L’éloge du chaos en Haïti

Dans un récent rapport, l’ONU estime que le nombre de personnes touchées par l’insécurité alimentaire en Haïti entre mars et juin 2019 est d’environ 2,6 millions, dont 2 millions en situation de crise et 571 000 en situation d’urgence.
Photo: Chandan Khanna Agence France-Presse Dans un récent rapport, l’ONU estime que le nombre de personnes touchées par l’insécurité alimentaire en Haïti entre mars et juin 2019 est d’environ 2,6 millions, dont 2 millions en situation de crise et 571 000 en situation d’urgence.

Haïti s’enfonce dangereusement dans une crise sociale, politique et économique qui menace d’aggraver davantage la situation déjà tragique du pays, considéré comme le plus pauvre de l’hémisphère nord. Dans cette « jungle » des Caraïbes, plusieurs dizaines de morts par balle ont déjà été enregistrées cette année, les dernières victimes ayant été recensées du 5 au 13 juillet 2019 dans le bidonville tristement fameux de La Saline, où un groupe de bandits lourdement armés a tué une vingtaine de personnes, parmi lesquelles des femmes et des enfants.

Le risque qu’Haïti sombre dans le chaos est si réel que des voies autorisées de la société civile nationale, des milieux religieux et du secteur des affaires se relaient à réclamer la démission de Jovenel Moïse, qui s’accroche à un pouvoir dont le contrôle paraît lui échapper irrémédiablement.

Allégations de corruption

La crise actuelle en Haïti a des racines profondes. Elle a toutefois été exacerbée avec la publication en juin dernier d’un rapport accablant pour le chef de l’État par la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif, l’équivalent du Bureau du vérificateur général au Canada. Les juges ont trouvé qu’avant de devenir président, Jovenel Moïse recevait des millions de dollars de l’ancien gouvernement du président Michel Martelly pour des projets de construction / réparation de routes qui n’ont en fait jamais abouti.

M. Moïse aurait ainsi servi de prête-nom dans ce qui s’apparente à un vaste plan officiel ayant permis le détournement d’une partie des 4 milliards de dollars des fonds PetroCaribe, une aide pétrolière du Venezuela destinée en principe aux pauvres. En 2017, Moïse, déjà élu président, avait également fait face à des allégations de blanchiment d’argent par l’Unité centrale du renseignement financier (UCREF), un organisme gouvernemental enquêtant sur les crimes financiers.

Ces accusations ont plongé Jovenel Moïse dans une grave crise de légitimité. Le pays est « verrouillé » depuis plusieurs mois par une série de manifestations antigouvernementales gigantesques, auxquelles le régime en place a répondu en utilisant des tueurs d’élite étrangers et des gangs armés locaux pour massacrer ses opposants dans les multiples bidonvilles du pays, l’exposant à une dangereuse guerre civile.

Inapte à présider

Dans un article publié dans l’édition du 12 juillet 2019 du journal américain Miami Herald, M. Moïse n’a proposé à ses millions de compatriotes affamés et en colère aucune solution crédible pour les sortir de l’impasse actuelle. L’article révèle en revanche le total cynisme et la terrifiante mégalomanie d’un homme dont chacune des sorties en public offre une preuve supplémentaire de l’inaptitude à présider.

M. Moïse y annonce son intention de demander à l’Organisation des États américains (OEA) de procéder à un audit des fonds PetroCaribe, confirmant son mépris pour les institutions haïtiennes. Le fait de recourir à un journal étranger, plutôt qu’à un média haïtien, témoigne d’une suffisance et d’une manière presque désinvolte du président de se prononcer sur la calamité en cours dans son pays, et ressemble à un exercice de déni contre-productif.

Qui pis est, M. Moïse n’a adressé le moindre mot d’empathie à l’endroit des populations que les bandits continuent de massacrer dans les zones de non-droit, laissant des régions entières, en particulier de la capitale Port-au-Prince, dans un état de ruine totale qui rappelle fort bien certaines des pires horreurs vécues en ce début du XXIe siècle.

Son acte de communication malencontreux peut enfin être interprété comme venant d’un leader déconnecté des masses pauvres haïtiennes, mais qui se sent, ou veut paraître se sentir, encore capable de discuter de la situation de son pays avec les puissances étrangères, dont il n’a cessé ces derniers temps d’arpenter les ambassades en Haïti en guise d’actes présidentiels visibles.

La « tyrannie des cousins »

Une bonne moitié de la population haïtienne de 11,4 millions d’habitants vit en dessous du seuil de pauvreté (avec 2,41 $ par jour), tandis qu’un quart vit dans l’extrême pauvreté (avec moins de 1,23 $ par jour). Dans un récent rapport, l’ONU estime que le nombre de personnes touchées par l’insécurité alimentaire en Haïti entre mars et juin 2019 est d’environ 2,6 millions, dont 2 millions en situation de crise et 571 000 en situation d’urgence.

Sans gouvernement fonctionnel ni nouveau budget, le pays connaît une croissance économique anémique et affiche un taux d’inflation qui a atteint 18,6 % en juin 2019. Derrière les gesticulations du président Moïse, c’est donc tout un pays qu’il est méthodiquement et impitoyablement en train de sacrifier à ses intérêts personnels et à ceux de son clan, c’est-à-dire un secteur influent et réfractaire au changement de la bourgeoisie haïtienne, dont il a transformé la présidence haïtienne en un secrétariat privé.

Cette impression fait de la question du départ de Jovenel Moïse un problème mineur par rapport à ce que le politologue américain Francis Fukuyama appelle la « tyrannie des cousins » : pour ces gens qui l’ont porté au pouvoir et contribuent à l’y maintenir, le chef de l’État est prêt à faire n’importe quoi, mais rien pour la population civile qu’il livre aux viols, aux pillages et aux meurtres.

C’est pourquoi, advenant une transition politique en Haïti qui paraît inéluctable, le pays serait mieux aidé par un dialogue politique serein que par des élections hâtives. L’histoire récente démontre en effet que celles-ci étaient loin d’être l’élément le plus essentiel à l’éclosion du printemps démocratique haïtien. Un pacte de gouvernance, négocié entre toutes les élites du pays et assorti de mécanismes convenus de mise en oeuvre, serait une stratégie bien plus crédible.

S’agissant d’Haïti, on sait bien qu’il n’y a pas de solution facile. Encourager la politique du pire du président Jovenel Moïse, ou espérer que les tonnes d’aide au développement suffiront à ramener la stabilité politique et une paix durable au pays serait toutefois une approche aussi décevante que délirante.

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8 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 26 juillet 2019 08 h 39

    Éloge?

    Vous m’avez perdu à « une bonne moitié de la population haïtienne de 11,4 millions d’habitants vit en dessous du seuil de pauvreté ». 11,4 millions d’âmes sur la moitié d’une île de sucre où la superficie du territoire est 60 fois plus petite que le Québec. En plus, sa population doublera par 2050.

    Difficile de comprendre leur situation puisqu’il partage la même île que la République dominicaine et pourtant eux, se tire très bien d’affaire. Le revenu moyen est de 6 390$ en République dominicaine. En Haïti c’est 780$ par an. La corruption est inhérente partout dans le monde et non seulement à Haïti. Essayez le Mexique juste pour le « fun ». Mais ce qui semble être différent dans cette perle des Antilles, c’est que la corruption est généralisée et touche toutes les couches de la société. Peut-être et on dit peut-être, que si ceux qui sont éduqués et progressistes ne quittaient pas leur pays, Haïti aurait une chance de s’en sortir. Cet exode des cerveaux, de l’intelligencia et de la crème de leur société ne fait qu’empirer la situation là-bas. Cet égoïsme des mieux nantis professionnellement et monétairement qui ont quitté, condamne ce pays dans un cycle éternel de pauvreté.

    Pourtant, Haïti se targue d’être une démocratie indépendante depuis 1805. Et qu’ont-ils fait avec leurs institutions et lâchez-nous avec l’indemnisation de 150 millions de francs imposée par le roi de France en 1822. Nous sommes en 2019 après qu’Haïti a reçu des dizaines de milliards en aide et compensation de toutes sortes. C’est la perpétuelle reconstruction d’une entité qui est loin d’être un pays dans tous les sens du terme.

    Enfin, les vrais changements viennent toujours de l’intérieur et non pas en venant illégalement par le chemin de Roxham. C’est aux Haïtiens de se prendre en main. Personne ne le fera pour eux.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 26 juillet 2019 10 h 45

      "C'est aux Haïtiens de se prendre en main. Personne ne ne fera pour eux." Mais pour pouvoir se prendre en main, il faut un minimum qui est loin d'être respecté dans ce pays. Pour se sortir de cette immense pauvreté, la population se doit d'être éduquée. Tant qu'une majorité de la population est analphabète, rien ne pourra bouger et elle sera prisonnière de la misère. Quant aux politiciens haïtiens, c'est une véritable honte!

    • Cyril Dionne - Abonné 26 juillet 2019 18 h 06

      Et si les Dany Laferrière de ce monde qui se la coule douce chez nous revenaient à Haïti pour justement instruire cette population analphabète. Pas besoin de construire nos pays; ils sont construits. Il nous semble que c’est la moindre des choses après avoir ouvert nos pays pour les accommoder. C’est eux à eux d’aider leurs compatriotes parce qu'après tout, ils sont Haïtiens.

    • Claude Poulin - Abonné 26 juillet 2019 23 h 57

      Apprécions une fois encore le raffinement des propos de M. Dionne . Hier, M. Dionne au sujet des difficultés des travailleurs immigrants nous disait: "Personne ne force personne à venir ici. S’ils viennent, c’est parce qu’ils trouvent leur compte parce que leurs sociétés qu’ils ont eux-mêmes créées de toute pièces ne peuvent même pas prendre soin de leurs citoyens". Aujourd'hui il affirme: "C'est aux Haïtiens de se prendre en main. Personne ne le fera pour eux." Comment expliquer un raisonnement aussi simpliste répété avec autant d'impudeur? Mystère!

    • Denis Blondin - Abonné 27 juillet 2019 10 h 51

      Monsieur Dionne

      La subtilité de vos commentaires atteint encore des sommets. En comparant la richesse des Haïtiens à celle de leurs voisins Dominicains, vous pensez pouvoir démontrer que les uns sont beaucoup plus inaptes au développement que les autres. Selon cette logique, on pourrait aussi prétendre que les habitants de l’ouest de Montréal sont bien plus intelligents que ceux de l’est.
      Vous semblez ignorer que Saint-Domingue a été la première capitale de l’empire espagnol en Amérique et que, même après l’accession à l’indépendance des colonies, celles-ci ont continué à commercer entre elles et avec l’extérieur, pendant qu’Haïti était pratiquement coupée du monde, boycottée par la France qui voulait seulement faire payer une rançon, boycottée par les États-Unis qui craignaient comme la peste la contagion des idées révolutionnaires chez leurs esclaves, et pratiquent ignorée par le reste du monde. Que serait devenu le Québec dans de telles conditions?
      Dans le monde actuel et celui des derniers siècles, les habitants d’un pays ne deviennent pas riches uniquement en vertu du territoire ou de l’intelligence de ses habitants, comme vous semblez l’avoir appris à l’école et l’avoir bien retenu. Dans le cas d’Haïti et de Saint-Dominque, le milieu géographique est à peu près le même, il ne reste donc que l’intelligence des habitants.
      Une telle conception ne sert qu’à masquer bien maladroitement une vision raciste du monde, selon laquelle les Haïtiens d’origine africaine seraient inférieurs à leurs voisins latino-américains et encore bien plus inférieurs à la race à laquelle vous êtes sans doute convaincu d’appartenir.

    • Hélène Paulette - Abonnée 27 juillet 2019 12 h 42

      Les chers USA de monsieur Dionne y opèrent des "sweat shops" et ont mis le Président Aristide sur un avion après qu'il eut "détourné' des crédits accordés aux mêmes "sweat shops" pour créer des écoles...

    • Hélène Paulette - Abonnée 27 juillet 2019 12 h 49

      J'ajoute que les Haitiens qui fuient des régimes à la botte des USA continuent d'aider solidairement leurs familles en Haiti. En ce qui concerne la République Dominicaine, personne ne parle de ses liens avec la mafia de la drogue qui achemine la précieuse denrée pour subvenir aux besoins de Wall Street...

  • Marc Ange - Inscrit 26 juillet 2019 09 h 31

    Austral ou Boréal?

    Haïti est dans l'hémisphère nord pas sud.