Le projet sociopolitique de la droite chrétienne

Une affiche du Christ brandie lors de la marche pour la vie qui s’est tenue le 9 mai dernier, devant le Parlement, à Ottawa.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Une affiche du Christ brandie lors de la marche pour la vie qui s’est tenue le 9 mai dernier, devant le Parlement, à Ottawa.

La bataille qui fait maintenant rage dans plusieurs États américains sur les droits reproductifs des femmes est le résultat direct des efforts de la droite chrétienne pour imposer ses valeurs religieuses dans les sphères de la famille et de la politique. La polarisation autour de l’avortement aux États-Unis est à un niveau tel que certains des dirigeants de ces groupes religieux intégristes nourrissent l’idée de l’avènement prochain d’une seconde guerre civile américaine !

Il ne faut pas penser que certains des débats générés par la droite chrétienne aux États-Unis n’auront pas d’incidences au Canada. En effet, la sortie récente du film Unplanned montre bien que cette coalition politico-religieuse « cherche à changer » les mentalités même au Canada. C’est pourquoi il importe de prendre garde au combat que se livrent certains lobbies antiavortement au pays. Des groupes tels Campaign Life Coalition (avec ses 200 000 membres) et RightNow travaillent d’arrache-pied à faire élire des candidats pro-vie. Ils ont gagné leur pari en soutenant les candidatures des partis conservateurs provinciaux de l’Ontario et de l’Alberta. Pour eux, le débat sur l’avortement est un débat sur les droits de la personne. À l’instar de Sam Oosterhoff, député conservateur du gouvernement Ford pour la région de Niagara-Ouest, âgé de 21 ans, certains veulent rendre impensable l’idée même d’avoir un avortement d’ici une trentaine d’années au Canada. Or, si criminaliser l’avortement au pays est difficile à faire, il est néanmoins possible pour un gouvernement provincial d’éliminer le financement destiné aux établissements offrant aux femmes le choix d’obtenir un avortement.

L’influence politique de la droite chrétienne s’est bien fait ressentir lors de l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis en 2016. En effet, l’ascension au pouvoir du président américain vient du fait que 81 % des évangéliques « blancs », dits « nés de nouveau » (born again) ont voté pour Trump ; ce qui constitue 61 % des 62 millions d’évangéliques aux États-Unis. Selon la firme de sondage Pew Research, Trump obtient encore son plus grand appui des personnes religieuses blanches à deux ans des élections de 2020, soit 69 % d’évangéliques, 48 % de ceux des grandes traditions protestantes, et 44 % de catholiques, comparativement au faible pourcentage de protestants noirs, à 12 %, et de catholiques non blancs, à 26 %. Les commentaires racistes du président américain sur Twitter ces derniers jours contribueront davantage à la polarisation de cet électorat religieux aux États-Unis.

Coalition religieuse

Mais qu’est-ce que la droite chrétienne ? C’est une coalition religieuse aux visées politiques qui est composée principalement d’évangéliques et de catholiques et protestants intégristes. Ils obtiennent aussi parfois l’appui des mormons et de certains groupes juifs fondamentalistes. Cette coalition se fédère autour de causes communes telles que l’activisme antiavortement, l’opposition aux droits des personnes LGBTQ et aux cours d’éducation sexuelle, la promotion de la prière à l’école et de l’enseignement du créationnisme (ou du dessein intelligent), la lutte contre l’euthanasie, et la sauvegarde de la liberté religieuse. L’ordre du jour de la droite chrétienne se résume essentiellement à ceci : l’idée d’un nationalisme chrétien où l’établissement des « valeurs » judéo-chrétiennes est le fondement de la loi du pays.

Pour accomplir ses objectifs, la droite chrétienne adopte une stratégie que l’on appelle « dominioniste », où les chrétiens sont appelés à exercer le pouvoir et à dominer le monde, selon leur interprétation d’une citation du livre de la Genèse (1,26-28). La représentation la plus commune de cette tactique est celle de la conquête des sept montagnes ou sphères de la culture (Seven Mountains Mandate ou Seven Moulders of Culture), en vue de réaliser la transformation sociale voulue. Ils visent donc à « changer les mentalités » et la société en influençant les sphères de la religion, de l’éducation, de l’économie, de la politique, des arts, des médias et de la famille. Mais pourquoi vouloir « changer les mentalités » et transformer la société ? Pour réaliser l’établissement du Royaume de Dieu sur terre ; c’est de vivre l’expérience de la prière du Notre Père : « Que Ton règne vienne, que Ta volonté soit faite sur la Terre comme au Ciel » (Mathieu 6,10).

Ce projet sociopolitique nécessite la mobilisation des gens appartenant à des groupes ralliés aux causes de la droite chrétienne. Par exemple, les groupes dominionistes de tendance charismatique réussissent une telle mobilisation en formant ce qu’ils appellent des « apôtres au travail » ; des gens qui ont pour objectif de pénétrer les sept sphères de la culture en vue d’effectuer le changement escompté.

Alors que nous sommes à l’aube de l’élection fédérale au Canada, les groupes associés à la droite chrétienne cherchent aussi à « changer les mentalités » en s’introduisant progressivement dans les différentes « sphères de la culture » au pays. Ils donneront vraisemblablement leur appui au parti d’Andrew Scheer, le candidat qui représente le mieux ses propres valeurs socioconservatrices. En fait, Andrew Scheer est actuellement dans une meilleure posture que Stephen Harper, puisqu’il y a à ce jour six gouvernements provinciaux conservateurs ou à tendance conservatrice. Même si Andrew Scheer dit ne pas vouloir ouvrir à nouveau le débat sur cette question, dit-il vrai ? Nous le saurons peut-être dans un avenir rapproché.

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24 commentaires
  • Gilles Bonin - Inscrit 18 juillet 2019 02 h 45

    L'engence

    des religions....ces bêtises innées des civilisations humaines, me semble-t-il. Tous les âges en ont eu leurs lots pesants, souvent meurtriers, et malgré tout, oh! paradoxe, cela a laissé des chef-d'oeuvres artistiques... Complexe nature humaine.

    • Nadia Alexan - Abonnée 18 juillet 2019 11 h 19

      Merci, monsieur Gagné, pour votre explication lucide de la droite religieuse. En effet, les intégristes religieux évangélistes, islamistes et juifs essayent toujours de s'immiscer dans la politique pour imposer leurs idéologies obscurantistes.
      Je n'ai jamais compris la raison pour laquelle les évangélistes se déchirent pour sauvegarder le sort du fœtus, mais s'en fichent carrément du bienêtre des enfants déjà nées! Ils sont contre les services sociaux qui pourraient aider les enfants à grandir dans la sécurité et ils sont même contre la santé publique.
      Il faudrait se méfier de ces personnes qui se réclament de la vertu tout en pratiquant les pires valeurs hypocrites contre l'humanité et le bien commun.

  • Gilles Marleau - Abonné 18 juillet 2019 06 h 28

    Solution

    La meilleure façon de combattre le fondamentalisme est de pratiquer sa religion sur le terrain comme il se doit : écoute, compassion, accueil, aide, pardon, respect...Le pape François est un bon exemple et guide de ce que nous devons faire. Nous sommes appelés à faire davantage que de dénoncer les mauvaises situations et à nous impliquer vraiment...de nos jours les questions de justice sociale et de paix, d'accueil et d'intégration des migrants et réfugiés, de protection de nos valeurs démocratiques et de la dignité de toutes personnes humaines requiert notre attention et action et notre militantisme.

  • Robert Bernier - Abonné 18 juillet 2019 06 h 46

    La filière canadienne bien enplace

    Bravo pour ce texte. À l'heure où il est reproché aux québécois de vouloir envoyer un message clair de neutralité religieuse dans le domaine poitique, ce texte est des plus bienvenus.

    J'écrivais, il y a quelques années: "Il est à noter que l’organisme Focus on the Family a une branche canadienne. La journaliste Marci McDonald nous apprenait il y a quelques années la formation d’une phalange canadienne de ce christianisme intégriste fondant son militantisme obscurantiste sur l’interprétation littérale de l’Apocalypse de Jean. Eux aussi sont prêts à tout pour faire advenir leur vision de la fin du monde[Marci McDonald , The Armageddon factor].

    On y lit les raisons profondes derrière le soutien inconditionnel qu’apportaient à l’État d’Israël les conservateurs de Stephen Harper. Ils sont semblables en cela aux excités de la Bible Belt américaine qui, pour paver le chemin à la parousie, sont même prêts à provoquer, s’il le faut, le fameux affrontement militaire de l’Armageddon de l’Apocalypse. Tout ce sectarisme idéologique n’est donc pas sans conséquences potentiellement désastreuses."

    C'était à la fin d'un texte intitulé "Le dessein intelligent est un programme politique" dans lequel j'analysais les origines historiques et les desseins politiques de ce nouveau créationnisme qui prend son origine chez les "Born again" dont parle l'auteur ( http://philosophiesciences.centerblog.net/18-le-de ).

    À prendre véritablement au sérieux, et notamment parce que certains de ces enragés sont présentement en train de nous préparer cette guerre de l'Armageddon au Proche Orient. C'est qu'ils y croient vraiment.

    • Gilbert Talbot - Abonné 18 juillet 2019 08 h 30

      Le pape François est aussi opposé à l'avortement. Une femme qui subit un avortement pour quelque raison que ce soit est automatiquement excommuniée de l'église catholique romaine. Et son air cmpatissant ne fait que cacher cette réalité: l'Église opprimé les femmes dans leurs droits fondamentaux de décider par elle-même si elles veulent un enfant ou non.

  • Françoise Labelle - Abonnée 18 juillet 2019 07 h 17

    Le contrôle des femmes dans le royaume

    Ces intégristes hypocrites, canadiens comme américains, ne veulent surtout pas transformer la société. Selon leur charia, la fonction des femmes est de pondre des enfants dont on se fout complètement.

    Aux USA, d'où vient le mal, selon le recensement officiel (Census Bureau), un enfant sur cinq vivait en 2014 sous le seuil de la pauvreté (15,5 millions d'enfants), surtout dans des familles monoparentales sous la responsabilité d'une femme. Le taux de suicide par opiacés et par armes à feu est effarant; deux tiers des décès par arme à feu sont des suicides. Les jeunes font face à l'anxiété et à la dépression devant l'érosion des valeurs sociales.

    On n'entend pas ces Tartuffe s'opposer aux exemptions de taxe trumpiennes qui se répartissent selon les quantiles: plus vous êtes riche plus vous avez d'exemptions fiscales: 2.9 pour les plus riches contre 0.4% pour les plus pauvres (Cf. Bloomberg). Et l'armement se porte toujours très bien: le prince assassin recevrait pour 100 milliards d'armement. Il s'en servira sûrement pour aider les enfants du Yémen.

    • François Beaulé - Abonné 18 juillet 2019 10 h 18

      Le taux de suicide est aussi élevé sinon plus au Québec qu'aux États-Unis.

      « Les jeunes font face à l'anxiété et à la dépression devant l'érosion des valeurs sociales ( morales ) ». On constate cela ici aussi.

      Et je devine que les familles monoparentales sont moins nombreuses chez les adeptes d'une religion.

      Les désordres engendrés par le libéralisme favorisent la droite religieuse.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 19 juillet 2019 10 h 06

      "...la fonction des femmes est de pondre des enfants dont on se fout complètement." Bravo Mme Labelle, cette phrase, à elle seule, résume assez bien la situation. Dorénavant, il ne faudra plus choisir entre "l'œuf ou la poule", mais LA FEMME ou LA POULE??

  • Michel Lebel - Abonné 18 juillet 2019 07 h 19

    Le débat!


    Dans une démocratie, les points de vue sont multiples. Chacun essaye d'influencer l'autre! Sur les grandes questions de la vie et de la mort, le débat restera pour longtemps ouvert. Faut-il que la politique s'en mêle? Je crois que c'est inévitable, avec tous les dérapages de gauche comme de droite possibles. Ainsi va la démocratie.

    M.L.