Laïcité: loi 21 et sphère publique

«La loi 21 ne proscrit pas le port de signes religieux dans les établissements d’enseignement supérieur ni des institutions scolaires privées», souligne l'auteur.
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir «La loi 21 ne proscrit pas le port de signes religieux dans les établissements d’enseignement supérieur ni des institutions scolaires privées», souligne l'auteur.

La loi 21 concernant la laïcité de l’État est entrée en vigueur depuis quelques semaines. Ne s’avère-t-il pas dommage que le gouvernement caquiste ne prévoie aucune campagne de sensibilisation et de vulgarisation de la portée de la loi 21 ? Bien des éléments circulant dans la société laissent à tout le moins fort perplexe au sujet de cette pièce législative.

Par exemple, une confusion existe sur la portée de la laïcité inscrite dans cette loi : elle concerne la place du religieux dans la société. La loi 21 ne confine pas le religieux au domaine privé. Elle n’interdit nullement des rassemblements à caractère religieux (comme la Marche chrétienne du pardon le Vendredi saint) ou le port, par des personnes, de signes ostentatoires sur la place publique ou en d’autres lieux (comme le port du voile, du col romain ou de la kippa). Elle limite le port de signes religieux durant les heures de travail pour certaines catégories de fonctionnaires, notamment le corps enseignant au primaire et au secondaire de l’école publique. Elle régit aussi l’obligation de la prestation et de la réception des services publics à visage découvert (chapitre 3).

La loi 21 ne proscrit pas le port de signes religieux dans les établissements d’enseignement supérieur ni des institutions scolaires privées (primaires et secondaires). L’interdit du port de signes religieux ne touche nullement les député.e.s (sauf pour la présidence et la vice-présidence de l’Assemblée nationale). La loi 21 autorise même le maintien ou la modification de signes religieux sur le plan institutionnel (article 17). Cet article peut conforter l’impression selon laquelle cette loi s’inscrit dans un cadre républicain conservateur. Personnellement, je privilégie davantage le modèle de la laïcité de reconnaissance que celui préconisé par une approche républicaine.

Une campagne de sensibilisation se révélerait fort pertinente pour éviter des dérapages comme ceux observés récemment. À la différence d’une perception erronée, cette loi, à l’exception du personnel visé par les prohibitions, n’entrave aucunement le port de signes religieux sur la place publique. Dans cette optique, comment expliquer les récentes agressions disgracieuses et xénophobes rapportées par les médias ?

Serait-ce possible que la loi 21 ait prêté flanc à un biais de confirmation auprès de personnes hostiles à certains groupes ? Rappelons que le biais de confirmation consiste à sélectionner, inconsciemment, les éléments qui privilégient les croyances et la vision du monde auxquelles nous adhérons. Les médias sociaux, par l’usage des algorithmes, font office de véritables chambres de résonance et d’écho (d’où l’importance de diversifier les sources d’information). Autrement dit, est-ce possible que dans l’esprit de certaines personnes, la loi 21 confirme l’interdit du religieux dans la sphère publique ?

Si cela s’avère, n’apparaît-il pas urgent, pour le gouvernement, de sensibiliser et d’informer la population sur la portée de la loi 21 ? Une telle campagne aurait l’avantage de délégitimer un discours ou des gestes à caractère xénophobe et / ou antireligieux. Cela ne relève-t-il pas de son devoir ?

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21 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 31 juillet 2019 01 h 16

    Délégitimer

    «délégitimer un discours ou des gestes à caractère xénophobe et / ou antireligieux»

    Vous avez raison, il faut déligitimer ces gestes. Sauf que les déclarations du premier ministre, du genre «C'est comme ça qu'on vit au Québec» ont eu plutôt l'effet de les légitimer, car ils ne se limitaient pas spécifiquement aux personnes visées par la loi. Je ne prétends pas que les événements inacceptables des dernières semaines sont dus à l'adoption de cette loi et aux propos du premier ministre, mais qu'ils n'ont pas aidé et qu'ils y ont probablement contribué.

    • Cyril Dionne - Abonné 31 juillet 2019 07 h 54

      Tiens, les islamo-gauchistes de Québec solidaire sont d'accord avec cette lettre. Tout le monde est surpris (not). Misère.

      N’est-ce pas aux agents pastoraux, biblistes, prêtres, imams et autres de faire de la sensibilisation et de vulgarisation chez leurs adeptes de la portée de la loi 21? Cette loi limite le port de signes religieux durant les heures de travail pour certaines catégories de fonctionnaires dont les enseignant.e.s. des écoles primaires et secondaires. Et désolé, mais 75% de la population préfère le modèle républicain à celui de reconnaissance.

      La loi 21 n’a pas accentué un biais de confirmation auprès de personnes hostiles à certains groupes, c’est un mythe. Tout ce que les gens veulent, c’est d’avoir la paix avec les intégristes religieux qui en remettre dans la sphère publique et dont ils sont des victimes involontaires d’un prosélytisme douteux, surtout les enfants dans les écoles. C’est à ceux qui croient dans les amis imaginaires et les contes pour enfants pour les adultes d’exercer un droit de réserve dans la sphère publique et de s’informer. Les gens qui veulent la sainte paix des publicités religieuses le savent et le connaissent déjà les portées de la loi 21.

      Les sentiments antireligieux sont une réponse normale de la population à ceux qui utilisent la place publique pour étaler leurs convictions personnelles. La religion est une affaire privée qui se passe entre les deux oreilles d’une personne. Il nous semble que c’est clair comme de l’eau de roche.

    • Jean-François Trottier - Abonné 31 juillet 2019 09 h 05

      M. Jodoin,

      Les événements inacceptables des dernières semaines, comme vous dites, est le fait de ceux qui ont créé une intention divisive depuis les propos de M. Legault.

      La division vient des pourfendeurs du "problème identitaire", dans un bel esprit d'unanimité selon un besoin très frileux d'être attesté par les pairs.
      Leur langage stéréotypé n'est pas sans rappeler la langue de bois soviétique sous Brejnev. On la trouve partout sous le nom de political correctness.

      La political correctness, ou langue de la bien-pensée, a déjà tué des dizaines de mouvements progressistes. Elle survit là où elle peut s'inventer des coupables, sa seule raison de vivre sous couvert de bonnes intentions bien impossibles dans son monde de peurs et de complots.
      Son premier usage est argotique : elle crée une zone mentale échue aux "élus" par opposition aux "autres", essentiellement (par essence = pas élus) condamnés à être soit méchants, soit victime.

      Ici il s'est agi de confondre religion, immigrants et démunis dans un grand tout imaginaire qui en font des victimes multiformes et prostrées, et les bien-penseurs leurs défenseurs! Saudite belle identité en effet. Fausse, gonflée à l'hélium, porteuse de violence, and so what tant qu'on la nommme "grandeur d'âme", "solidarité" et autres termes clinquants?

      Cette campagne de peur délirante a suffi pour énerver quelques individus qui en ont compris que tous les immigrants sont religieux et contre cette loi, ce qui est archi-faux.
      Le but a donc été atteint : les chantres de la political correctness ont rassuré leur identité, divisé le Québec, et créé une tension sociale dont on se serait bien passé.
      C'est ainsi qu'un extrémisme rejoint son contraire, en soulignant les différences au crayon gras tout en faisant croire qu'on les soutient.

      Voilà où mène la simplification à l'extrême de ceux qui s'identifient à la non-identité, comme un slogan :

      L'identité, c'est les autres!

    • Nadia Alexan - Abonnée 31 juillet 2019 10 h 19

      Je suis d'accord avec vous, monsieur Jodoin, que les propos de monsieur Legault, «C'est comme ça qu'on vit au Québec», n'ont pas aidé la cause de la laïcité.
      Il aurait fallu dire que le principe de la laïcité de l'État se base sur des valeurs universelles tenues par tous les peuples civilisés, qui ne veulent pas l'ingérence de la religion dans les affaires de l'État. Le respect de toutes les croyances exige la neutralité de l'État.

  • Serge Ménard - Abonné 31 juillet 2019 07 h 17

    «C'est comme ça qu'on vit au Québec»

    La très vaste majorité des québécois n'est pas prête à accepter les cornettes, les hijabs et autres signes religieux même dans la sphère publique. On s'est battu pour remettre la religion catholique où elle est acceptable, c'est à dire dans la sphère privée. Il n'est pas question de revenir en arrière. C'est comme ça que maintenant on vit au Québec: pas question de revenir au 7ième siècle !

    • Brigitte Garneau - Abonnée 31 juillet 2019 11 h 45

      Tout à fait d'accord avec vous. Place à l'évolution, pas à la régression...

  • Jason CARON-MICHAUD - Abonné 31 juillet 2019 08 h 18

    Sphère de l'autorité publique

    La notion de «sphère publique» pose en effet problème, y compris dans ce texte.

    En fait, en vertu de l'article 2 de la loi de 1905, le principe de laïcité «à la française» interdit le port du signe de religieux dans la sphère de l'autorité publique, il est vrai. Mais le mot autorité est d'importance. Cela ne concerne donc pas l'espace de la société civile, autrement dit les espaces privés ou publics (par exemple la rue, le zoo, le parc, le supermarché, le marché public...).

    Pour la compréhension populaire de l'application de la laïcité «à la française», il importe ainsi de distinguer «sphère d'autorité publique» et «espace de la société civile».

    Mais qu'en est-il pour la laïcité «à la québécoise»?

    Bien que l'espace de tolérance du signe religieux, espace où le port du signe religieux est accepté et qui recouvre l'espace de la société civile mentionné plus haut, soit plus ample sous le principe de laïcité à la québécoise, sans doute pouvons-nous aussi parler d'une «sphère de l'autorité publique» pour désigner l'autre espace où le signe religieux est légitimement intoléré.

    • Claude Bernard - Abonné 31 juillet 2019 10 h 47

      M Caron-Michaud

      Votre définition de «sphère l'autorité publique» apporte un vent de respect dans une discussion pas très amène.
      Une suggestion, si vous permettez, le mot sphère couvrant normalement un espace englobant tout un secteur d'activité, pourrait-on parler plutôt de : espace gouvernemental limité à certains postes.
      Quoi qu'il en soit, l'idée de M Patrice Perreault est exellente.


      31.07.19

  • André Joyal - Inscrit 31 juillet 2019 08 h 34

    Vous avez ô combien raison!

    «Une campagne de sensibilisation se révélerait fort pertinente pour éviter des dérapages comme ceux observés récemment. À la différence d’une perception erronée, cette loi, à l’exception du personnel visé par les prohibitions, n’entrave aucunement le port de signes religieux sur la place publique. Dans cette optique, comment expliquer les récentes agressions disgracieuses et xénophobes rapportées par les médias ?»

    Voilà ce que j'attends d'Amnistie Internationale à qui j'aiversé à ce jour plusieurs centaines de $. Cet organisme devrait rassurer sa maison mère en lui faisant parvenir ce texte fort pertinent de Monsieur Perreault. Ce faisant, comme beaucoup d'autres, je continuerais à l'appuyer financièrement. Sinon...

    • Gilles Théberge - Abonné 31 juillet 2019 12 h 22

      Je suis content que vous mentionniez «Aministie Internationale». Moi aussi je suis sidéré de voir cette institution appuyer, du mins je le crois, la contestation de la loi 21, alors qu'elle nous enjoint la plupart du temps à appuyer sa démarche. Notons qu'Amnistie internationale s'en prend notamment à des régimes autoritaires et racistes.

      Placer le Québec dans la catégorie des régimes racistes fait en sorte que sa crédibilité s'estompe rapidement. Est-ce que je dois toujours soutenir Aminstie Internationale...?

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 1 août 2019 14 h 44

      Quand une loi est inique dans son principe même, ce que vous appelez à la suite de l'auteur une campagne de « sensibilisation » relèverait plutôt de la propagande dans l'acception la plus péjorative du terme. Ce qui permettra de surmonter ce genre de dérapages, ce ne sont pas des exercices de conditionnement des opinions - qui ne sont pas toutes faites de simples préjugés, de quelque côté que ce soit -, mais d'une reprise de l'examen critique des fondations de la loi à laquelle maints défenseurs de celle-ci se refuseraient avec véhémence, s'ils pouvaient se contenter comme ici de railler ceux qui le trouve toujours nécessaire, notamment en les traitants de membres de Québec Solidaire comme si c'était devenu l'anathème imparable...

  • Serge Grenier - Abonné 31 juillet 2019 08 h 55

    Bonne idée!

    Oui, une campagne de sensibilisation serait de mise.

    Et aussi une invitation à la réflexion sur la place de la religion dans la vie. Les croyances évoluent, la spiritualité aussi. On se rend compte maintenant qu'il n'y a pas tellement de différences entre les religions polythéistes et les religions monothéistes. Les deux personnalisent le divin. Et les deux sont passé date à mon avis.

    Il est grand temps de renouveller le « récit » à ce sujet.

    Pas seulement au Québec, mais partout sur la planète.