Réinventer l’espace public pour contrer l’étalement social

En parallèle avec l’étalement urbain, l’hyperconnectivité est venue reconfigurer nos interactions sociales.
Photo: Getty Images En parallèle avec l’étalement urbain, l’hyperconnectivité est venue reconfigurer nos interactions sociales.

Après que l’étalement urbain nous eut éloignés physiquement, l’ère numérique est venue superposer à cette reconfiguration de nos milieux de vie une nouvelle forme de distance sociale. En nous rendant indisponibles pour la personne que l’on croise dans la rue, mais disponibles en tout temps pour nos « amis » en ligne, et tout en nous confortant dans nos opinions, les réseaux sociaux contribuent à créer un phénomène nouveau d’étalement social. Et si la réinvention de l’espace public était la clé pour concurrencer l’espace numérique et contrer ce phénomène d’étalement social ?

L’étalement urbain a complètement reconfiguré l’espace-temps des villes du XXIe siècle. Marqué par une urbanisation résidentielle en marge des villes centres et une approche fonctionnaliste centrée sur l’automobile et la ségrégation des fonctions, ce phénomène de développement urbain est venu bouleverser notre rapport à nos milieux de vie et, par le fait même, les interactions humaines. Apparu dans les années 1950 au Québec, l’urbanisme fonctionnaliste a fait des villes des lieux de transit et de consommation où la spontanéité perd son champ de possibles. On avance dans nos villes sans hasard ni lignes de désir : à chaque lieu son usage, sa fonction et son stationnement. On développe moins d’interactions spontanées de proximité, de voisinage, et davantage de relations de distance où l’on se déplace pour rencontrer des connaissances pouvant habiter à des kilomètres.

Hyperconnectivité

En parallèle avec cet étalement urbain, l’hyperconnectivité est venue reconfigurer nos interactions sociales. Le clavardage est venu remplacer le bavardage à l’épicerie du coin, le « J’aime » remplace le sourire ou le regard approbateur de nos voisins, on glisse des émojis dans nos messages textes pour transmettre nos émotions ou faire oublier nos absences bien réelles. Notre disponibilité se signale aujourd’hui par une pastille verte en ligne au lieu qu’on se signale par une présence physique dans un lieu. L’ère numérique est venue également déterritorialiser l’esprit de communauté : de plus en plus de communautés en ligne voient le jour, alors que les communautés de type voisinage ou de village ont connu un déclin.

L’espace numérique modifie le rapport à la distance sociale et le rapport à soi. La quête de l’autre et l’aspiration à développer des liens sont pourtant au coeur des rapports virtuels et de cette hyperconnectivité. Mais, déterritorialisés et commercialisés, ces rapports hyperconnectés génèrent un étalement social qui vient se superposer à l’étalement urbain. Ensemble, les deux dessinent une trame sociale complètement différente de celle qui existait auparavant. Malgré la promesse de lien social, les réseaux dits « sociaux » échouent à nous rapprocher et contribuent à la montée en puissance de l’isolement social, devenu un des grands maux de notre pays.

Réinventer l’espace public

Dans ce contexte, les nouveaux courants urbains qui tendent à repenser la ville constituent une occasion de repenser aussi notre connectivité. « Le quartier est l’unité de changement social », comme le soulignait David Brooks dans sa colonne publiée l’année dernière dans le New York Times. Ramener de la proximité dans nos interactions, renforcer le tissu social local, avoir un milieu de vie où les amitiés trouvent du sens dans le quotidien : c’est à cela que devraient tendre nos espaces publics. Les espaces publics ont cette capacité d’incarner des véritables coeurs de quartier, des épicentres pour la vie de communauté, réinventant la fonction des parvis d’église d’antan. Alors que les groupes et communautés d’intérêts se multiplient sur les réseaux sociaux, la réinvention des espaces publics est une occasion de matérialiser, de développer et d’ancrer dans le réel ces communautés. Dans cet ordre d’idée, l’organisme Participatory City oeuvre à Londres pour démontrer à l’échelle d’un quartier complet comment la participation des gens à leur milieu peut contribuer à réduire les barrières entre chacun, à créer un quartier tissé plus serré et à ouvrir la voie à un nouveau modèle de vivre ensemble hyperlocal.

L’espace public doit être un espace social avant tout. Si une grande majorité des espaces publics de nos villes échouent aujourd’hui à devenir des coeurs de communauté, c’est en grande partie à cause de l’absence de mécanismes pour que la collectivité se l’approprie. D’un simple usage pour tous et souvent conçu dans une approche descendante (top-down), l’espace public doit se réinventer pour être imaginé, fabriqué et rendu vivant collectivement. C’est en devenant collectif qu’il pourra venir concurrencer la vie virtuelle, en offrant un quotidien et des espaces-temps de socialité authentiques et réels. Les aires de jeu de nos espaces publics doivent être repensées pour voler la vedette aux tablettes des enfants et ramener la spontanéité et la liberté comme vecteurs d’apprentissage.

Il y a une responsabilité et une nécessité à réinventer nos espaces publics. C’est dans ce mouvement participatif que l’on pourra reprendre le temps d’être là, dans un endroit précis et dans le moment présent, au lieu d’être partout, branché sur le monde entier, et paradoxalement sans réel contact avec quiconque. C’est par ces lieux collectifs que nos vies-écrans redeviendront des vies-épidermes. Il faut réactiver la seconde peau des villes, celle qui fait vibrer les espaces publics, qui les active, qui leur donne vie au-delà du bâti et des infrastructures. Aux bancs, aux platebandes et au béton, il faut ajouter le souffle, la magie du quotidien et la spontanéité d’être et de faire des choses ensemble, les réaffirmer avec force et engagement pour contrer l’étalement social qui fragilise notre bien-être collectif.

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5 commentaires
  • Pierre Deschênes - Abonné 17 juillet 2019 06 h 24

    Agoras

    J’imaginais en lisant votre texte que les villes lançaient des appels d’offres pour la construction d’agoras, avec toits rétractables pour tenir compte de nos saisons, des lieux où tout un chacun, comme au temps des Grecs, pourrait venir exposer un point de vue publiquement et échanger avec l’assistance.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 17 juillet 2019 07 h 20

    L'éparpillement social et l'ère des communications numériques

    Bien que les deux présentent des caractéristiques nouvelles modes, celles des « jouets » numériques, il ne faut pas oublier que ce sont les manipulateurs de la société, ceux qui les ont inventé, qui mènent le monde. C'est vrai qu'un certain désordre social règne partout mais aussi il est vrai aussi que chaque individu peut faire sa niche, se créer sa bulle, sans nuire à ses voisins! Tout comme les sociétés d'état qui transmettent les messages à la population sous un contrôle politicien (exemple Radio-Canada), chacun est manipulé, entraîné à suivre la mode actuelle, en copiant les autres, ce qui bouleverse nos habitudes sociales et nous comble de joie, d'être libre de choisir telle ou telle chose... Mais tout est factice et peut conduire à un désastre, comme celui du contrôle complet des données des individus. D'ailleurs quand on apprend ce qui se passe à l'étranger, comme en Chine, sur le contrôle des gens partout, il y a de quoi être inquiet et qu'il faudra bien un jour mettre un frein à cette soif du numérique et revenir les deux pieds sur terre, bref, non pas dans l'imaginaire, mais dans le réel!

  • Gilles Fontaine - Abonné 17 juillet 2019 08 h 07

    La vie dans l,espace public

    Excelent texte.

    Pour aller plus loin dans cette réflexion : La vie dans l'espace public et Pour des villes à échelle humaine de Jan Gehl. Ces deux livres sont disponibles à la BNAQ en format... numérique.

  • François Beaulé - Abonné 17 juillet 2019 11 h 14

    Créer des liens

    Les communautés qui pratiquent une religion cultivent ces liens dont le manque préoccupe les auteurs. Ici même à Montréal, des communautés juives ou musulmanes développent et renforcent ces liens essentiels à une véritable socialité. Que les auteurs viennent faire un tour dans le petit Maghreb, rue Jean-Talon Est, et ils seront témoins des relations chaleureuses et incarnées que les musulmans entretiennent.

    Les auteurs insistent trop sur les espaces, qu'ils nomment espace-temps -- au secours Einstein ! --, ils en oublient le plus important, c'est-à-dire l'esprit.

    C'est une religion qui manque le plus aux Occidentaux dans la modernité.

  • Denis Drapeau - Abonné 17 juillet 2019 12 h 09

    Mauvais diagnostique + déluge de mots vertueux dans un désert de solutions.

    «L’ère numérique est venue également déterritorialiser l’esprit de communauté : de plus en plus de communautés en ligne voient le jour, alors que les communautés de type voisinage ou de village ont connu un déclin.»

    L'homme est un animal social qui aime socialiser avec des gens qui partage en grande partie les mêmes intérêts. Ce n'est pas l’ère numérique qui est venue déterritorialiser l’esprit de communauté, c'est l'absence d'intérêt à socialiser avec un voisin qui ne partage pas, ou très peu, mes valeurs et intérêts. Sur l'autel du "vivre ensemble" et de l'apologie des droits individuelles, ont célèbre les vertus de la tolérance. Mais c'est oublier que cette vertu ne suffit pas à engendrer le désir de socialiser. Après tout,, le mot tolérance implique forcément des choses ou des gens qui m'irritent ou me laisse indifférent. Cela distingue le "Vivre ensemble" dans la tolérance et le "vivre en société" dans la solidarité. Le partage dont il est question ici est au niveau des idées et non des activités. J'aurai beau planter des choux dans un jardin communautaire, je n'aurai pas d'avantage le goût de socialiser avec mon voisin s'il déblatère contre les femmes ou les homosexuelles ou la démocratie ou la laïcité .... Bref tout ce qui distingue notre société. La diversité n'est une richesse que si elle s'inscrit dans le partage d'un consensus sur ces grandes questions. C'est un minimum. Après cela, j'airai le goût de parler à mon voisin pour voir s'il n'y aurait d'autre choses à partager en commun. Il faut relever ce défi plutôt que célébrer les droits individuels sans contrepartie collective et le communautarisme qui engendre la non intégration.

    Quant à LA solution avancée, «les aires de jeu de nos espaces publics doivent être repensées», c'est plutôt mince. Le diable se cache dans les détails du réel. C'est trop facile de s'en tenir à des généralités vertueuses sans les confronté au réel.