Les triplettes de Groupaction

Avant même que le Programme des commandites ne soit officiellement effectif, en novembre 1997, la DGSCC [Direction générale des services de coordination des communications] avait confié à la maison Groupaction de Montréal, en juillet 1996, le mandat de mener une étude visant, écrit poétiquement le rédacteur de Groupaction dans l'introduction du document, à «tracer les sillons d'une stratégie de communication qui aura pour objectif premier de repositionner le Canada dans l'esprit et dans le coeur des Québécois».

Sur la page couverture du document, un titre: Visibilité Canada, accompagné d'une feuille d'érable. Une grosse. Parce qu'à ce prix-là, on ne lésine pas sur la grosseur de la feuille: pour tracer ses premiers sillons dans un texte de 43 pages, très très aéré, écrit en gros caractères, comprenant plusieurs pages n'affichant que le titre du chapitre commençant sur la page suivante, Groupaction a touché la modique somme de 500 000 $!

Le contenu? Sous le chapeau des inévitables mots magiques et convenus tels «problématique», «stratégies», etc., on lit des conseils prodigués au Canada pour se rendre plus voyant et sympathique au Québec: placer des drapeaux partout, écrire le mot «Canada» en plus grosses lettres sur les bureaux de poste et autres «immobilisations» (sic) du gouvernement du Canada, etc.

Et aussi, ici proposés sur le ton le plus banal, des conseils éclairés (!) sur l'art de manipuler l'opinion par le biais de la presse régionale, «en tissant (adroitement) des relations étroites avec les responsables de l'information et de la rédaction de la presse régionale», écrit le Machiavel de service ce jour-là.

Le même stratège écrit, dans son singulier français à un demi-million de dollars:

«L'utilisation de la presse électronique et imprimée devrait être intensifiée et régionalisée, [notamment] en mettant à la disposition des services de rédaction et d'information des médias du matériel aux lecteurs selon les intérêts et les activités particulières de chacune des régions. En effet, en raison de l'atrophie budgétaire et des ressources journalistiques au cours des dernières années, la presse régionale est devenue de plus en plus avare de contenu rédactionnel susceptible de satisfaire la curiosité de ses lecteurs et de ses auditeurs.

«Puisque bon nombre de ministères publient de l'information sans que celle-ci ne puisse toujours parvenir à ses clientèles, [...] il apparaît plus qu'opportun de profiter du temps et de l'espace qui ne cherchent qu'à être comblés.» (Plusieurs sic.)

Laissons la presse régionale apprécier à leur juste valeur ces judicieux conseils...

Après la presse, c'est le pauvre peuple québécois, dont il importe d'élever le niveau lamentablement bas de «conscience cognitive» (sic), qui sera l'objet de toutes les attentions, stratégiques bien évidemment, de Groupaction, qui ne recule pas devant le parler instruit:

«Il convient de reconnaître qu'une forte proportion de la population ne possède que des connaissances limitées sur les mécanismes qui régissent l'administration fédérale-provinciale. Ainsi, en vertu des raisonnements à faible densité d'information sur lesquels elle formule son opinion "politique", cette population s'abstient, bien malgré elle, à reconnaître la contribution du gouvernement central dans sa vie de tous les jours» (sic et re-re-sic).

Le rapport contient enfin une liste de festivals, galas et autres événements sportifs et culturels éventuellement commanditables et donc, présumons-le, susceptibles d'enrichir nos «connaissances limitées».

Déposé en mars 1997, ce premier rapport de Groupaction semble bien avoir été jugé à trop faible densité d'information puisqu'un deuxième a été commandé en avril 1998, toujours à Groupaction, et apparemment remis en mars 1999. Sans doute ce deuxième rapport traçait-il des sillons plus profondément encore dans la conscience québécoise puisqu'il coûta, celui-là, 550 000 $. Hélas, trois fois hélas, on n'en saura fichtrement jamais rien puisque, depuis cette date lointaine de 1999 — mozus de mozus! —, tant le gouvernement que Groupaction l'ont tellement égaré qu'ils n'arrivent plus à le retrouver!

De toute manière, visiblement toujours insatisfait des résultats atteints en deux études successives, la DGSCC commanda, verbalement cette fois (!), en mai 1999, une troisième étude à Groupaction. Date de remise prévue: mars 2000. Sujet: l'impact des commandites dans le secteur des loisirs, chasse et pêche. Mais là encore, la malchance s'accrochant, comme une teigne, au dos de Groupaction et du gouvernement, ce dernier n'aura reçu, à ce jour, qu'un simple «compte rendu de travail». Pour ce «compte rendu», Groupaction aura néanmoins touché la modique somme de 575 000 $.

Au total, la firme a donc empoché 1 625 000 $ pour un très maigrelet (à tous égards!) premier rapport de 43 pages, un deuxième rapport perdu et, à défaut d'un troisième rapport, un «compte rendu de travail» qui reprenait une partie du premier et dont l'objectif théorique recoupait celui du deuxième, le perdu! Ce qui fait assez cher la page, merci, tout au moins vu par la lorgnette de tout rédacteur pigiste déjà heureux quand chaque page bien remplie lui est payée dans les trois chiffres, commençant toujours, au mieux, par le chiffre 1.

Chez Groupaction, ce n'est pas la même chose. Dans le cas qui nous occupe, chaque page a été vendue dans les cinq chiffres! Moyenne: 38 000 $ la page. Un peu plus d'un an de salaire du Québécois moyen! Ce qui fait environ 210 $ le mot, y compris les articles, les pronoms, les conjonctions et les fautes de frappe. Le style, qui n'a pas de prix, est offert gratis, en sus.

Comme il sied à une fonctionnaire de son importance, la vérificatrice ne saurait se laisser emporter par la colère, toute sainte soit-elle, et utiliser des mots inconvenants. Mais à l'évidence, il lui est difficile de se retenir! Elle écrit: «À notre avis, le gouvernement n'a pas reçu tout ce qui était stipulé dans les contrats et ce pour quoi il a versé de l'argent.»