Les affres de la démocratie

C’est surtout par les médias sociaux, soutient l'auteur, que le consentement à la majorité réussit à s’immiscer pleinement dans l’esprit citoyen.
Photo: Getty Images C’est surtout par les médias sociaux, soutient l'auteur, que le consentement à la majorité réussit à s’immiscer pleinement dans l’esprit citoyen.

Les hommes, disait Jean-Jacques Rousseau, naissent libres et indépendants. C’est ce principe rousseauiste qui, il n’y a pas si longtemps encore, confirmait le bien-fondé de nos idéaux démocratiques. La démocratie incluait la liberté d’agir et affirmait du même coup l’idée ambitieuse de se gouverner par soi-même.

La démocratie évitait ainsi définitivement, pensait Rousseau, le piège du conflit entre l’exercice du pouvoir et les libertés civiles. Il voyait même dans celle-ci l’occasion rêvée d’une réconciliation de la nature et de la culture, au sens où cette dernière réussissait politiquement à superposer à l’ordre défaillant des rapports sociaux un ordre plus équitable, celui de la justice et de la liberté pour tous.

Certains intellectuels récents, tel l’idéologue américain bien connu Francis Fukuyama, ont vu dans la démocratie l’accomplissement heureux de l’histoire politique de l’humanité.

À la suite de l’expérience traumatisante des régimes totalitaires des pays de l’Est, écrivait Fukuyama, le modèle libéral démocratique apparaît comme l’unique modèle politique viable puisqu’il est le seul vraiment garant des libertés individuelles. La démocratie se révélait alors à lui comme la panacée définitive aux excès du passé. (La fin de l’histoire et le dernier homme, 1992)

Mais Fukuyama, tout comme Rousseau, a ici fait preuve de beaucoup de naïveté. Car, on l’observe de nos jours, même dans les démocraties les mieux organisées, un danger terrible se fait présent : l’esprit d’égalité !

De prime abord souhaité par tous et en soi certainement fort louable, l’esprit d’égalité vient assez curieusement torpiller la base même de l’idéal démocratique. Celui-ci crée en effet de larges démocraties de masse qui, malheureusement ensuite, deviennent facilement la proie du totalitarisme le plus éculé.

À ce sujet et avec une étonnante clairvoyance, le Français Alexis de Tocqueville, en voyage en Amérique en 1831, avait su entrevoir pareil danger lorsqu’il écrivait à son retour : «Ce que je reproche le plus au gouvernement démocratique, tel qu’on l’a organisé aux États-Unis, ce n’est pas sa faiblesse, mais au contraire sa force irrésistible. Et ce qui me répugne le plus en Amérique, ce n’est pas l’extrême liberté qui y règne, c’est le peu de garanties qu’on y trouve contre la tyrannie.» (De la démocratie en Amérique, 1835)

Présentement, nos démocraties oscillent entre deux choses opposées : un respect des volontés individuelles et le triomphe des masses écrasant toute singularité. Face au pouvoir en place, le simple citoyen se sent alors perplexe au point de préférer se réfugier dans une passivité intellectuelle notamment marquée par l’abandon à des divertissements de masses aliénants.

Ce type de situation engendre ce que l’on pourrait appeler l’esclavage du consentement à la majorité. Celui-ci s’installe progressivement par la télévision et le cinéma grand public. Mais c’est surtout par les médias sociaux que celui-ci réussit à s’immiscer pleinement dans l’esprit citoyen.

Flot médiatique ambiant

Il n’est alors plus besoin, comme dans les régimes totalitaires traditionnels, d’une censure pour faire disparaître les opinions divergentes. Celles-ci se voient automatiquement absorbées par le flot médiatique ambiant.

Par exemple, devant la logorrhée médiatique genre Twitter, une logorrhée faite d’opinions simplistes et largement utilisées par certains dirigeants politiques, toute personne dite de bonne foi ne peut échapper à l’obligation d’encenser la volonté de la majorité, celle dite du peuple, que celle-ci soit à ses yeux valable ou pas.

Non pas qu’on empêche le citoyen récalcitrant de parler ou de s’exprimer. Le citoyen peut au contraire se permettre de penser ou de parler librement à haute voix. Plusieurs tribunes lui sont même accessibles à cet effet.

Mais aucune autre parole que celle dite de la majorité n’aura quelque importance que ce soit. Bien qu’elle soit largement retransmise par les médias, toute opinion divergente sera jugée intéressante parfois, mais, en général, plutôt amusante et divertissante et sujette à faire monter les cotes d’écoute. En fin de compte cependant, selon le contexte politique, elle sera jugée comme n’ayant aucun fondement…

Cette démocratie populiste se révèle alors sous son vrai jour : celui d’un système réactionnaire fonctionnant à pleine vapeur contre toute forme de changement, d’évolution ou de progrès social.

Dans pareille aire démocratique, le citoyen ne s’appartient plus. Il n’est que le calque de l’ensemble de ses concitoyens. Par respect et loyauté envers des pouvoirs élus démocratiquement, il n’a pas tellement le choix : il doit accepter de se fondre en eux !

De toute façon, qu’il le veuille ou non, sous la coupe des médias, l’ensemble finira par se refléter en lui. Il pourra alors dire avec une certaine fierté, tout comme ses millions de concitoyens : We are the world !

Envers et contre tous, mais surtout, contre lui-même, même le citoyen arborant les idées les plus progressistes finira inexorablement par se montrer solidaire au groupe. C’est là tout le pouvoir de cette démocratie populaire.

Cette démocratie lascive toujours in progress finira par tuer tout esprit de justice et d’équité. Et, contrairement à tout ce à quoi on aurait pu s’attendre, c’est celle-ci qui, abusant de son irréductible attrait auprès des foules, en assurera le maintien !

Comme dans tout totalitarisme traditionnel, seule une trop grande ambition politique de dirigeants politiques pourrait réussir à créer une brèche en celui-ci. L’histoire nous l’a montré, une folle guerre, par exemple, peut la dissoudre.

Or, aux États-Unis, c’est ce qui est le plus à craindre présentement : les ambitions du président semblant être sans limites et l’économie fonctionnant à plein régime, une guerre aux allures de fin du monde serait à prévoir à court ou à moyen terme.

Il est toutefois malheureux de penser que des millions de vies humaines auront probablement à être sacrifiées pour que le monde se départît du marasme politique engendré par cette sinistre dérive de l’esprit démocratique.

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