La poitrine de Pamela et le cauchemar climatisé

«Quoi qu’on puisse penser de cette politique-spectacle, ce retour de Pamela sur nos écrans a ceci d’utile qu’il révèle l’envers d’une fiction fortement ancrée dans notre psyché globalisée: celle de croire que les libertés individuelles peuvent être garanties par le libre marché», souligne l'auteure.
Photo: François Guillot Agence France-Presse «Quoi qu’on puisse penser de cette politique-spectacle, ce retour de Pamela sur nos écrans a ceci d’utile qu’il révèle l’envers d’une fiction fortement ancrée dans notre psyché globalisée: celle de croire que les libertés individuelles peuvent être garanties par le libre marché», souligne l'auteure.

En 1989, Pamela Anderson fait sa première couverture de Playboy, année où Francis Fukuyama publie son célèbre essai louant la démocratie libérale comme seul système politique viable et légitime. La guerre froide tire à sa fin et la vedette de Baywatch échauffe les écrans en donnant en appât ce que l’Amérique et la consommation de masse promettent au reste du monde : des gens magnifiques et bronzés, dans un environnement tout aussi plantureux que doré. En cette fin de l’Histoire, Pamela contribuait à implanter, dans une psyché mondiale bipolaire, un rêve franchisé.

Nul besoin d’un psychanalyste pour comprendre à quel point les vagues de Malibu se sont depuis longtemps échouées sur les rives d’un formidable mirage de sable. Ce rêve franchisé, sorti tout droit d’un fantasme gonflé au silicone, s’est transformé en un énorme « cauchemar climatisé »… pour faire écho au titre de l’ouvrage du romancier américain Henry Miller, publié en 1945.

Après avoir passé une dizaine d’années en Europe entre les deux guerres, dont un séjour en Grèce, Miller regagne les États-Unis, en évitant de justesse la boucherie de 1939-1945, mais en se heurtant, toutefois, à une monstruosité plus sournoise : l’American Dream, avec ses faux-semblants suffisants et ses désirs étouffés.

Sur ce nouveau continent à la dérive, Miller posa un diagnostic acerbe : « Notre monde est un monde d’objets. Il est fait de conforts, de luxes, ou sinon du désir de les posséder. Ce que nous redoutons le plus, en face de la débâcle qui nous menace, c’est de devoir renoncer à nos gris-gris, à nos appareils et à tous les petits conforts qui nous ont rendu la vie si inconfortable. » Il ajoute que cette poursuite d’un confort consumériste signifie « les plus gros bénéfices pour le patron, la plus totale servitude pour le travailleur… »

Cauchemar climatisé

Mort en 1980 en Californie, Miller n’avait sans doute pas imaginé à quel point l’air asphyxiant de ce cauchemar climatisé se propagerait en Europe, y compris sur la terre des héros et des poètes de la Grèce qu’il a tant aimée. Il n’est peut-être pas anodin que ce soit sur cette même terre, presque trente ans jour pour jour après la parution de la Fin de l’histoire, que l’icône Pamela semble avoir été déterrée du néant, cette fois-ci pour vendre tout le contraire du rêve américain. Multipliant ses apparitions publiques en Europe, elle s’est notamment affichée aux côtés de l’ancien ministre grec des Finances Yánis Varoufákis et du philosophe Srećko Horvat, les deux membres fondateurs du Mouvement pour la démocratie en Europe — Diem25. La vedette a aussi offert son appui aux gilets jaunes, en dénonçant sur les réseaux sociaux, dans un langage étonnamment sociologique, la « violence structurelle » des élites, et milite actuellement en soutien à Julian Assange. Quoi qu’on puisse penser de cette politique-spectacle, le retour de Pamela sur nos écrans a ceci d’utile qu’il révèle l’envers d’une fiction fortement ancrée dans notre psyché globalisée : celle de croire que les libertés individuelles peuvent être garanties par le libre marché.

Depuis les années 1980, c’est bien cette chimère hollywoodienne qui justifie l’imposition normalisée et brutale de politiques néolibérales desquelles seules profitent les élites. Presque partout dans le monde, le 1 % des mieux rémunérés a vu sa part du revenu national doubler. Presque partout voit-on surgir des concentrations extraordinaires de richesse et de pouvoir. Aujourd’hui, quasiment tous les pays ayant adopté des pratiques de libre marché, y compris ceux de l’Europe de l’Est et la Chine, sont marqués par une hausse extraordinaire des inégalités de revenu et de richesse. Pourtant, malgré les exemples flagrants de ses effets délétères, la vague de « néolibéralisation » du monde continue de faire son chemin, allant des côtes californiennes, où les tentes pour sans-abri ont remplacé les planches de lifeguards, jusqu’au large d’Athènes, qui peine à sortir la tête de l’eau sous le poids de l’endettement.

La Grèce, cette patrie, comme disait Miller, des dieux où, « même morts, leur présence s’y fait toujours sentir », forme le berceau d’une démocratie devenue moribonde, hantée depuis 2008 par l’emprise des nouvelles déités mortifères de la dette et de la finance. À la suite d’une décennie de plans d’austérité ayant plongé le pays dans la plus grande misère, et après des espoirs de résistance révoqués dès après qu’ils soient nés, les Grecs ont élu, aux dernières élections, le candidat de droite Kyriákos Mitsotákis, surnommé le « Macron grec », proche du milieu des affaires et héritier d’une dynastie politique.

Hégémonie néolibérale

On peut certes se consoler du fait que les Grecs ont résisté à l’attrait du populisme qui gagne de plus en plus l’Europe, en écartant du Parlement le parti d’extrême droite Aube dorée, qui prône une politique nationaliste hostile à l’immigration. On peut également comprendre le sentiment de trahison des électeurs envers Aléxis Tsípras, élu à la tête du parti défait de la gauche, Syriza, censé faire front aux mesures d’austérité. Or, force est de constater que ces résultats électoraux révèlent aussi l’ampleur de l’hégémonie néolibérale, conséquence directe de la domination du capital financier et des plans d’austérité. Déjà, le parti de Mitsotákis annonce la privatisation d’un ensemble de services publics, suivant ainsi le mouvement mondial de destruction des systèmes de protection sociale pour venir à bout d’une dette publique créée par ceux-là mêmes qui prétendent vouloir l’éradiquer. Désormais, par une sorte de procédé tautologique, les seules solutions prônées par la classe politique sont d’adopter des remèdes néolibéraux pour répondre à des maux néolibéraux.

Si fin d’une histoire il y a, ce n’est pas celle, dorée, qu’annonçait Fukuyama. Elle se révèle plutôt dans la débandade engendrée par le triomphe de l’idéologie néolibérale et ses effets ravageurs sur la nature et la vie des hommes. À force de se mettre la tête dans le sable face aux bras longs des élites économiques, la pire tromperie pour l’oeil du public ne se trouve pas dans la poitrine de Pamela.

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22 commentaires
  • Yves Corbeil - Inscrit 19 juillet 2019 06 h 51

    Pamela ou n'importe quelle autre publicité

    Bonne étude,vous avez raison sur la consommation à outrance et ça a débuté avec la venue de la télé ou ces rêves vendu sur les écrans devenaient la raison de vivre des peuples en otages. Tous sont au courant mais rien ne semble arrêter la machine qui asservit les gens dès leurs jeunes âges, l'obsolescence programmé, boff c'est la norme sinon yaurait pu de jobs et ou serait le fun si tu achetais des biens qui durait toute ta vie.

    Pourquoi est-ce qu'on vient sur terre aujourd'hui, pour avoir du fun et consommer, une société qui travaille pour se payer des loisirs de toutes sortes et du petit luxe «cheap». Nous n'avons qu'à regarder les constructions d'aujourd'hui, il ne sortira pas beaucoup de centenaires de ces cohortes de cabanes à moineau bâtit sur le même principe du jeter dans pas long. Les jobs en protection du patrimoine ne seront plus nécessaire car il n'y aura plus rien à protéger. Oui, une bien drôle d'époque quand on fait l'inventaire complet de l'éphémérité des sujets qui nous entourent au quotidien.

    • Nadia Alexan - Abonnée 19 juillet 2019 10 h 20

      Effectivement, l'article de madame Namian démontre, très bien, la faillite de "l'American Dream," basée sur la consommation et le divertissement, deux buts vides de sens, qui n'apportent pas le bonheur.
      Le néolibéralisme, l'idéologie que l'on pratique depuis cinquante ans, a fait ses ravages et n'a rien apporté pour les êtres humains et pour le climat que la misère et la dégradation de l'environnement.
      Les exemples de l'échec de la concentration de la richesse dans les mains de quelques oligarques abondent. La privatisation de nos instances publiques a servi d'enrichir quelques amis du pouvoir aux dépens de la majorité des peuples.
      À quand un gouvernement qui aura le courage d'aller à contre-courant?

    • Claude Gélinas - Abonné 20 juillet 2019 13 h 52

      Le plus bel exemple de cette consommantion déraisonnable et du bling bling c'est une jeune fille de 23 de la famille Kardashian sans culture qui sert de modèle aux jeunes femmes dont le rôle premier est de mettre en avant ses attributs physiques conmme les autres membres de sa famille. Cette jeune femme devenue milliardaire est classée comme la femme qui a le plus d'influence sur la planète.

      Pas surprenant que les américains ait élu un grand malade pour diriger leur pays.

  • Marc Therrien - Abonné 19 juillet 2019 07 h 11

    Il n'y a pas deux "meilleur des mondes possibles"


    Et c’est ainsi qu’un des symptômes de la profonde aliénation de l’humain s’observe actuellement dans son goût pour les dystopies par lequel il lui semble plus facile d’envisager la fin du monde et de s’y préparer que de penser qu’il soit possible d’abolir le capitalisme pour organiser autrement la vie de la «maison».

    Marc Therrien

  • Paul Toutant - Abonné 19 juillet 2019 08 h 02

    Cuisse ou poitrine

    Les commentaires de Mme Namian n'apportent rien de neuf sur la question des méfaits du néolibéralisme. Par contre, lorsqu'on lit entre les lignes, on y trouve un jouissif message plutôt vache dont seules des femmes sont capables envers d'autres femmes. Pamela Anderson se sert de son image pour publiciser des valeurs « vertes »? Cela n'intéresse pas madame Namian. Tout est dit dans la dernière phrase assassine:
    « ...La pire tromperie ne se trouve pas dans la poitrine de Pamela »! Le chat sort du sac: madame Namian est jalouse du tour de poitrine de Pamela! Pudibonderie? Anathème religieux qui n'ose pas dire son nom? Peu importe, le résultat est divertissant. Merci, Le Devoir!

    • Louise Collette - Abonnée 20 juillet 2019 10 h 01

      Vou avez vu Madame Namian ?? Comment savez-vous que sa poitrine n'est pas à la <<hauteur>> de celle de Pamela, je demande ça comme ça.
      Facile de l'accuser de jalousie, trop facile.
      C'est ce que les hommes font en général, ils sont rapides sur la gachette quand il s'agit des relations entre femmes, vous avez une vieille mentalité de mononcle, pas loin des cavernes même.... décevant de votre part, je me serais attendue à mieux.
      Les hommes aiment ça (pas tous j'en suis sûre) insinuer ou carrément parler de vacheries quand il s'agit de relations entre femmes. Ils se délectent, ça les amuse, ils sentent momentanément supérieurs, pas grand-chose à faire...
      Plus ça change plus c'est pareil, nous ne sommes pas sorties de l'auberge.

    • Sophie Beauchemin - Abonné 20 juillet 2019 10 h 04

      Cuisse ou poitrine et misogynie

      "(...) vache dont seule des femmes sont capables envers d'autres femmes". Votre propos fait tout à fait écho à celui du défunt juge Bienvenue qui, en parlant de la nature fémine, avait déclaré une femme "capable, disait-il, de s'élever plus haut que l'homme... mais également de s'abaisser davantage que le pire des hommes". Cette petite tirade lui avait valu la destitution...!

    • Paul Toutant - Abonné 20 juillet 2019 19 h 36

      Oh la la...me voici comparé au juge Bienvenue...un mononcle sexiste...Très drôle... Relaxez mesdames et relisez le texte le question...si vous ne vous y dénotez pas un sous-texte hilarant, eh bien, que puis-je dire...I rest my case...

  • Jean Lacoursière - Abonné 19 juillet 2019 08 h 28

    « En cette fin de l’Histoire, Pamela contribuait à implanter, dans une psyché mondiale bipolaire, un rêve franchisé. » - D. Namian

    Implanter ?

    Pamela et le rêve à coups d'implants.

    Puis vint « la débandade engendrée par le triomphe de l’idéologie néolibérale et ses effets ravageurs sur la nature et la vie des hommes. »

    Cet auteur sait décidément écrire.

    • Jean-François Trottier - Abonné 19 juillet 2019 12 h 23

      En effet, M. Lacoursière, l'auteure sait écrire.

      Voilà un regard assassin sur le néolibéralisme. Bravo!
      Un regard divisif. Euh...

      Facile de condamner.

      Analyser sérieusement est une autre paire de manches.
      Trouver des solutions pratiques pour tous, implantables sans faire de tort aux plus petits, est le seul vrai défi et la seule démarche qui fonctionne.
      Il faut inclure tout le monde, y compris ces si horribles néolibéraux. Sinon c'est de la pure m...

      Crier fort contre le néolibéralisme, c'est se condamner à n'appliquer que des mesures "de gauche". C'est ça être extrémiste, rien d'autre.
      Est-ce l'intention de l'auteure? J'en suis réduit à espérer que non.
      Je sais seulement que les condamnations sans solution ou avec solutions drastiques sont hyper-dangereuses.

      Crier que l'autre est pourri, c'est sous-entendre qu'on est "bon". Je crains ce manque d'introspection maladif, haïssant et haïssable, comme tout power-trip.

      "En 1989, [...] La guerre froide tire à sa fin..." (manque d'espace, lire plus haut)
      On croit que la fin de la guerre froide (de l'URSS) est due aux politiques de Reagan. Cette fable inventée par les républicains est fausse.

      L'URSS a implosé par le sabotage désordonné et généralisé de gens las de desservir leur nation pour un empire.
      L'empire, ou "état post-national" d'URSS, est mort de nationalisme.
      Ça, la gauche d'ici s'interdit de l'analyser. Pas un hasard, hein!

      Le néolibéralisme détruit l'individu tout comme la "gauche à gauche".


      Tout solution devra passer par "penser internationalement, agir localement".
      Le "local", ben, c'est ça la nation. Hé!

      Le nationalisme est organiquement local. On ne peut passer à côté.
      Il est "identitaire" (mot tabou pour certains crétins, merci!) avec l'humus du sol, l'environnement, la ré-a-li-té.
      La nation n'a rien d'exclusif sauf chez les condamneux dogmatiques...

      Je souhaite que l'auteure n'en fasse pas partie. Elle écrit si bien!
      Mais j'en doute.

    • Jean Lacoursière - Abonné 19 juillet 2019 14 h 11

      Mes excuses à l'auteurE pour avoir écrit « cet auteur ».

  • Christian Dion - Abonné 19 juillet 2019 08 h 53

    1%

    La richesse des 1% a grandement augmenté depuis la sortie de crise en 2008, tout comme celle du marchand de biens de luxe Bernard Arnault!!
    Christian Dion.