Médias sociaux: identité et gratification

«Les tueurs de masse se déterminent indéniablement au sein d’un tout, dans un souci d’acceptation sociale à travers leur identité numérique, car souvent ils n’ont pu se réaliser à travers leur identité sociale», rappelle l'auteur.
Photo: Mario Tama Getty Images Agence France-Presse «Les tueurs de masse se déterminent indéniablement au sein d’un tout, dans un souci d’acceptation sociale à travers leur identité numérique, car souvent ils n’ont pu se réaliser à travers leur identité sociale», rappelle l'auteur.

Le sentiment de gratification causé par les médias sociaux entraîne un désir de reconnaissance inévitable. Nous désirons ici faire un parallèle entre la mise en scène sur les médias sociaux des individus et celle des tueurs de masse en amont de leur passage à l’acte. Y a-t-il vraiment des différences entre ces deux genres d’individus ? Nous traiterons également du concept de médiatisation, schème médiatique contemporain.

Tout d’abord, nous voulons nous intéresser à la source des images que nous retrouvons dans nos bulletins télévisés. En possession d’un cellulaire, n’importe quel individu peut se retrouver journaliste (amateur) d’un événement auquel il assiste, en témoignent par exemple deux faits marquants médiatisés : la tuerie de Dallas le 7 juillet 2016 et celle de Las Vegas le 1er octobre 2017. Une fois que nous sommes devant notre télévision ou notre ordinateur et que nous assistons à la couverture médiatique d’un événement comme ces derniers, comment peut-on savoir si ces images proviennent d’un journaliste professionnel ou d’un amateur ? Car une fois diffusées dans les médias sociaux, ces images se mêlent à celles d’un traitement médiatique encadré.

Comme l’explique André Mondoux, les médias professionnels ont été assujettis à un ensemble de règles qui les encadrent alors que ce n’est pas le cas des médias sociaux (2019). Ces derniers représentent quelque part un idéal participatif et un lieu de production de données considérables (Crem, 2012), mais ils ne sont aucunement régulés, l’information n’y est pas contrôlée et des hoax [canulars informatiques] s’y retrouvent.

À notre époque, la médiatisation et le sensationnalisme sont devenus des éléments clés et primordiaux pour les médias dans leurs diffusions de l’information sous plusieurs formes (bulletins télévisés, reportages, enquêtes, flash info, breaking news), mais également pour les individus qui souhaitent se mettre en scène sur les médias sociaux, cherchant une approbation dans les rapports d’interactions sociales (Honneth, 1992).

L’individu sera plus à même de partager du contenu sur ses propres réseaux sociaux dans le but de créer un débat ou d’exprimer son opinion, voire de susciter de l’intérêt envers sa personne. Les tueurs de masse sont pour certains dans le même schème avant leur passage à l’acte. Ils se déterminent indéniablement au sein d’un tout, dans un souci d’acceptation sociale à travers leur identité numérique, car souvent ils n’ont pu se réaliser à travers leur identité sociale. « Une telle perception repose sur le mythe voulant que le “réel” et le “virtuel” seraient deux mondes séparés […] » (Perraton, Bonenfant, 2015), alors que c’est de moins en moins le cas.

L’individu hypermoderne

De ce fait, cette réflexion nous amène à repenser la question de l’identité. Sur Internet, l’identité numérique à travers laquelle l’individu se met en scène serait-elle la nouvelle forme d’expression « publique » en tant que telle ? Il reste que le je s’adresse au nous et attend de lui une réponse, surtout depuis que le like fait partie intégrante de notre quotidien et nous influence grandement dans nos comportements et nos agissements, comme en témoigne l’étude de Scott L. Feld (Why Your Friends Have More Friends than You Do, 1991) mettant en lumière le fait que les internautes en général ont beaucoup moins d’amis dans la vie sociale que sur les réseaux sociaux qu’ils fréquentent. Cela peut vraiment créer une frustration et engendrer des individus paradoxaux surconcentrés sur leurs besoins et leurs envies et de plus en plus détachés des valeurs communes et sociétales. Nous parlerons ici de l’individu hypermoderne.

Si l’on considère cela comme une nouvelle forme de socialité, cela peut nous aider à mieux percevoir le tueur de masse comme un individu contemporain accroché indéniablement à son époque et à ses outils de communication, tout comme n’importe quel autre utilisateur des médias sociaux. Depuis l’année 2006, nous avons constaté des créations de contenu sur toutes sortes de plateformes Internet pour quantité de tueurs de masse : Alvaro Rafael Castillo (YouTube), Tj Lane (Facebook), Karl Pierson (Facebook), Christopher Harper-Mercer (4 Chan, Facebook) Jaylen Fryberg (Facebook, Instagram, Twitter) et Pekka Eric Auvinen (Facebook). Un groupe de soutien sur Facebook a même été précisément destiné à ce dernier après son décès. Dans ce cas, nous parlons de la glorification post-mortem d’une identité numérique, une autre manière de créer du contenu en ligne.

Dans un but de rétroaction gratifiante au sein d’une société hypermoderne exacerbée, « l’identité serait sortie de ses frontières pour permettre à chacun de créer et multiplier à sa guise autant d’identités qu’il le souhaite » (Perraton, 2015). C’est vrai autant pour les individus ordinaires que pour les tueurs de masse, que nous qualifierons d’individus extraordinaires, mais qui en fin de compte ont exactement la même approche que les autres en ce qui concerne les outils numériques.

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3 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 10 août 2019 03 h 46

    La sagesse commence avec une éducation valable à l'école.

    On peut corriger l'engouement pour les identités multiples sur internet ou pour valider ce qui est vrai de ce qui est faux avec des cours de la pensée critique à l'école.

  • Marc Therrien - Abonné 10 août 2019 09 h 14

    De la disruption et du solipsisme nihiliste


    Quand je lis que dans notre société hypermoderne exacerbée que «l’identité serait sortie de ses frontières pour permettre à chacun de créer et multiplier à sa guise autant d’identités qu’il le souhaite », je pense à Bernard Stiegler, auteur de «Dans la disruption, comment ne pas devenir fou? » La disruption est cette fracturation sociale par laquelle on a l’impression que la société passée s’est perdue dans l’individu au fur et à mesure que les médias de masse ont évolué et que les réseaux sociaux se sont développés. «L’innovation disruptive» qui a pour effet de faire éclater ou de briser en morceaux les organisations sociales et économiques existantes est une barbarie «soft» incompatible avec la socialisation qui est le résultat de l’innovation technologique accélérée et de la fuite en avant dans le numérique. Elle achève ainsi la progression du nihilisme, la destruction de toutes les valeurs.

    Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 10 août 2019 09 h 19

    De la disruption et du solipsisme nihiliste (suite)


    Comme la souffrance rend souvent égoïste, il semble que l'humain d'aujourd'hui cherche désespérément à se remplir de lui-même par lui-même et se noie alors dans son solipsisme ou, par exemple, dans ses centaines de « selfies ». Nourri d'un narcissisme exacerbé, son égocentrisme ne connaît plus de limites et l'Autre ne devient qu'un objet qu'il utilise pour son bon plaisir. Et paradoxalement, cela peut mener jusqu'à vouloir détruire l'Autre dont il dépend pourtant de son regard pour se sentir exister pleinement. Ainsi, avec ses désirs effrénés de liberté, d'originalité et d'accomplissement personnels apparaît le risque de la transgression des limites, dont la tuerie de masse en représente l’absolu, chez celui qui veut « être vu comme étant spécial. » Il est facile de voir tout autour de nous que le goût pour les extrêmes de toutes sortes se développe. L’action terroriste fait donc partie des voies d'échappement impossibles dans le monde de l'Illusion. Enfin, pour les penseurs de la transcendance, l’espoir de guérison réside dans deux grandes peurs à surmonter pour que l'humain puisse se dépasser: la peur d'être Autre, c’est-à-dire d'être dépossédé de soi-même qui amène à vouloir défendre ce qu'on est et ce qu'on a d'autant plus quand ce qu'on est et ce qu'on a sont intimement confondus; et la peur d'être seul qui fait que, lorsqu'on est poussé dans ses derniers retranchements face à l'angoisse, le combat et la guerre deviennent des moyens ultimes de s'unir à l'autre.

    Suivant Michel Freitag qui a écrit : «le posthumain est désormais caractérisé par «son abandon, son excitabilité et son manque de critères, son aptitude à la consommation, accompagnée d’incapacité à juger, ou même à distinguer, par-dessus tout, son égocentrisme et cette destinale aliénation au monde», j’imagine que la tuerie de masse est le symptôme paroxystique de l’aliénation de l’homme devenu étranger à lui-même.

    Marc Therrien