L’aplaventrisme des masses est un mythe

Internet a produit un phénomène nouveau et inusité. Il a libéré la parole, principalement celle qui n’a pas accès aux forums naturellement autorisés par l’éducation, le statut, l’argent.
Photo: iStock Internet a produit un phénomène nouveau et inusité. Il a libéré la parole, principalement celle qui n’a pas accès aux forums naturellement autorisés par l’éducation, le statut, l’argent.

Pierre Desjardins, dans sa lettre d’opinion du 26 juillet intitulée « Les affres de la démocratie », reprend un thème récurrent propre aux sociétés organisées de tout temps : la peur des masses, thème propre aux élites craintives pour leurs privilèges, privilèges impropres aux partages élargis des idées, de la richesse, du pouvoir, de la mobilité sociale, pourtant sous-jacentes aux principes démocratiques. D’entrée de jeu, il cite Alexis de Tocqueville, un aristocrate se voulant éclairé, mais évoluant au centre d’une démocratie censitaire, ayant redonné terres, titres et châteaux aux anciens maîtres qui, désormais, racolent ouvertement une bourgeoisie dominante. Il évolue au coeur d’une société politique acquise aux propriétaires, oppressive et inégalitaire, qui encourageait l’exploitation honteuse des ouvriers. Enfin, ce comte porte en lui la mémoire transmise de la Révolution française et le souvenir récent des Trois Glorieuses au lendemain desquelles il écrira De la démocratie en Amérique.

Cette mise en contexte est importante, car elle montre qu’une idée, quelle qu’elle soit, émerge toujours de son milieu et est empreinte des conditions socioéconomiques propres à son émergence. Elle n’est pas gratuite et encore moins innocente. Marx associait ces conditions aux classes sociales et leur expression à des idéologies antinomiques selon les enjeux et intérêts propres à chacune. Et cette guerre pour la domination de l’une sur l’autre est encore présente aujourd’hui comme elle le fut toujours au cours de l’Histoire humaine.

Internet a produit un phénomène nouveau et inusité. Il a libéré la parole, principalement celle qui n’a pas accès aux forums naturellement autorisés par l’éducation, le statut, l’argent. Dans cet étonnant champ de bataille combattent à égalité le furieux et le sage, le riche et le pauvre, le vertueux et l’inconscient, et toute lecture s’y fait à plat. La violence y est étonnante alors que s’y fédèrent en contradiction avec les espoirs fous de Marx des intérêts particuliers souvent étrangers l’un à l’autre qui fusionnent le temps court d’une polémique.

Or, à la veille de la Révolution française, les cahiers de doléances affichaient la pluralité d’une France profonde aux intérêts divergents, éclatée, morcelée en propositions allant des plus sérieuses aux plus farfelues. Ces cahiers étaient ce que sont ces voix disparates qui s’expriment aujourd’hui sur les réseaux sociaux. À l’égal des députés aux États généraux, ces voix crient la haine, la méfiance, l’inconfort envers une rectitude qui n’a jamais rejoint certaines couches de la population.

On ne peut mépriser ces voix, comme le fait M. Desjardins, car elles tracent le portrait inquiétant d’un contre-discours qui demain forgera le politique. L’aplaventrisme des masses est un mythe. Le dicton qui dit de se méfier des eaux dormantes puise ses racines dans les jacqueries, les révoltes, ces humeurs populaires que les bien-pensants cherchent à réduire au rang de clameurs passagères sujettes à répressions. Pourtant, ces voix s’inscrivent de plus en plus dans la durée, s’enflent, s’augmentent de vraies et de fausses nouvelles. Elles font flèche de tout bois pour afficher une pertinence sujette à caution qui nourrit la rumeur, celle-là même qui minent des acquis, rognent des droits et se réifie sous la forme du populisme.

Que M. Desjardins laisse entendre qu’une guerre devient inévitable pour rétablir l’équilibre des choses ressemble à du malthusianisme politique. Il est vrai que les guerres envoient au front ceux qui ne peuvent fuir les conscriptions, ce peuple qui anime les réseaux sociaux. Mais ces populations hédonistes, livrées à leurs besoins primaires, entièrement acquises à leurs plaisirs risquent cette fois de résister à endosser le drapeau et de courir sus à l’ennemi. Ces idées plurielles qui chevauchent le Net montrent une fracture de plus en plus profonde avec un certain ordre social. Restons attentifs à la colère qui gronde et évitons de crier à la dérive des choses. Nous sommes en début de transition, la démocratie s’entoile de son cocon et personne ne sait qui du monstre ou du papillon émergera à terme.

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9 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 2 août 2019 06 h 09

    Métamorphose

    En s'appuyant sur la persistance de l'univers depuis le Big Bang et de celle de l'humanité depuis l'époque primitive, les matérialistes croient que la chrysalide captive du cocon de la démocratie bourgeoise a de grandes chances d'en sortir sous la forme d'un magnifique papillon. Encore faut-il que la structure interne de la nymphe se réorganise en profondeur et survive à ses radicales transformations.

  • Marc Therrien - Abonné 2 août 2019 07 h 28

    Qui de la foule ou du démagogue est l'esclave?


    L’auteur conclut en écrivant : «nous sommes en début de transition, la démocratie s’entoile de son cocon et personne ne sait qui du monstre ou du papillon émergera à terme.» Je ne sais pas si pour lui l’imprévisibilité des masses et l’incertitude qu’elle engendre est une raison ou non de les craindre. Finalement, est-ce qu’il dit à peu près la même chose, mais autrement ou en passant par un autre chemin, que le philosophe Desjardins qui, il me semble, ne prétendait pas prédire la guerre dans un avenir rapproché?

    Dans la perspective de la dialectique du maître et de l'esclave, on ne sait effectivement pas qui de la foule ou du démagogue est l'esclave.

    Marc Therrien

  • Jean Lacoursière - Abonné 2 août 2019 08 h 22

    Il y a 105 ans, l'influence de l'industrie militaire et l'escalade vers la Première guerre mondiale

    Extrait du documentaire Apocalypse - La Première guerre mondiale :

    https://youtu.be/a9Qd7BCb-GQ?t=388

    En France, Jean Jaurès est le grand tribun de la classe ouvrière. Il est inquiet. Il sait que dans toute cette Europe de la bonne société, beaucoup de patrons de l’industrie parlent sans retenue d’une guerre qui les débarrasserait des revendications ouvrières. Jaurès dit : « Votre société, violente et chaotique, même quand elle veut la paix, porte en elle la guerre, comme le nuage porte l’orage. » Les industriels profitent de la course aux armements. Les grandes puissances préparent la guerre.

    [...]

    Vienne adresse un ultimatum à Belgrade (Serbie): laisser la police impériale enquêter en territoire serbe [sur l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand], comme si la Serbie était une province de l’empire austro-hongrois. Son ultimatum rejeté, l’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie. La Russie, alliée de la Serbie, envoie des troupes à la frontière austro-hongroise. Guillaume II (Allemagne), allié de l’Autriche, envoie un ultimatum à son cousin Nicolas II (Russie) en le sommant de retirer ses troupes de la frontière autrichienne. Nicolas II, au contraire, mobilise. Sans réponse de Nicolas II à son ultimatum, Guillaume II hésite, parle de « sauver la paix ». Mais autour de lui, militaires et industriels le poussent vers la guerre, en faisant porter par la Russie la responsabilité de l’extension du conflit. L’Allemagne déclare la guerre à la Russie.

    [...]

    À Paris, Jean Jaurès vient d’être assassiné par un ultranationaliste. La plus grande figure du pacifisme avait tenté de convaincre les ouvriers allemands de refuser d’aller se battre. Il avait prédit : « Au moment où nous sommes menacés de meurtres et de sauvagerie, il n’y a plus qu’une chance pour le maintien de la paix, c’est que le prolétariat rassemble ses forces. Français, Anglais, Allemands, Italiens, Russes, demandons à ces millions d’hommes de s’unir pour écarter l’horrible cauchemar

  • Cyril Dionne - Abonné 2 août 2019 08 h 33

    Alexis de Tocqueville, va te coucher !

    Le populisme est le peuple, par le peuple et pour le peuple. La révolution française nous a donné un système démocratique et un État de droit, partout en Occident. Le néolibéralisme, avec l’aide de la très sainte rectitude politique telle que promulguée par les extrémistes de gauche à la Québec solidaire, a réintroduit cette notion d’aristocratie où seulement une infime minorité est invitée au banquet des privilèges. En plus, elle a réintroduit le mysticisme des religions, vous savez, les contes des amis imaginaires pour les enfants, version adulte, dans la sphère publique et étatique. Misère.

    Le populisme est le peuple, par le peuple et pour le peuple. La révolution française nous a donné un système démocratique et un État de droit, partout en Occident. Le néolibéralisme, avec l’aide de la très sainte rectitude politique telle que promulguée par les extrémistes de gauche à la Québec solidaire, a réintroduit cette notion d’aristocratie où seulement une infime minorité est invitée au banquet des privilèges. En plus, elle a réintroduit le mysticisme des religions, vous savez, les contes des amis imaginaires pour les enfants, version adulte, dans la sphère publique et étatique. Misère.

    Le Brexit, l’élection de Donald Trump, des gilets jaunes et j’en passe, sont tous des expressions d’un ras-le-bol des populations envers ceux qui font la promotion de la discrimination positive, de l’appropriation culturelle et des fameux « safe space ». Les chartes des droits consacrent les droits de propriété et de richesses absolus qui font le bonheur des 0,1% de ce monde tout comme pour la mondialisation et les accords de libre-échange. Elles se font la consécration de l'individualisme absolu ou certains sont plus égaux que d'autres à partir de droits inaliénables aux accents de géométrie variable.

    Maintenant, il y en a qui sont surpris de la révolte qui gronde. Misère.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 2 août 2019 09 h 08

    Transition

    Pour le développement durable, l'oligarchie a transformé le sens en: capitalisme qui dure longtemps. Pour la transition écologique, les combustibles fossiles, autant chez l'OPEP que pour le Gouvernement du Québec et Canadien, sont une énergie de transition.
    Je suis tanné de la transition.
    Plongeons dans ce que nous voulons!

    • Cyril Dionne - Abonné 2 août 2019 09 h 22

      Pourriez-vous nous lâcher avec votre mythique développement durable? Cela n’existe pas dans une population mondiale qui augmente de façon exponentielle et qui compte déjà 8,5 milliards d’âmes pour un écosystème qui peut en contenir seulement 1 milliard sans se désagrégé. Les 10 000 ogives thermonucléaires dans les mains de pays comme la Corée du Nord et qui sont suspendues au-dessus de nos têtes, risquent de régler le problème des changements climatiques très rapidement.