Le Botswana ouvre la voie

Le 11 juin, la Haute Cour a estimé que la loi incriminant la «connaissance charnelle de toute personne contre tout ordre naturel» était discriminatoire et, par conséquent, inconstitutionnelle. Sur la photo, une militante célèbre cette décision historique.
Photo: Tshekiso Tebalo Agence France-Presse Le 11 juin, la Haute Cour a estimé que la loi incriminant la «connaissance charnelle de toute personne contre tout ordre naturel» était discriminatoire et, par conséquent, inconstitutionnelle. Sur la photo, une militante célèbre cette décision historique.

Le Botswana est un petit pays par sa population. Mais il jouit d’une grandeur symbolique, en raison de son rôle dans l’histoire de la démocratie multipartite et des droits de la personne en Afrique australe. Dernièrement, son rayonnement a pris une toute nouvelle dimension. Le 11 juin, la Haute Cour a estimé que la loi incriminant la « connaissance charnelle de toute personne contre tout ordre naturel » était discriminatoire et, par conséquent, inconstitutionnelle. Le Botswana se joint ainsi désormais à un groupe restreint de pays africains engagés à reconnaître les droits et la dignité de ses minorités sexuelles.

Cette décision est évidemment accueillie comme une immense victoire pour toutes les personnes LGBTIQ du Botswana. La voie est libre pour délester les personnes LGBTIQ de la peur des arrestations et du harcèlement de la police, de la honte et des sorties des professionnels de la santé et de l’extorsion par les ex-amoureux, entre autres expériences hélas fort répandues à l’heure actuelle.

Telle décision offre aussi une libération psychologique de la stigmatisation d’être criminalisé pour ce que l’on ressent naturellement. Une stigmatisation qui motivait souvent les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH) à dissimuler leur sexualité derrière une façade de relations hétérosexuelles. En contrepartie, toutes les femmes hétérosexuellement actives (ainsi que leurs futurs enfants) sont donc en meilleure sécurité et assurées d’une plus grande dignité lorsque la nécessité de se cacher de la loi devient obsolète.

Puiser dans l’histoire

Ce nouveau chapitre dans l’histoire de ce pays a une signification qui excède les frontières du Botswana. C’est un fait bien connu que l’Afrique du Sud a été le premier pays au monde à consacrer le principe de la protection contre la discrimination sur la base de l’orientation sexuelle, dans sa Constitution nationale ainsi que l’un des premiers au monde à reconnaître la pleine égalité du mariage pour les minorités sexuelles et de genre.

Cependant, du point de vue de nombreux Africains, l’Afrique du Sud n’est pas « vraiment l’Afrique », et son adhésion au concept de « perversion » est en quelque sorte une idiosyncrasie liée au colonialisme blanc. Mais le Botswana n’a jamais été une colonie. C’était un protectorat dans lequel les aspects essentiels de l’autorité et de la culture traditionnelles étaient préservés et où presque aucune colonie blanche n’était autorisée.

Et pourquoi le Botswana ? La culture setswana est souvent caractérisée comme conservatrice, centrée sur le monde rural et patriarcal. L’hypothèse courante est que la culture traditionnelle va à l’encontre des droits des homosexuels. Cette conception se dément à plusieurs niveaux.

S’il est vrai que le setswana reste fort et fait partie intégrante de l’identité nationale, la culture traditionnelle est en réalité plus ouverte à la nouvelle dispense qu’on ne le suppose généralement. Le concept de batho (souvent traduit par « humanisme africain ») est peut-être plus approprié à cette compréhension. Comment pouvez-vous être un être humain doté de dignité et de sens si vous ne respectez pas vos semblables humains — vivants, encore nés et ancestraux — comme également dotés de dignité et d’humanité, malgré leurs nombreuses différences et leurs nombreux défauts ?

Démocratie et majorité

Le Botswana a une longue et fière tradition d’indépendance judiciaire et de prise de position des tribunaux contre le détournement de pouvoir. La décision actuelle est en réalité l’aboutissement d’un processus progressif de victoires juridiques au cours des dix dernières années, notamment l’obtention des droits à la non-discrimination sur les lieux de travail, le changement d’identité de genre sur des documents officiels et la formation d’associations de la société civile. Ce processus de respect de l’état de droit est un puissant témoignage de la force des institutions démocratiques du Botswana.

La démocratie, bien sûr, ne favorise pas toujours les changements progressifs. En effet, le procureur général du Botswana a déjà fait appel de cette nouvelle décision. Plusieurs pays africains ont utilisé les appels à la démocratie pour intégrer des préférences culturelles majoritaires dans leur constitution, précisément pour bloquer les droits des minorités sexuelles. C’était l’argument principal dans le cas du Kenya, où la décriminalisation de la sodomie ouvrait théoriquement la possibilité de contester la définition constitutionnelle du mariage comme uniquement hétérosexuel.

Das le cas du Botswana, une crise de santé publique a montré que la démocratie signifie plus que la préférence de la majorité. Le Botswana présente l’un des taux de prévalence du VIH/sida les plus élevés au monde, environ 100 fois supérieur à celui du Canada. Ces chiffres sont au centre de nos préoccupations et le Botswana a été l’un des premiers gouvernements du continent à reconnaître l’importance d’une approche holistique et scientifique de la lutte contre la pandémie. Étant donné que les HSH et les personnes transgenres présentent des taux de VIH disproportionnés, il est logique d’aider cette « population clé » à se protéger. Tant sur le plan de la raison que de la compassion, et pour des raisons de santé publique des plus élémentaires, qui pourrait s’opposer à cette logique ?

Bravo au Botswana pour avoir énoncé si fort et clairement son intention de ne pas poser d’entrave à l’humanisme.

Ce texte est initialement paru en langue anglaise dans l’édition du 29 juin 2019 du magazine The Conversation. (Traduction : Sylvie St-Jacques)

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1 commentaire
  • Daphnee Geoffrion - Inscrite 13 août 2019 11 h 41

    Bravo!
    Y a de l'espoir:)