Immigration: ces apprentis sorciers qui nous gouvernent

«Il est ahurissant que des personnes si attentives au message du ministère de l’Immigration soient aujourd’hui rembarrées par ce même ministère en voyant leur demande d’immigration brutalement suspendue ou annulée», souligne l'auteur.
Photo: Martine Doucet / Getty Images «Il est ahurissant que des personnes si attentives au message du ministère de l’Immigration soient aujourd’hui rembarrées par ce même ministère en voyant leur demande d’immigration brutalement suspendue ou annulée», souligne l'auteur.

Les médias nous apprenaient dernièrement que le gouvernement Legault et son ministre de l’Immigration, Simon Jolin-Barrette, venaient de suspendre jusqu’au 1er novembre 2019 (mais rien ne nous dit que cette suspension ne sera pas renouvelée) un volet du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) qui, depuis 2010, permet notamment aux étudiants étrangers diplômés au Québec d’immigrer de façon accélérée.

Cette décision incongrue s’ajoute à l’invraisemblable suppression de 18 000 dossiers (correspondant à quelque 50 000 demandes de certificat de sélection — dites DCS) du Programme régulier des travailleurs qualifiés qui étaient en attente de traitement, suppression résultant de l’adoption de la loi no 9 qui vise, paraît-il, « à accroître la prospérité socioéconomique du Québec et à répondre adéquatement aux besoins du marché du travail par une intégration réussie des personnes immigrantes ».

Notons que, parmi ces 18 000 dossiers supprimés brutalement, quelque 3000 (équivalant à quelque 5000 ou 6000 DCS) provenaient de demandeurs vivant déjà au Québec, soit comme étudiants, soit comme travailleurs temporaires,

Et le plus terrible dans tout cela, c’est que le premier ministre et le ministre de l’Immigration ne se rendent même pas compte que, tout à la fois, par ce geste brutal :

ils bafouent l’invitation à immigrer au Québec lancée à ces personnes par d’innombrables campagnes de promotion réalisées par le gouvernement du Québec et le ministère de l’Immigration, aussi bien à l’étranger (France, Espagne, Europe de l’Est, Amérique latine, Asie) qu’au Québec (en ciblant les étudiants étrangers et les travailleurs temporaires) ;

ils compromettent les immenses efforts déployés par le gouvernement québécois et le ministère de l’Immigration depuis près de 30 ans pour positionner le Québec sur la scène internationale comme terre d’immigration accueillante.

En effet, depuis le début de la décennie 1990, le ministère de l’Immigration et plusieurs délégations du Québec à l’étranger n’ont eu de cesse d’inventer et d’élaborer des stratégies visant à promouvoir la « destination Québec », qui était alors quasi inexistante sur le plan international (notamment en France), auprès d’immigrants potentiels : d’abord en France (je fus l’auteur de la première de ces stratégies), puis en Europe de l’Est, puis en Amérique latine, puis en Espagne, etc., sans compter tous les efforts qui ont été déployés auprès des étudiants et des travailleurs temporaires étrangers séjournant au Québec (les uns et les autres étant très souvent d’origine française) pour les convaincre de s’installer ici à la fin de leurs études ou de leur séjour de travail.

Précisons d’ailleurs que le certificat d’acceptation du Québec (CAQ : eh oui, le CAQ !) délivré par le ministère de l’Immigration à ces étudiants et travailleurs temporaires (le CAQ est un passage obligé pour la plupart de ces immigrants temporaires pour obtenir le visa d’étude ou de travail temporaire délivré par le gouvernement canadien) a souvent été accompagné (du moins c’était le cas dans le passé dans plusieurs territoires) d’une « publicité » toute québécoise invitant ces personnes à considérer sérieusement, une fois au Québec, la perspective de faire une demande d’immigration permanente.

Il est donc plutôt ahurissant que des personnes si attentives au message du ministère de l’Immigration soient aujourd’hui rembarrées par ce même ministère en voyant leur demande d’immigration brutalement suspendue ou annulée.

Sabotage caquiste

Le premier ministre François Legault et le ministre Jolin-Barrette auraient voulu saboter consciemment la politique d’immigration construite patiemment par tous les gouvernements du Québec depuis 30 ans, de même que son positionnement international, qu’il n’aurait pas pu mieux s’y prendre.

De la même façon, le premier ministre et le ministre de l’Immigration auraient voulu liquider dix années d’efforts pour retenir au Québec des immigrants temporaires (étudiants étrangers et travailleurs) formés et compétents qu’ils ne s’y seraient pas pris autrement non plus. Et c’est d’autant plus stupéfiant qu’une proportion non négligeable de ces derniers est constituée d’étudiants français (plus ou moins 30 % des étudiants étrangers au Québec) et de travailleurs temporaires français (notamment issus du Programme Vacances-Travail — dit PVT), les uns et les autres constituant sans doute les deux principales sources d’alimentation sur place du Programme régulier des travailleurs qualifiés (PRTQ) et du Programme de l’expérience québécoise (PEQ).

La décision du premier ministre et du ministre Jolin-Barrette d’annuler 18 000 dossiers pourtant dûment présentés et sollicités par le Québec et de suspendre le Programme de l’expérience québécoise pour les étudiants étrangers diplômés au Québec annihile ainsi en grande partie les fruits de ces efforts gigantesques consentis au cours des 30 dernières années et transforme illico chaque personne concernée par ces dossiers et chaque intermédiaire en immigration présent dans ces dossiers (et bien au-delà de ces dossiers) en vecteur de promotion négative de la politique d’immigration du Québec et de la « destination Québec ».

La politique d’immigration du Québec repose maintenant entre les mains d’apprentis sorciers qui, de toute évidence, ne savent pas ce qu’ils font, n’en connaissent ni les tenants ni les aboutissants et, sans trop s’en rendre compte, sont en train d’en détruire tant les fondements que les potentialités.

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24 commentaires
  • Daphnee Geoffrion - Inscrite 18 juillet 2019 05 h 06

    Intense..
    La vision de la Caq semble de prendre leur décision en fonction du meilleur intérêt des québécois, ce qui nous change en effet des 15 dernières années.

    Ils tentent d'apporter des changements qu'ils croient bénéfiques à moyen long terme.

    Pour les 18 000 dossiers, un programme plus efficace pour le Québec et les demandeurs à rapidement été mis sur pied, les critiques ne le mentionnent jamais, pas plus que l'accumulation des 18 000 dossiers par les Liberaux. Attendre des années sans réponse ne doit pas être bien plus agréable que d'être remboursé et invité à appliquer dans un programme plus rapide.

    Je ne dis pas que la Caq est parfaite mais les politiques d'immigrations ne sont pas des politiques hôtelières et elles doivent servir le pays d'accueil.

    • Cyril Dionne - Abonné 18 juillet 2019 10 h 00

      Bien dit Mme Geoffrion. L'immigration choisie et non pas l'immigration subie.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 18 juillet 2019 07 h 23

    Apprentis sorciers à Ottawa, itou

    Tous ces irréguliers, arrivés par Rohan ou ailleurs à l'invitation du grand chef Trudeau, nous coûtent une fortune notamment en aide sociale et en frais d'aide juridique. Ce que je trouve très déplorable: le très long délai maintenant avant de leur dire si on les expulse ou si on leur donne la résidence permanente.

    « Immigration Canada est empêtrée jusqu’aux oreilles. Sur les 45 000 demandeurs d’asile, seulement le tiers ont vu leurs cas étudiés. A date, seulement près de 900 ont dû retourner chez eux. De plus, advenant une réponse négative, le demandeur d’asile peut contester; encore là seuls 30% des 4 700 recours déposés ont été traités. Des dizaines de milliers attendent une réponse.

    Le Bureau du VG, qui a analysé l'ensemble des demandes d'asile déposées entre le 1er janvier 2015 et le 30 juin 2018, a constaté que non seulement la majorité des demandes n'ont pas été traitées dans le délai prescrit de deux mois, mais le délai d'attente prévu a augmenté jusqu'à deux ans, en moyenne, en date de décembre 2018. »
    https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1203941/demandeurs-asile-renvoie-canada-agence-service-frontaliers

    • Pierre Grandchamp - Abonné 18 juillet 2019 17 h 16

      J'ai accompagné une famille et j'accompagne encore,, arrivée ici par Rohan, il y a 14 mois.Je blâme sévèrement le canadian gouvernement.D'abord de les avoir laisser entrer. Maintenant de ne pas être capable de leur doner une réponse rapidement. Ça peut prendre encore un an, me dit-on.Ces gens-là n'ont pas de NAS, difficile pour eux de faire des projets.

      Le fédéral est à blâmer pour ces 2 motifs. Pourquoi laisser entrevoir des choses qui, peut-être ne se réaliseront pas? J'ai connu une jeune famille qui a dû s'en retourner dans son pays, au bout de 16 mois.

  • Yves Corbeil - Inscrit 18 juillet 2019 08 h 41

    Les gens heureux

    Il doit bien y en avoir des gens heureux de s'être installé au Québec. Vous savez à force de parler des malheureux on en oublie les autres pour qui malgré les défauts la situation n'est pas si mal. Le nouveau gouvernement en place ne veut qu'assurer une meilleur chance en choisissant ceux-là pour qui une réussite d'intégration a plus de chance de réussite et cela est passablement différent du gouvernement précédent qui a été quinze ans au pouvoir.

    À quand une série de reportages sur les gens heureux de poursuivre leurs rêves au Québec afin de nous rassurer sur notre ouverture aux autres. Il doit bien y avoir un peu de positif dans ce dossier qui semble être l'enfer sur terre pour des gens comme vous.

  • François Beaulne - Abonné 18 juillet 2019 09 h 07

    Un déficit de crédibilité

    L'auteur de l'article, M. Pierre Rivard, contribue un éclairage intéressant au débat de par son expertise incontestable en matière d'immigration, surtout lorsqu'il fait remarquer qu'une bonne partie des aspirants immmigrants au Québec qui risquent de nous échapper sont des Français, une denrée rare que l'on aurait intérê à choyer plutôt qu'à décourager de demeurer chez nous.
    Le gouvernement actuel du Québec, dont l'un des objectifs prioritaires en matière d'immigration est d'ajuster les politiques de sélection et d'acceuil à une intégration plus efficace des postulants aux besoins économiques du Québec, mais également au renforcement de la spécificité linguistique et culturelle du Québec, aurait intérêt à retenir certains conseils de l'auteur.

    Toutefois, malgré les erreurs de parcours qui peuvent surgir lorqu'on traite de dossiers complexes et sensibles comme ceux de l'immigration, la grande majorité des Québecois, certainement chez les francophones, sont, à juste titre, prêts à donner sa chance au nouveau gouvernement de redresser une situation de laissez faire, de complaisance entretenue par les gouvernements libéraux, tant au Québec qu'à Ottawa qui ont contribué à donner l'impression que l'entrée au Québec était une passoire qui, à la longue, aurait comme effet de minoriser les Québecois sur leur propre territoire, comme c'est en train de se produire sur l'île de Montréal.
    C'est pourquoi, à tort ou à raison, ceux qui, dans le contexte actuel critiquent l'approche du gouvernement, seront en déficit de crédibilité jusqu'à ce que l'on puisse évaluer objectivement si les politiques d'arrimage que veut mettre en place le gouvernement Legault donnent des résultats conformes aux attentes.

  • Cyril Dionne - Abonné 18 juillet 2019 09 h 36

    On préfère l’immigration choisie qu’à l’immigration subie

    Bon. Encore un autre qui profite de l’immigration et qui vient nous apporter la bonne parole sur les supposés bienfaits de celle-ci. Misère.

    L’immigration profite aux immigrants. Point à la ligne.

    Qu’en est-il du regroupement familial? Faire venir les parents, les oncles, les tantes et même les grands-parents de ceux-ci ne rajeunira pas l’âge médian des Québécois, mais vous pouvez être persuadé que celle-ci a un impact direct sur les services sociaux qui sont gratuits au Québec.

    Qu’en est-il du de l’immigration économique? La sélection des immigrants Investisseurs est un autre mythe. La plupart de ceux-ci, une fois arrivé en territoire québécois, quittent pour aller ailleurs. Que dire aussi du mythe des travailleurs qualifiés qui opèrent dans des industries québécoises qui carburent encore à la 2e révolution industrielle? Nous somme en mode de la 4e révolution industrielle et celle-ci n’aura pas besoin de beaucoup de monde, mais seulement une très minorité de gens avec des diplômes post-doctorats évoluant dans des endroits très ciblés et pointus.

    Pour les étudiants français qui exploitent l’Entente entre le Québec et la France sur l’éducation pour obtenir une éducation gratuite à nos frais, eh bien, qu’ils passent leur chemin. Il faudrait mettre fin à ce programme d’une autre époque. Comme francophone hors Québec de la 3e génération, j’ai été abasourdis d’apprendre que moi, en tant qu’étudiant de l’Ontario, je payais les frais d’étudiants étrangers au Québec alors que ceux-ci, des non citoyens, avaient une passe gratuite.

    Enfin, certains n’ont pas encore reçu le « tweet » des environnementalistes qui affirment sans rire que la surpopulation ou l’augmentation de la population est la cause directe des changements climatiques. Il semble que les apprentis sorciers sont ceux qui dénoncent le gouvernement dûment élu par la population. En fait, c’était les mêmes qui ont fait des mains et des pieds lorsque la loi 21 sur la laïcité a passé.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 18 juillet 2019 11 h 06

      Je seconde..à peu près.tout ce que vous avez écrit.
      Sauf que...
      Je ne peux pas, par contre, approuver votre point de vue sur les avantages qu'ont les étudiants français versus les étudiants franco-ontariens..
      Les gouvernements ontariens qui se sont succédé n'ont jamais voulu garantir "la réciprocité des avantages" avec le Québec.

    • Cyril Dionne - Abonné 18 juillet 2019 13 h 16

      D'accord avec vous Mme Sévigny que l'Ontario n'a pas signée de protocole d'entente sur l'éducation avec le Québec. Que voulez-vous, les Anglo-Saxons orangistes détestent le Québec et les francophones en général.

      Ceci dit, vous trouvez cela normal qu'il y ait un ratio de 5 pour 1 ou même 10 pour 1 d’étudiants français qui profitent des largesses des Québécois? Vous subventionnez les étudiants français parce que tout simplement leurs universités publiques ne sont pas très bonnes là-bas. Qui est perdant dans cette équation? Les étudiants québécois ne sont pas avantagés à poursuivre leurs études là-bas.