Tout avoir consommé dès le 29 juillet

Nous avons dépassé les limites de durabilité de notre économie dans les années 1990, et depuis, rien n’a été fait pour enrayer ce problème, qui ne cesse de s’aggraver.
Photo: Eric Cabanis Agence France-Presse Nous avons dépassé les limites de durabilité de notre économie dans les années 1990, et depuis, rien n’a été fait pour enrayer ce problème, qui ne cesse de s’aggraver.

Cette année, le 29 juillet marque le « jour du dépassement », c’est-à-dire le jour où l’humanité a déjà consommé tout ce que la Terre pouvait consommer de manière durable pour l’année.

Mais comment est-ce possible ? D’où viennent les ressources que l’on consomme le reste de l’année ? Elles sont simplement produites en grugeant du capital naturel, en érodant la capacité des systèmes naturels à régénérer ces ressources : en lessivant les sols de leurs minéraux par la monoculture intensive plus vite que ces sols ne sont capables de se régénérer, en coupant plus d’arbres qu’il n’en pousse, en pêchant plus de poissons qu’il ne s’en reproduit, etc.

Ajoutons à cela les déchets qu’on produit plus vite que l’on est capables de les traiter par les exutoires naturels terrestres, ce qui érode d’autant la capacité de ces exutoires à traiter de nouveaux déchets. Parmi ces déchets, les gaz à effet de serre sont assurément ceux dont on discute le plus, mais on oublie en même temps que la crise écologique est bien plus large que les changements climatiques, et comprend également l’extinction massive des espèces, la déforestation, l’érosion des sols et la pollution de l’air et de l’eau, pour ne nommer que ces exemples.

Combien de temps cela peut-il tenir ?

En ce moment, l’humain utilise le capital qu’il produit — ses machines, ses usines — pour remplacer artificiellement les services écologiques rendus jusque-là gratuitement par la planète ; pour contrer l’érosion de la capacité des écosystèmes à produire des ressources et à traiter des déchets en raison de leur utilisation en surcapacité. On produit, par exemple, des fertilisants chimiques à base de pétrole pour les sols, on brûle nos déchets quand les dépotoirs sont pleins, on traite chimiquement les eaux d’égout et on ensemence des fermes à poissons, etc.

Sauf que tout ça coûte cher et est soumis à la loi des rendements décroissants : il y a une limite aux dégâts que nous sommes en mesure de compenser parce que nos moyens sont limités, et ce que nous investissons pour réparer ces dommages réduit d’autant ce que nous sommes capables d’investir dans les services nécessaires au bien-être de la population, comme la santé et l’éducation par exemple. D’autant plus que l’érosion de la capacité de charge des écosystèmes peut frapper des seuils à partir desquels le phénomène s’alimente de lui-même. Tout cela nous mène droit vers l’effondrement, quand l’élastique qu’on aura étiré pendant 50 à 100 ans se rompra subitement devant nos airs hébétés.

À la fois trop et pas assez

 

Tout ceci, l’humanité le sait au moins depuis les années 1970. Nous avons dépassé les limites de durabilité de notre économie dans les années 1990, et depuis, rien n’a été fait pour enrayer ce problème, qui ne cesse de s’aggraver. Pourtant, alors que notre économie est trop grosse pour le système environnemental qui la soutient, elle n’arrive même pas à combler les besoins de tout le monde : pauvreté, iniquités sociales et de genre, discrimination, pénurie de logements, manque d’accès à la justice, analphabétisme ; il y a un gros trou en son sein. Notre économie défonce son plafond écologique sans fournir les piliers sociaux nécessaires à l’épanouissement de chacun.

Pire, les avantages que la croissance économique nous apporte en matière de confort matériel et de bien-être sont de plus en plus contrebalancés, voire dépassés par ses coûts psychologiques inhérents à une société basée sur le productivisme et le consumérisme : stress, aliénation, détérioration des rapports interpersonnels significatifs, etc. Nous en avons déjà assez, notre acharnement à en produire plus nous rend malades.

Réduire, réorienter et redistribuer

 

La solution semble pourtant intuitive : si certains produisent, consomment et polluent trop, alors que d’autres ne peuvent subvenir à leurs besoins, il ne suffit que de redistribuer. Et les études sur le sujet montrent qu’il est toujours possible d’atteindre un scénario de réduction de notre empreinte écologique vers un niveau soutenable tout en réduisant les inégalités et en conservant un niveau de bien-être élevé. Pour y parvenir, il suffirait d’allier un plan environnemental sérieux (écofiscalité rigoureuse, réorientation des investissements vers l’énergie verte et le transport durable) à des mesures de protection sociale mieux adaptées et plus universelles, comme le revenu de base et un programme d’emplois garantis. Une diminution de la longueur de la semaine de travail pourrait, par exemple, nous permettre de diminuer notre empreinte écologique tout en utilisant ce temps libéré pour profiter des petits plaisirs de la vie : être avec sa famille, ses amis, apprendre quelque chose, mener à bien un projet, prendre part à la vie civique, s’entraider, vivre notre culture et notre art…

Autrement dit, il serait possible de procéder à la transition en travaillant et consommant un peu moins, en se donnant les bons incitatifs pour réorienter notre consommation vers les produits les moins polluants et en redistribuant un peu plus. Mais cela n’est possible que si l’on remet en question l’objectif aveugle de la croissance à tout prix, en reconnaissant que l’économie doit être au service de l’être humain, qu’elle croisse ou non.

Une telle proposition politique, dans l’intérêt d’une écrasante majorité de gens, n’a pourtant toujours pas été mise en place. C’est qu’elle va à l’encontre du profit et des intérêts de quelques-uns qui, politiquement organisés et détenant moyens et influence, font tout ce qu’ils peuvent pour l’empêcher, apparemment sans se soucier de mettre ainsi en péril la survie de la civilisation humaine. Dans ce contexte, les mouvements de contestation de masse, comme celui des grèves étudiantes pour le climat à l’invitation de la jeune Suédoise Greta Thunberg, sont l’une des plus grandes sources d’espoir pour dénouer l’impasse politique. Il y a urgence, et la jeune génération l’a compris.

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