Au pays de la guimauve grillée, en souriant aux campeurs

La force du camping serait celle de la communauté avec un grand C, grâce à la conscience collective des campeurs d’être en train de décrocher.
Photo: iStock La force du camping serait celle de la communauté avec un grand C, grâce à la conscience collective des campeurs d’être en train de décrocher.

Je rentre d’un séjour de deux semaines en camping sur le territoire québécois. Ma blonde, mes trois enfants et moi avons fait le tour de la Gaspésie. Vous me direz qu’il n’y a pas de quoi écrire une lettre aux fins de publication dans son journal préféré. Mais si, il y a bien de quoi, je pense.

Il y a d’abord ceci. Sur la route, on s’est arrêtés à Québec. C’est toujours un plaisir de mettre les pieds dans ma ville natale, mais cette fois, c’était purement stratégique. Je voulais offrir à ma plus vieille son thé aux perles préféré dans le but d’accroître son envie de faire du camping — elle préfère l’hôtel. Apprenant qu’on s’apprêtait à faire le tour de la Gaspésie en camping, l’employé du Café Pékoe dans le quartier Saint-Roch nous confia qu’il nous enviait. En bon citoyen du monde, il a beaucoup voyagé dans sa courte vie, mais il a oublié jusqu’ici d’être citoyen de chez lui. Ailleurs, on lui a souvent demandé à quoi ressemblait la Gaspésie, une question à laquelle il n’a jamais eu de réponse. Il se promet, nous a-t-il dit, de visiter bientôt la Gaspésie en camping pour s’approprier et vivre le territoire. J’ai alors senti chez ma fille l’envie de saisir la chance que cet employé n’a jamais eue, ou ne s’est jamais donnée. Merci à lui.

Il y a ensuite eu ceci : toutes ces salutations — bonjour ! — faites par des campeurs croisés alors que j’allais aux toilettes ou faire la vaisselle. Saluer à répétition des inconnus dans la rue à Rosemont — le quartier que j’habite — vous fait rapidement passer pour suspect ; en camping, c’est l’ignorance de l’autre qui vous fait passer pour un weirdo. Des femmes voilées m’ont salué, des immigrants chinois m’ont salué, des douchebags m’ont salué, des motards m’ont salué, des adeptes de randonnée m’ont salué, et je les ai salués en retour. Moi qui étais parti en vacances sur un fond de crise post-adoption de la loi 21, je me demandais dans quel état je retrouverais le Québécois et la Québécoise sur le territoire. Ça m’a rassuré.

Au fond, la force du camping, c’est celle de la communauté avec un grand C. La conception de nos valeurs, de nos statuts socioéconomiques ou de notre couleur de peau est transcendée par l’idée de la conscience collective d’être en train de décrocher. En son temps, Durkheim aurait dit que le camping rend possible la reconnexion avec la solidarité mécanique des sociétés traditionnelles, laissant de côté ponctuellement la solidarité organique qui caractérise notre vie (post) moderne et qui repose sur la différenciation de chacun et chacune. Si on ne sait plus comment faire société, on semble encore savoir faire du camping.

Cette communauté me fait penser à celle des motocyclistes. Vous savez, lorsque deux motos se croisent, les conducteurs se font un petit signe de la main. En conduisant jusqu’à Percé, je me suis d’ailleurs passé la réflexion que ça doit bien finir par être tannant de saluer l’altérité toutes les 30 secondes. Peut-être que non aussi, j’en sais rien.

Toutefois, contrairement au camping, j’ai relevé pendant mes vacances une brèche dans la communauté des motocyclistes en ce qui concerne les salutations. Je repense à ce couple chevauchant une moto à trois roues qui saluait vigoureusement chaque motocycliste. Comme si la communauté des conducteurs de motos à trois roues était un peu moins respectable que celle des motos à deux roues, plusieurs motocyclistes ignoraient les salutations du couple, qui restait collé, les mains levées dans le vide. À bien y penser, la communauté des motocyclistes est peut-être plus arrimée à son époque que celle des campeurs : fragmentée en petits clans, sans grand Nous la chapeautant. Mais bon, je ne veux pas généraliser à partir d’un cas particulier ; je vais laisser ça à certains chroniqueurs dont je tairai le nom par souci de vous faire vous demander de qui est-ce que je peux bien vouloir parler.

Il y a eu aussi ce moment où j’ai voulu faire du lavage. J’avais prévu qu’il me faudrait des 25 sous, alors que la machine avalait les dollars. Je suis allé frapper à la porte molle de quelques tentes et, après trois tentatives, j’ai pu récolter ma piasse. La dame qui me l’a fournie n’a toutefois rien voulu savoir de mes quatre 25 sous en échange. Un cadeau, qu’elle m’a dit. Un don pur, sans réciprocité attendue. J’y ai vu làla suspension de la rationalité économique rendue possible par la conscience collective des campeurs d’être en train de décrocher. J’exagère peut-être, me direz-vous. Mais j’aime penser que non.

Puis, il y a eu ce moment dans le parc Forillon où j’ai croisé une amie de longue date avec qui j’ai fait mes études en sociologie et que je n’avais pas vue depuis plusieurs années. Elle était dans le coin elle aussi pour des vacances en camping. Avec étonnement, on a constaté qu’on vivait tous les deux à Montréal à deux rues de distance sans jamais s’être croisés. Il aura fallu la Gaspésie pour nous faire nous rencontrer par hasard ; ou peut-être est-ce simplement le fait que nous sommes plus attentifs à l’autre et à ce qui se passe quand nous sommes en vacances. Car oui, on s’est probablement déjà croisés sur une rue de Rosemont, mais sans doute avait-on chacun la tête plongée dans la réalité virtuelle de nos téléphones intelligents.

Enfin, il y a eu ceci. En faisant ses besoins dans son pot devant notre tente, mon garçon de 3 ans saluait en souriant les campeurs qui faisaient une marche, et ceux-ci lui disaient « bonjour » en retour. À la maison, mon garçon exige pourtant qu’on ferme la porte lorsqu’il va à la toilette et, surtout, que personne ne le regarde. Il est grand, le mystère du camping.

En 1999, le regretté Bernard Arcand suggérait dans un court essai qu’on abolisse l’hiver afin de nous permettre d’être en vacances pendant les froids hivernaux et de travailler l’été, comme nos ancêtres. Je propose ici quelque chose d’aussi radical, mais surtout, de complémentaire à l’idée d’Arcand. Il faudrait songer à vivre en camping la grande majorité de l’année, et prendre deux, trois semaines de vacances en ville, histoire de libérer notre colère et de maudire l’altérité.

Je me fais cuire une guimauve. En voulez-vous une ? Ma fille dit que je fais les meilleures.

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6 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 3 août 2019 05 h 37

    Tour de France, un jour Tour du Québec ?

    On a déjà écrit que le Tour de France forme un « chemin de ronde, un encerclement processionnel du pays qui manifeste ostentatoirement les valeurs de la France moderne et industrielle, le dynamisme et la santé éclatante de la jeunesse. Il contribue à l'appropriation symbolique du territoire national pour la majorité des Français. (…) Ainsi le Tour ne promeut pas seulement les valeurs de l'effort physique, de l'énergie, du courage et du progrès technique ; il délimite le territoire français… »

    À ce compte, pourquoi ne pas envisager un Tour du Québec dont le parcours routier suivrait d’aussi près que possible les limites du territoire Québécois et que pourraient emprunter tout autant les automobilistes, les motocyclistes, les mordus de VR que les passionnés de grandes distances sur leur increvable bécane ? Plusieurs retombées économiques et sociales bénéfiques pour le territoire pourraient résulter d’une telle initiative. sans parler d'une meilleure connaissance du pays Québécois dont tout le monde parle mais dont fort peu connaissent vraiment la géographie.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 3 août 2019 08 h 21

    Compliment et complément

    Compliment pour ce texte, pour l'expérience et en complément, ce texte aussi: https://tgf.usbeketrica.com/article/effondrement-pas-d-avenir-villes?fbclid=IwAR0ljltC4jGgnCgz_IPPNFA3lMPfFhaL-CHpDDtRbw0KqfSdzTvon0_q404

  • Marc Therrien - Abonné 3 août 2019 09 h 39

    Est-ce que tous les rats des villes peuvent devenir des rats des champs?


    Le fond de votre propos ressemble à celui d’une chronique de MC Gilles que j’ai entendue à la radio, au 98,5 FM, cette semaine où il y était question de la différence entre la vie en ville et la vie en campagne à Sainte-Anne-de-la-Pérade ou à Saint-Pierre-les-Becquets, par exemple pour n’en nommer que deux. On y avertissait les montréalais qui auraient ce désir de s’établir à la campagne qu’ils ne pourraient pas être heureux à la campagne en continuant de penser et de se comporter comme des citadins notamment en demeurant anonymes. Le «prix à payer» pour être bien en campagne où tout le monde connaît tout le monde est de se forcer à se faire connaître pour être reconnu. Vous pourriez par exemple avoir besoin de l’aide de votre voisin pour vous aider avec différents travaux si vous n’êtes pas vous-même un castor bricoleur débrouillard et que le seul plombier du coin n'est pas disponible.

    Ainsi, en me rappelant cette conclusion de la fable de Jean de la Fontaine, «Le rat des ville et le rat des champs»:
    «C'est assez, dit le Rustique ;
    Demain vous viendrez chez moi.
    Ce n'est pas que je me pique
    De tous vos festins de roi ;
    Mais rien ne vient m'interrompre ;
    Je mange tout à loisir.
    Adieu donc ; fi du plaisir
    Que la crainte peut corrompre ! »

    je me demande à partir de quel nombre et densité de population l’on devient un rat des villes.

    Marc Therrien

  • Michel Bastien - Abonné 3 août 2019 09 h 51

    Oh wow!

    Quel beau texte! Merci! :-)

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 3 août 2019 18 h 38

    L'auteur écrit :

    « Moi qui étais parti en vacances sur un fond de crise post-adoption de la loi 21... »
    Je confirme, M. Pleau travaille bien comme réalisateur à Radio-Canada.

    L'auteur écrit de même: «... je vais laisser ça à certains chroniqueurs dont je tairai le nom... »
    Il parle probablement de Christian Rioux. Je vous le disais, Joe Pleau travaille pour R.-C.