Mobilisation verte au royaume du Saguenay

«Les Saguenéens sont partagés entre la nécessité de préserver leur environnement et la perspective d’un nouvel élan de prospérité», croit l'auteur.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir «Les Saguenéens sont partagés entre la nécessité de préserver leur environnement et la perspective d’un nouvel élan de prospérité», croit l'auteur.

Le développement économique de la ville de Saguenay s’appuie traditionnellement sur l’exploitation de l’aluminium et du bois d’oeuvre, destinés surtout à l’exportation. Deux de ses trois arrondissements, La Baie et Jonquière, portent l’empreinte de ce développement industriel, tandis que Chicoutimi a plutôt une vocation commerciale et résidentielle.

La région du Saguenay devient plus montagneuse à mesure que l’on progresse, depuis la baie des Ha ! Ha !, le long de son fjord jusqu’au fleuve Saint-Laurent, en passant par des municipalités comme Saint-Fulgence, Sainte-Rose-du-Nord et L’Anse-Saint-Jean. Le fjord, d’une longueur de 105 kilomètres, a naturellement acquis une vocation récréotouristique importante. Deux parcs, l’un de juridiction fédérale et l’autre provinciale, englobent une grande partie de ses eaux pour l’un, et de ses espaces riverains pour l’autre.

Le développement industriel a cependant un impact important sur le fragile écosystème de la rivière. Les mammifères marins, tel le béluga, sont vulnérables au bruit engendré par les porte-conteneurs qui fréquentent les deux ports en eau profonde de La Baie. Sans oublier les paquebots de croisière à chaque fin d’été.

Or, trois grands projets industriels qui tentent présentement de s’implanter chez nous, s’ils devaient se réaliser, augmenteraient considérablement le nombre de transports par gros navires sur le Saguenay. L’un d’eux, Arianne Phosphate, a déjà obtenu toutes les autorisations requises des divers ordres de gouvernement ; il ne reste que quelques étapes à franchir pour les deux autres, Métaux BlackRock et Énergie Saguenay.

Processus segmenté

Comment est-ce possible ? Le processus d’approbation gouvernemental concernant l’impact environnemental de chaque projet a été segmenté de manière à éviter le cumul de ses retombées globales en matière d’émissions de gaz à effet de serre et de bruit préjudiciable à la faune marine. L’incidence totale des projets combinée avec l’activité industrielle déjà existante a également été ignorée. L’altération du paysage et la perte du potentiel touristique n’ont pas été pris en considération dans le processus d’évaluation.

Arianne Phosphate affirme avoir besoin d’un nouveau port près de Sainte-Rose-du-Nord afin d’exploiter sa mine, pourtant située à 200 kilomètres plus au nord, au Lac à Paul ! D’une hauteur de 65 mètres (l’équivalent d’un édifice de 20 étages) par 285 mètres de large, ce troisième port défigurerait une partie très visible du fjord, à proximité du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent.

L’entreprise veut acheminer son phosphate jusqu’au Saguenay au moyen de camions hors normes à travers des chemins forestiers élargis pour ses besoins. Le transport du minerai par navires de grande taille ajouterait annuellement quelque 200 voyages (en comptant l’aller-retour) dans le fjord, puis dans le fleuve vers l’Atlantique.

Le bon sens exigerait plutôt que le minerai soit transporté vers le port de Baie-Comeau sur la Côte-Nord, soit par ces mêmes camions, soit en empruntant la nouvelle voie ferrée de QcRail, dont la mise en service s’effectuerait en 2024. Arianne Phosphate refuse ces solutions alternatives et cherche à démarrer ses opérations le plus rapidement possible.

Énergie Saguenay est encore plus menaçante pour l’écosystème du fjord. Ce projet de 14 milliards de dollars, financé par les Américains, comporte trois volets interdépendants. Il consiste à recueillir le gaz naturel provenant de l’Ouest canadien au moyen d’un nouveau gazoduc de 785 km qui, depuis le nord de l’Ontario, traverserait le territoire québécois pour aboutir à la future usine de GNL Québec, en bordure du Saguenay. Une fois liquéfié au moyen de notre hydroélectricité, ce gaz serait expédié par méthaniers vers l’Europe et en l’Asie, prétendument pour remplacer le mazout et le charbon.

Il y a bien sûr des inconvénients reliés au tracé du Gazoduq (nom officiel) à travers des terres arables, des milieux humides et des forêts encore intactes, en plus des conséquences néfastes de l’augmentation, à l’autre bout de la chaîne, du bruit sous-marin produit par les énormes méthaniers.

Qui plus est, la communauté scientifique s’accorde pour dire que le gaz de GNL Québec, obtenu en majeure partie par fracturation hydraulique, ne vaut pas mieux que le pétrole des sables bitumineux de même provenance. Des fuites de méthane, un puissant générateur de GES, sont inévitables aux puits de forage et lors du transport sur de longues distances. L’utilisation de l’électricité québécoise pour la liquéfaction de ce carburant fossile en vue de son exportation ne le rend pas plus socialement acceptable.

Pression du milieu des affaires

Si le gouvernement caquiste de François Legault refuse le projet de l’oléoduc Énergie Est sur le territoire québécois pour le pétrole de l’Ouest canadien, alors qu’il appuie celui d’Énergie Saguenay pour le gaz, c’est uniquement parce que l’usine de liquéfaction projetée à La Baie créerait des emplois et permettrait d’utiliser nos surplus actuels d’hydroélectricité.

Les Saguenéens sont partagés entre la nécessité de préserver leur environnement et la perspective d’un nouvel élan de prospérité. Les promoteurs peuvent compter sur l’appui d’une majorité d’élus régionaux, sensible aux pressions du milieu des affaires. Mais la partie n’est pas jouée.

Les mouvements écologistes se sont multipliés et ont pris de l’ampleur ces derniers mois : Coalition Fjord, Collectif de la Batture, Action Boréale, Nature Québec, Eau secours… Ils ont l’appui de la plupart des partis d’opposition. La pétition de la Coalition Fjord contre le projet Saguenay a recueilli à elle seule près de 40 000 signatures.

Ces citoyens prônent l’abandon du développement industriel basé sur l’exploitation des ressources et des combustibles fossiles, au profit d’une multitude d’initiatives de PME locales axées sur les énergies renouvelables (hydraulique, solaire, éolien, géothermie, biomasse).

L’avenir nous dira si les Verts finiront par avoir gain de cause au royaume des Bleuets.

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9 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 7 août 2019 07 h 28

    " L'Art de la défaite"

    La plus grande faiblesse des mouvements citoyens de lutte aux changements climatiques est sans doute le "Fair Play" de certains de leurs porte-parole et représentants. Ceux-ci, lorsqu'ils prennent la parole sur la place publique, ne le font pas pour dévoiler les mobiles financiers des promoteurs, mais les effets probables et possibles de ces grands projets industriels sur l'environnement.

    Ils ne dénoncent pas les investisseurs de monnayer une partie de l'environnement, si peu soit-il, pour faire fructifier leurs capitaux. Ils s'adressent aux citoyens écolos en discourant sur la protection des mammifères et des panoramas du fjord menacés par ces énormes investissements. Cette loyauté les pousse parfois jusqu'à proposer des solutions pour minimiser les impacts de l'environnement sur la "prospérité".

    Vous en parlerez de cette supposée prospérité aux travailleurs québécois survivant avec leur gros salaire en Alberta, le temps de revenir le dépenser dans leur pauvre province et d'être faussement jugés de travailleurs prospères.

    Décidément, certains porte-parole et représentants des mouvements citoyens écolos sont de bien mauvais débatteurs... mais peut-être de bons perdants.

    • Gilles Théberge - Abonné 7 août 2019 09 h 31

      Oui est ce texte en fait la preuve. Je suis d'accord avec vous monsieur Blais.

      C'est une des rares fois qu'on en entend parler, et sans doute la dernière avant la mise en oeuvre de tous ces travaux. Quand il sera trop tard... !

      À moins qu'une mobilisation efficace se mette en place.

    • Hélène Lecours - Abonnée 7 août 2019 14 h 48

      Alors, monsieur Blais, pourquoi ne pas faire vous-même cette démarche de dénoncer les "mobiles financiers" des promoteurs. Les mobiles financiers semblent être ce qui fait tourner nos relations humaines, présentement et depuis plutôt longtemps, peut-être même avant les mobiles religieux !? On ne peut pas dénoncer l'argent dont nous sommes tous partie prenante.

  • Claude Bariteau - Abonné 7 août 2019 08 h 29

    Le Québec a accueilli des firmes multinationales depuis plus d'un siècle. Ces trois projets réactivent ce manège alors qu'il a des atouts pour développer des PME qui vont à contre-courant d'entreprises énergivores qui viennent pomper nos ressources.

    Énergie Saguenay est une firme financée par les Américains qui entend se nourrir de notre électricité pour transformer des gaz de schiste pour exportation. Arianne Phosphate est un consortium [DAN: TSX-V (Canada), JE9N: FSE (Allemagne) et DRRSF: OTC (Etats-Unis)]. Métaux BlackRock est une société de portefeuille basée au Luxembourg dont le deuxième actionnaire est une pétrolière appartenant au gouvernement d’Oman.

    Les gouvernements du Québec précédents et actuels financent ces entreprises. 248 millions pour Métaux BlackRock dont la composante locale comprend plusieurs personnes émanant du Québec. Arianne Phosphate a un capital de 102 millions dont 2 % émane du gouvernement du Québec. Quant à Énergie Saguenay (GNL), le gouvernement du Québec voit d'un bon œil de lui vendre des surplus d'électricité.

    Ces trois projets, comme le signale l'auteur, ont tous connus des évaluations en environnement scindés en tranches de saucissons pour éviter d'inclure les effets en amont et en aval et concentrer les études sur les usines de transformation ou un port de 20 étages.

    Tout ça révèle le retour à une conception du développement de cette région basée sur un modèle qui devrait être derrière nous. Or, le PLQ et aujourd'hui la CAQ aiment nager à contre-courant, question de dilapider nos richesses pour une poignée de votes.

    Plus petit que ça, c'est difficile à imaginer. Or, c'est précisément ce qu'annoncent ces projets.

  • Gilbert Talbot - Abonné 7 août 2019 08 h 50

    Pour un Saguenay Lac St-Jean plus Vert.

    Historiquement, il y a eu des batailles environnementales célèbres au Saguenay-Lac-St-Jean: deux victoires importantes dans les années 70: contre la création d'un champ de tir à l'Ascension; contre le harnachement de la rivière Ashuapmouchouan, qui coule dans le parc de Chibougamau jusqu'à St-Félicien. Par contre la grande défaite de Onésime Tremblay qui avait perdu une partie de ses terres à cause d'un rehaussement du niveau du lac causé par le barrage de l'Alcan retentit encore aujourd'hui dans Les Échos du lac et du fjord. Vous avez raison de le souligner: la bataille entre industrialisation et environnement est présente depuis les débuts. Elle est un peu relaté dans la fabuleuse histoire d'un royaume, fresque titanesque qui se joue par des acteurs bénévoles à chaque été à La Baie.
    La coalition fjord et les autres collectifs écolos ne font que continuer cette grande lutte pour conserver la majesté de la nature sagamienne et s'orienter vers un mode de développement alternatif, plus respectueux de la faune et de la flore régionale, sans parler de la santé des citoyens.

  • richard harvey - Inscrit 7 août 2019 11 h 19

    À qui s'adresser?

    Je vous l"ai déjà dit...mais je vais vous le redire: "...Allez demander aux Innus pourquoi ils ont accepté ces projets en 2015...sans exiger de la part des promoteurs une "preuve d'acceptabilité sociale" raisonnable de la part de la population régionale ...et COMBIEN ça va leur rapporter ($$)! En vertu des ententes signées et déjà opérationnelles il n'y a aucun projet industriel qui peut se réaliser dans la région sans l'approbation du Conseil de Bande de Mashteuiash ( contrôlé par les multinationales ). Les Innus de Mashteuiash ont "seuls", le pouvoir d'accepter, de modifier ou de bloquer ces projets industriels sur ce territoire qui correspond au grand territoire du Nitassinan. Vous savez maintenant à qui vous adresser...à qui demander des comptes et à la rigueur qui dénoncer! On est protecteurs de la Terre ...ou on ne l'est pas?

    • Claude Bariteau - Abonné 7 août 2019 14 h 42

      Il faudrait des précisions sur les $$ et les signataires des ententes.

    • Gilbert Talbot - Abonné 7 août 2019 18 h 16

      Bonjour Richard,

      Je viens tout juste de discuter d'un mémoire à soumettre au BAPE d'une Innue de Masteuiasth opposée au projet GNL. Alors ce que tu écris me surprend un peu, à moins qu'il y ait une division importante chez les Innus. Et je suppose que tu parles du gazoduc qui traversera leur territoire. Le prochain BAPE portera uniquement sur l'usine elle-même qui sera construite près du port de Grande Anse à La Baie. Et là aussi malheureusement nos élites régionales appuient ce projet, ainsi que ceux de Black Rock et Ariane Phosphate. L'opposition vient de la société civile c'est là qu'on ne retrouve aucune acceptabilité sociale.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 7 août 2019 19 h 54

    Excellent texte

    Bravo !