Patrimoine: le Château Laurier et le Château Viger à la dérive

La gare-hôtel Viger, conçue par l’architecte Bruce Price en 1896-1898, est un immeuble de valeur patrimoniale exceptionnelle, selon le plan d’urbanisme de la Ville de Montréal.
Photo: iStock La gare-hôtel Viger, conçue par l’architecte Bruce Price en 1896-1898, est un immeuble de valeur patrimoniale exceptionnelle, selon le plan d’urbanisme de la Ville de Montréal.

Le projet d’agrandissement du Château Laurier, dont on a beaucoup entendu parler ces derniers temps, pose plusieurs questions intéressantes sur la façon dont les villes gèrent leur développement, ou alors s’avèrent incapables de le gérer, et ce, particulièrement en milieu patrimonial.

Dans ce projet, on aura beau utiliser des matériaux nobles, tels la pierre calcaire d’Indiana et le cuivre, l’intégration architecturale demeurera difficile, car l’implantation et la volumétrie du projet sont au coeur de la problématique. Le bâtiment est trop haut et s’avance trop vers l’avenue Mackenzie et vers le canal Rideau. Il en résulte que l’agrandissement n’est pas subordonné au Château et ne permet pas de dégager les vues appropriées vers celui-ci. La perspective du projet vue depuis le parc Major’s Hill est frappante à cet effet. Le Château y est vu comme une anecdote derrière l’agrandissement.

On peut être tenté de faire une analogie avec le projet de développement du site d’un autre lieu, celui du Château Viger, aussi nommé gare-hôtel Viger, situé à la lisière est du Vieux-Montréal. La gare-hôtel Viger, conçue par l’architecte Bruce Price, également dans le style château français (1896-1898), est un immeuble de valeur patrimoniale exceptionnelle selon le plan d’urbanisme de la Ville de Montréal. La prestance de la gare-hôtel et sa localisation dans la ville ne sont pas le fruit du hasard. Faisant partie du Quartier latin, le coeur bourgeois francophone de la ville de Montréal, elle fait contrepoids à la gare Windsor (1887-1889) située, elle, au sein du coeur anglophone de la ville.

Ce projet de construction montréalais annoncé il y a un an n’a pas, curieusement, fait de vagues comme celui du Château Laurier, mais son impact sur le paysage sera tout aussi important. Le contexte urbain dans lequel s’inscrit la gare-hôtel Viger est complexe. L’immeuble, qui encadre ce qui reste du square Viger, est situé entre le bâti ancien du Vieux-Montréal et les nouveaux édifices du faubourg Québec, en contrebas du viaduc Notre-Dame et de la rue Berri. La construction de ce site et le tissage de liens avec son environnement auraient requis une grande sensibilité au contexte de valeur patrimoniale exceptionnelle qui l’entoure. Ce qui de toute évidence n’est pas le cas.

Architecture discordante

Ce projet d’une grande ampleur prévoit la construction de bâtiments dont les hauteurs dépassent largement le bâti environnant, y compris une tour allant jusqu’à 65 mètres de hauteur. Par comparaison, les hauteurs des bâtiments dans le Vieux-Montréal sont de 10 à 20 mètres, et d’un peu plus de 30 mètres dans le cas de la gare-hôtel Viger. L’interface avec le Vieux-Montréal et avec la gare-hôtel s’annonce à coup sûr discordante. Et que dire de l’impact sur la gare Dalhousie, qui aura l’air d’une Lilliputienne ! En plus, les dessins du projet laissent entrevoir une architecture sans aucun lien avec son environnement, et encore moins avec la gare-hôtel elle-même. Le projet, trop dense et trop haut pour le site qui l’accueille, marquera pourtant définitivement le paysage du Vieux-Montréal.

Le problème ne vient pas du projet du promoteur, mais plutôt de la réglementation d’urbanisme qui permet un tel projet. Du moment que la hauteur et la densité accordées à un site sont permissives, c’est-à-dire que la hauteur et la densité peuvent être plus élevées que le bâti environnant, il devient très difficile d’assurer l’intégration d’un nouveau bâtiment ou d’un agrandissement seulement par son traitement architectural. Encore faudrait-il être plus exigeant en ce qui concerne la qualité architecturale. Ce qui est rarement le cas.

Le promoteur s’attend par défaut, on peut aisément le comprendre, à pouvoir exploiter le maximum permis. Mais l’objectif du promoteur ne va pas nécessairement dans le sens de l’intérêt public. Et pourtant, c’est bel et bien l’intérêt public qui est en jeu, car le paysage appartient à tout le monde. En ne balisant pas le zonage adéquatement, en permettant de hausser les hauteurs d’un secteur, on condamne tout simplement le bâti patrimonial existant à disparaître, à être marginalisé ou à être banalisé. On trouve malheureusement des preuves de ce manque de vision urbaine un peu partout à Montréal et ailleurs… comme sur les rives de la rivière des Outaouais.

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6 commentaires
  • Gilles Bonin - Inscrit 27 juillet 2019 07 h 40

    Particulièrement

    typique de la mentalité québécoise: ce qui est vieux et ancien, c'est caca. Alors que, notoirement l'Europe fait la part belle à la préservation de son patrimoine bâti et pour son plus grand profit, ici et particulièrement à Montréal, on a le goût «moderne et souvent minable» de s'en ficher: «ÇA COÛTE TROP CHER». Ici quand on restaure (rarement) ou quand on «fait du neuf», on ne pose pas la question «Sera-ce bien fait?» dans le cas d'une restauration ou «Sera-ce beau?» dans le cas du neuf, mais «Combien ça coûte?»

  • Bernard Terreault - Abonné 27 juillet 2019 08 h 51

    Bravo

    On va au bout du monde pour visiter des monuments anciens, mais on ne conserve pas les nôtres !

    • Pierre Robineault - Abonné 28 juillet 2019 18 h 16

      Et vlan !

  • Claude Froment - Abonné 27 juillet 2019 17 h 13

    Allez voir

    Si vous souhaitez voir de baux édifices d'ancien style, prière de vous rendre ailleurs ! Tel que le mentionne monsieur Bernard Tetrault ici on ne conserve pas ce type d'architecture. Que c'est dommage.

  • Rose Marquis - Abonnée 28 juillet 2019 08 h 09

    Paysage pour tous

    Quand la beauté d'un site sera-t-il un argument de poids?

  • linda collette - Abonnée 28 juillet 2019 15 h 48

    À Montréal un désastre annoncé ou évité

    Le 3 août 2018, il y a un an, le Devoir publiait un article dont le vôtre en reprend la teneur. Effectivement, les gouvernements provincial et municipal ont laissé faire et n'ont pas joué le rôle qui leur incombe.

    https://www.ledevoir.com/opinion/idees/533774/a-montreal-un-desastre-annonce-ou-evite