et le cancer

    L'opposition gauche-droite est fallacieuse et n'est pas binaire. Le très conservateur John Howard, mentor de Stephen Harper, a instauré la réglementation sur les armes à feu la plus stricte au monde. Autre irritant: la psychologie serait de «droite», et la psychologie sociale de «gauche»?
    La problématique de fond existe depuis très longtemps: l'image masculine du mauvais garçon. Le sociolinguiste Trudgill l'a même illustré dans une étude astucieuse des années 70: la «mauvaise façon» de parler, officiellement rejetée par les hommes, est officieusement celle qui leur convient le mieux. L'inverse chez les femmes. On en a même tiré la conclusion que la langue de l'école ne convenait pas aux garçons. Plutôt que de combattre le modèle du mauvais garçon, il faut éviter de l'armer.
    Jones a commencé comme pasteur évangéliste à vocation sociale pour se transformer en gourou sociopathe. Il a trompé ses brebis. C'est le problème des religions. 8chan et l'extrême-droite néo-nazie sont plutôt transparents et les sectes, comme la sciento, découragent ou interdisent l'usage de l'Internet. Ce sont plus des catalyseurs que des reprogrammeurs. Ceux qui adhèrent à ce cancer le font en connaissance de cause. Pourquoi le font-ils? Ils trouvent une communauté qui partage une vision, je vous cite, « de son rapport aux autres, à l’autorité, son sentiment de justce et d’injustice, sa place dans le monde, son identité, etc. »
    Pour se faire élire dans mon coin, un député voudra parader comme un bum dans un camion sur-dimensionné, avec son pit-bull et son semi-automatique. On peut en rire mais on doit au moins rendre l'accès au semi-automatique et aux clébards asociaux très difficile.

  • François Beaulé - Abonné 14 août 2019 11 h 41

    Anomie, suicides et meurtres de masse

    L'analyse de M. Trempe est sensée. Il faut admettre des causes personnelles et sociales aux meurtres de masse. Le concept d'anomie développé par Durkheim, il y a plus d'un siècle, permet d'expliquer le nombre de suicides et le développement de différents types de sectes religieuses ou idéologiques dans la modernité.

    Il faut saisir le facteur déterminant du suicide pour expliquer les meurtres de masse. Seule une infime minorité des adeptes de l'islam ou des théories suprémacistes commettent de tels crimes. Ce sont des hommes suicidaires qui passent à l'acte.

    Et aussi spectaculaires soient les meurtres de masse, le nombre de victimes qu'ils causent est de beaucoup moindre que le nombre d'hommes suicidés chaque année. Une petite minorité d'hommes suicidaires, après avoir essayé de donner un sens à leur vie par l'adhésion à une idéologie extrémiste, imagine donner un sens à leur mort par ces actes violents.