L’eau, un enjeu incontournable pour la paix en Ukraine

«À la suite du conflit en 2014, l’Ukraine a grandement réduit le débit d’eau qui passe par le canal de Crimée du Nord», souligne l'auteur.
Photo: Yuriy Lashov Agence France-Presse «À la suite du conflit en 2014, l’Ukraine a grandement réduit le débit d’eau qui passe par le canal de Crimée du Nord», souligne l'auteur.

De nombreux défis attendent le nouveau président ukrainien, Volodymyr Zelensky. Un des plus difficiles sera de trouver une solution au conflit dans l’est du pays qui a fait plus de 10 000 morts depuis 2014. Avec un appui majeur de 73,22 % lors du deuxième tour de l’élection présidentielle d’avril 2019 et un appui d’un peu plus de 43 % lors de l’élection législative du 21 juillet dernier, le président ukrainien a une pression extrême pour réussir. Jamais un président ukrainien n’a obtenu un appui aussi considérable de la population depuis l’indépendance du pays en 1991. Les Ukrainiens ont des attentes énormes envers lui.

Négocier avec la Russie sera un défi de taille, mais l’enjeu risque d’être particulièrement complexe pour la Crimée que la Russie considère comme une partie intégrante de la fédération de Russie, ce que l’Ukraine refuse catégoriquement de reconnaître. Un des facteurs toutefois qui pourrait amener la Russie à discuter avec l’Ukraine est la crise qui frappe le nord de la Crimée par rapport à l’accès à l’eau.

Avant l’annexion de la Crimée par la Russie, tout le nord du territoire était irrigué par le canal de Crimée du Nord. Cet immense ouvrage d’infrastructure achevé sous l’époque soviétique en 1971 fournissait les eaux du Dniepr à toute cette région. À la suite du conflit en 2014, l’Ukraine a grandement réduit le débit d’eau qui passe par le canal et les effets de cette décision se font sentir lourdement en Crimée. Les promesses russes ne sont tout simplement pas capables d’apporter l’eau en Crimée pour compenser les réductions du débit de l’eau et la désertification fait un progrès considérable sur le territoire de la Crimée.

Situation complexe

Les conséquences sont considérables et l’agriculture dans cette région en souffre. L’utilisation des eaux souterraines pour compenser la perte des eaux du canal apporte la salinisation de l’eau et des sols et bientôt les dommages subis par l’agriculture en Crimée pourraient devenir irréversibles. Dans le cas présent, c’est la population locale et l’environnement qui deviennent l’otage d’une situation géopolitique complexe.

Pour l’Ukraine, entamer des négociations sur cette question pourrait être perçu comme une légitimation de l’annexion de la Crimée, ce que rejette une vaste proportion d’Ukrainiens. L’Ukraine n’acceptera pas de signer une entente avec la Russie sur la Crimée où celle-ci serait identifiée comme un territoire russe.

Du côté de la Russie, rétrocéder la Crimée à l’Ukraine est tout à fait impensable si l’on considère l’aspect stratégique de la péninsule et la présence de la flotte de la mer noire à Sébastopol. La volonté de la Russie de garder la Crimée attachée à son territoire est ferme et s’est concrétisée en 2018 avec l’ouverture d’un immense pont pour les trains et les voitures reliant la Crimée à partir de la Russie, dont la partie ferroviaire devrait devenir opérationnelle en 2019.

Il ne peut y avoir de paix sans concession ; toutefois, il demeure difficile de croire qu’une des parties impliquées soit prête, à court terme, à faire des concessions pour permettre une paix globale en Ukraine.

Dans un scénario hypothétique où la Russie serait prête à cesser de soutenir les gouvernements séparatistes dans l’est de l’Ukraine, il est évident que celle-ci demanderait en échange une reconnaissance par le gouvernement ukrainien de l’annexion de la Crimée et des garanties quant à l’acheminement de l’eau et la levée des sanctions. Nous n’avons aucun indice que ce type d’accord serait accepté par le président ukrainien ou encore par la population ukrainienne elle-même qui peut difficilement accepter de faire des concessions à un État qui a annexé unilatéralement une partie de son territoire.

Peu d’espoir

Au-delà des discours, les perspectives d’une paix en Ukraine restent minces et il est fort probable que la situation demeure un conflit gelé comme c’est le cas actuellement en Géorgie depuis la guerre éclair de 2008 entre ce pays et la Russie.

Toutefois, si la situation demeure inchangée en Ukraine et que le potentiel économique du nord de la Crimée atteint le point où il subit un effet irréversible par la diminution de l’eau, il n’est pas impossible qu’on voie l’émergence d’une nouvelle escalade du conflit dans la région, dans la mesure où la Russie pourrait ne pas accepter un tel dommage durable à une partie de son économie.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

4 commentaires
  • Gilles Bonin - Inscrit 27 juillet 2019 08 h 57

    Il risque

    d'y avoir beaucoup de casse si tonton Poutine décide qu'il y a urgence à contrôler la ressource en eau - ce qu'il fera très certainement. Et nous qui n'avons aucune réelle politique de l'eau et aucun sens de l'urgence de prendre la mesure de notre richesse en eau... on sera des morpions face au matamore américain qui a déjà pas ma soif.

  • Pierre Fortin - Abonné 27 juillet 2019 13 h 56

    La paix ne sera possible que si Kiev la désire


    Depuis février 2015 que les Accords de Minsk 2 ont été conclus et dûment signés par Porochenko qui n'a respecté aucune des clauses visant à stabiliser et à régulariser la situation. Aucun des 13 points de l'accord n'a été actualisé : cessez-le-feu, retrait des armes lourdes de la ligne de démarcation, décentralisation du pouvoir via une réforme constitutionnelle négociée avec les républiques populaires de Donetsk et de Lougansk.

    Il est reconnu que Porochenko n'a accepté de négocier, à la demande de l'Allemagne, de la France et de la Russie, que pour se donner le temps de reconstituer sa puissance de feu après ses défaites désastreuses d'Ilovaïsk, de Débaltsévo ou de l'aéroport de Donetsk. Kiev n'a jamais désiré la paix pour laquelle les Accords de Minsk 2 ont été conçus. Ce qui devrait nous questionner sur le rôle des USA et du Canada qui nourrissent le conflit en fournissant des armes et des hommes à une Ukraine en pleine guerre civile.

    En ce qui concerne les problèmes d'eau, la Crimée s'en tire bien malgré quelques restrictions. Il n'y a pas de pénurie pour les besoins de la population et de l'économie et de nouveaux projets de captage d'eau sont mis en œuvre. Une station de dessalement est prévue pour 2025. L'eau n'est donc pas un enjeu majeur pour le règlement de la paix.

    Il nous faudra comprendre un jour que les Russes d'Ukraine ont été jetés hors de leur patrie contre leur volonté après la chute de l'URSS et, pour ce qui concerne les Criméens, ils ne se sont jamais considérés Ukrainiens, même après l'oukase de Khrouchtchev en 1954. La République autonome de Crimée, seul État légal après le coup de force du Maidan et la disparition de l'ordre constitutionnel qui a suivi, a choisi librement son indépendance, puis son rattachement à la Russie.

    Petit caillou dans le soulier : la loi discriminatoire sur la langue ukrainienne nationale est entrée en vigueur la semaine dernière. Volodymyr Zelensky aura fort à faire s'il veut instaurer une paix durable.

    • Cyril Dionne - Abonné 27 juillet 2019 20 h 12

      Bien d'accord avec vous M. Fortin. La paix viendra si le gouvernement ukrainien est sincère.

      Ceci dit, la Crimée est russe et sera toujours russe. 65% de la population de la Crimée est Russe et on compte seulement 15% d’Ukrainiens. Les gouvernements séparatistes dans l’est de l’Ukraine sont russes. L’excuse de l’eau d’un avocat à la solde du lobby canadien-ukrainien ne persuadera personne. Bien oui, M. Jacques est un avocat et lobbyiste enregistré au Commissariat au lobbying du Canada. SVP, gens du Devoir, faites vos devoirs.

      Nous disons non à la philosophie qui a produit hier, la Waffen-Grenadier- Division SS Galicie ukrainienne et pour que cela ne se reproduise pas aujourd’hui ou demain. Pardieu, le grand-père de l’actuel ministre des affaires étrangères canadiennes était un Ukrainien et un membre du parti nazi.

      Nous sommes sur le mauvais coté de ce litige.

    • Pierre Fortin - Abonné 28 juillet 2019 17 h 15

      Monsieur Dionne,

      La politique canadienne à l'égard du conflit en Ukraine est en effet bien obscure, voire suspecte. On ne peut bien sûr reprocher à Mme Freeland les actes répréhensibles de son aïeul, mais elle aurait avantage, tout comme le gouvernement, à faire toute la lumière sur sa politique à l'égard des parties impliquées.

      L'Ukraine est en guerre civile et non en conflit avec la Russie, malgré tout ce qu'on veut nous faire croire. En prenant partie pour les nationalistes de Galicie, l'Ouest du pays, contre les russophones de l'Est, le Canada satisfait peut-être les désirs des ukraino-canadiens, qui proviennent en grande partie de la région, mais cela n'est surtout pas dans l'intérêt du Canada. D'autant plus que le Canada est membre à part entière de l'organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) et qu'à ce titre, il s'est engagé à la promotion et au maintien de la paix. Ça la fout mal !

      Le refus de préciser la nature et le volume des armes expédiées par des intérêts privés canadiens en Ukraine, au motif qu'on ne doit pas nuire au secret des affaires, est une insulte à l'intelligence. On sait aussi que de nombreux ukraino-canadiens font parie des combattants sous l'étiquette de conseillers !

      Les élections seront bientôt officiellement enclenchées; souhaitons que la question sera portée à la connaissance du public qui a le droit de savoir. Le Canada est-il devenu un État guerrier ? La question est pertinente car il y a aussi ses actions agressives à l'égard du Venezuela pour lequel les intentions de nos élus sont tout aussi opaques et inquiétantes.