Piéton et automobiliste, un pouvoir à partager

«Pour assurer la sécurité des piétons, il serait nécessaire de rééquilibrer la relation de pouvoir et assurer ainsi un véritable
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Pour assurer la sécurité des piétons, il serait nécessaire de rééquilibrer la relation de pouvoir et assurer ainsi un véritable "partage de la route"», estime l'auteur.

Le ministre des Transports, François Bonnardel, déplore que les passages pour piétons ne soient pas respectés par une majorité d’automobilistes. « Les passages, il ne faut pas que ce soit une blague. S’il faut mieux avertir les automobilistes, s’il faut changer le code, on le fera ». Le ministre déplore la « culture de la délinquance » et se demande d’où elle vient et pourquoi elle existe.

À l’article 410 du Code de la sécurité routière, il est écrit : « Lorsqu’un piéton s’engage ou manifeste clairement son intention de s’engager dans un passage pour piétons, le conducteur d’un véhicule routier doit immobiliser son véhicule pour lui permettre de traverser ». L’automobiliste a donc le devoir de s’arrêter pour laisser passer le piéton.

Cette règle est malheureusement très souvent enfreinte. Ce qui explique une telle situation est la part d’arbitraire présente dans le Code de la sécurité routière. À l’article 446, il est écrit : « À un passage pour piétons […] un piéton doit, avant de s’y engager, s’assurer qu’il peut le faire sans risque ». Le Code de la sécurité routière prévoit ainsi la délinquance de certains automobilistes et accorde une part de responsabilité au piéton. À tout moment, le piéton doit se fier au jugement de l’automobiliste et non à la rigidité et au respect d’une règle.

Si l’automobiliste décide de s’arrêter, on interprète ce geste comme un geste de courtoisie. D’un simple mouvement de la main, comme un grand seigneur devant un serf, il choisit de laisser passer le piéton. Ici, l’automobiliste possède le pouvoir de décider du cours de l’action, tandis que le piéton doit attendre passivement.

Rapport inégalitaire

La « culture de la délinquance » s’explique par le rapport inégalitaire entre le piéton et l’automobiliste. Dans nos villes, tous les modes de transport prennent l’automobile comme référence. La rue appartient à l’automobile. Les piétons et les cyclistes doivent se plier devant son pouvoir et ses règles.

Les piétons doivent suivre les signalisations propres au trafic automobile en traversant là où il existe une signalisation. L’automobile dicte ainsi ses règles et son rythme — rapide et sans commune mesure avec la vitesse de la marche. Finalement, l’automobile possède le pouvoir de blesser physiquement le piéton. C’est là où se joue tout son pouvoir.

Vulnérabilité

L’automne dernier, la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) annonçait fièrement une première campagne publicitaire pour la sécurité piétonne. Si on jette un coup d’oeil rapide à cette campagne, on s’aperçoit immédiatement qu’elle reprend et accentue la relation de pouvoir entre les automobilistes et les piétons. La campagne s’appuyait sur deux axes : comme piétons, je dois assurer ma sécurité, car je suis vulnérable ; comme conducteur, je dois faire preuve de prudence à l’égard des piétons, car ils sont vulnérables. L’accent est mis sur la vulnérabilité des piétons. Que signifie « être vulnérable » ? Selon son étymologie, être vulnérable signifie « pouvoir être blessé et être attaqué ». Il est de la responsabilité du piéton de se protéger face à la menace que représente l’automobile. Le piéton est la victime. Mais qui est l’agresseur ?

En braquant la lumière sur la vulnérabilité des piétons, la SAAQ fait abstraction de la dangerosité de l’automobile. Le conducteur doit se montrer prudent, car il pourrait rencontrer sur son chemin des êtres vulnérables. Jamais il n’est dit que si accident il y a, c’est en raison de l’existence des automobiles et non de la vulnérabilité des piétons. Comme toute relation inégalitaire, il y a quelqu’un qui détient le pouvoir et un autre qui le subit. C’est ainsi qu’il faut comprendre la relation entre les piétons et les automobilistes.

Aussi longtemps que les automobiles, « ces requins montés sur roues », pour reprendre la belle formule du poète Jacques Brault, détiendront le pouvoir, rien ne changera. Pour assurer la sécurité des piétons, il serait nécessaire de rééquilibrer la relation de pouvoir et assurer ainsi un véritable « partage de la route ». Pour ce faire, il faudrait redonner une place de choix à la marche comme moyen de transport, elle qui souffre encore aujourd’hui d’un manque de respectabilité. Rien ne semble cependant plus loin de la réalité.

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13 commentaires
  • Pierre Samuel - Abonné 17 juillet 2019 09 h 02

    Piétons avant tout !

    Bien d'accord avec vos propos, M. Ducharme. Toutefois dans ce rapport entre automobilistes et piétons, il ne faut surtout pas oublier d'ajouter un tiers intervenant que représentent nombre de cyclistes délinquants pour lesquels enfourcher un vélo est synonyme de < free for all > !

    Qui se rappelle cette époque où les cyclistes, beaucoup moins nombreux qu'aujourd'hui, devaient se munir d'un licence ( à coût minime ), d'une clochette et lumières avant / arrière obligatoires ?

    Comment ce fait-il qu'aujourd'hui, alors qu'ils sont plus abondants que jamais auparavant, plusieurs circulent n'importe comment et indifféremment autant sur les trottoirs et la voie publique que sur les pistes cyclables ?

    Pour avoir déjà été victime et assisté à de graves délits de fuite ignorés et conséquemment impunis, ce laisser-aller des autorités municipales est absolument inacceptable !

    Certains d'entre eux considèrent, ni plus ni moins, les piétons comme un simple obstacle à franchir dans leur course effrénée vers l'atteinte de leur nouveau record de vitesse ...

    Comparativement à tout autre type de véhicule, pourquoi l'immense majorité de certains < chauffards sur deux roues > s'en tirent-ils si facilement si ce n'est lorsque l'un(e) d'entre eux / elles, respectueux ou non des règles, est malheureusement victime d'un accident fatal ?

    • Mike Muchnik - Abonné 17 juillet 2019 11 h 24

      Monsieur Samuel, vous étalez des idées fausses. Selon des études récentes, les automobilistes commettent beaucoup plus d’infractions que les cyclistes. D’autres études ont conclus que la majorité des cyclistes qui commettent une infraction le font pour être plus en sécurité (ex : partir avant le feu vert pour être plus visible) tandis que les automobilistes le font pour sauver du temps.

    • Pierre Samuel - Abonné 17 juillet 2019 13 h 40

      M. Muchnik,

      Il va de soi, qu'il y a plus d'infractions de la part des automobilistes parce qu'effectivement ils sont plus nombreux ! Si vous me lisez correctement, je ne mets pas tous les cyclistes dans le même panier. Toutefois, quiconque peut constater, soit pour avoir été victime et / ou témoin de comportements dangereux, incluant délits de fuite, de la part de certains < chauffards sur deux roues >, il demeure inacceptable que ceux-ci s'en tirent si facilement < ni vus, ni connus >, faute de réglementation adéquate, au même titre que n'importe quel véhicule circulant sur la voie publique. Personnellement, j'ai rarement vu, à l'exception de poussettes ou tricycles pour enfants ( n'ayant rien de comparable ) d'autres types de véhicules se déplacer à vive allure sur les trottoirs arrivant subitement de nulle part !

      Que la majorité des cyclistes soient respectueux, on peut, à ce compte, en dire autant de n'importe quel individu automobiliste ou piéton... Celui-ci est cependant, sans conteste, le plus vulnérable des trois !

      A bon entendeur, salut !

    • Luc Le Blanc - Abonné 18 juillet 2019 07 h 33

      Pour moi qui me déplace principalement à vélo, les piétons sont un élément incontrôlable. Qu'ils passent sur les feux rouges ne me dérangerait pas s'ils le faisaient en toute connaissance de cause et en tenant compte des autres utilisateurs de la route. Le feu piéton au rouge devrait les allumer (!) sur le fait qu'une autre voie a le feu vert, mais ce n'est pas le cas.

      Allez observer le carrefour Mont-Royal et Saint-Hubert: dès que le feu de la voie au sud passe au rouge, les piétons foncent aveuglément vers l'est bien que le feu piéton reste au rouge car les véhicules arrivent maintenant sur eux du nord (Resther). Ce comportement s'observe un peu partout: le piéton démarre dès qu'un feu change, quel que soit ce changement. Et la distraction causée par les téléphones n'aide en rien. À tel point que le klaxon à air qui complète ma clochette pour atteindre les automobilistes me sert plus souvent à l'endroit des piétons rendus sourds par leurs écouteurs :(

  • Jean Richard - Abonné 17 juillet 2019 09 h 20

    Un bon résumé

    Voilà un assez bon résumé de la situation. D'une part, la tout puissante industrie automobile a réussi à imposer la voiture individuelle comme mode de vie d'une part, et surtout comme mode de domination. D'autre part, il y a la désastreuse culture de la SAAQ et de Transport Québec, colonisés par l'industrie automobile.
    Aussi longtemps que la culture de la SAAQ ne changera pas, la situation n'évoluera pas et on continuera à dénombrer, jour après jour, des morts et des blessés sur la voie publique, et on continuera à subir les méfaits de l'automobile, une des plus grandes sources d'inconfort urbain.
    Aussi longtemps que la négligence humaine sera automatiquement dénudée de toute responsabilité, les choses ne pourront pas changer. Une voiture de deux tonnes lancée à 80 km/h sur la voie publique urbaine, c'est une arme de destruction, pointée vers des victimes potentielles, les piétons et les cyclistes étant les plus exposés.

    • Jérôme Laviolette - Abonné 18 juillet 2019 12 h 32

      Les cyclistes commettent peut-être des infractions qui sont très visibles, mais combien de piétons sont tués ou blessés gravement par des cyclistes chaque année au Québec ? Probablement quelque part entre 0 et 2 si on se fit aux très rares fois où ce type d'évènement fait les manchettes.
      En revanche, en 2018, 69 piétons et 10 cyclistes sont morts des suites d'une collision avec un véhicule motorisé.
      Ensuite, il est largement démontré que lorsque les cyclistes peuvent profiter d'infrastructures cyclables de qualité, sécuritaire, séparé de la circulation automobile et des trottoirs (comme aux Pays-Bas et au Danemark par exemple, mais aussi comme on retrouve dans un nombre grandissant de ville du monde qui réalise tous les bénéfices environnementaux, sociétaux et économiques du vélo), les cyclistes sont beaucoup plus respectueux du code de la route car ils savent que 1) le code est penser aussi pour eux et non pas uniquement en fonction de l'automobile et 2) que les infrastructures sont AUSSI pensées pour eux.

      Finalement, je vous invite à consulter ce site qui répond très clairement à vos arguments qui ne tiennent pas la route : https://cyclingfallacies.com/fr/

      Bonne lecture!

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 17 juillet 2019 10 h 14

    L’article 446 a du sens

    Quand une auto roule à 25 km/h et qu'elle se trouve à 5 mètres du passage pour piétons, ce n'est pas le temps de s'y engager.

    Je n'ai pas d'auto et je marche beaucoup. Quand je veux traverser un passage pour piétons, je le fais à un moment le moins dérangeant possible pour les automobilistes. Pas par servilité, mais pour des raisons d'ordre environnemental. Une auto qui arrête et qui repart pollue davantage qu'une auto qui roule.

    J'applique la même politique aux feux de circulation. Il m'arrive souvent d'arrêter ma marche et de faire signe à un automobiliste de tourner devant moi avant de traverser. Ainsi, son auto est arrêtée moins longtemps, et, souvent, il laisse aussi passer les autos derrière lui qui continuent leur route en ligne droite. Et quand je traverse, je le fais plus rapidement qu'en marchant sur le trottoir.

    Des piétons rois, j'en vois souvent. Ils enragent les automobilistes en traversant les rues le plus lentement possible. Il y a beau y avoir 10 autos en ligne qui attendent, monsieur traverse à petits pas, sans se dépêcher aucunement. Quelle attitude désolante. Je ne parle pas ici des personnes âgées ou handicapées, bien entendu.

    • Luc Le Blanc - Abonné 18 juillet 2019 08 h 16

      J'abonde dans votre sens. Depuis qu'on célèbre la priorité des piétons, je les vois quotidiennement s'engager à l'improviste et sans regarder dans les passages piétonniers devant le métro Laurier. L'efficacité de mes freins à disque en a sauvé plus d'un, même si je ne dépasse guère les 25 km/h à vélo...

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 18 juillet 2019 13 h 07

      Aucun lien de parenté.

  • Mopa Martin - Inscrit 17 juillet 2019 12 h 46

    @Pierre Samuel

    Comme toujours pour tout article sur les automobilistes, on a le droit à un commentaire sur ces sacrés cyclistes. En oubliant complètement que malgré les cyclistes dangereux, très rares sont les décès qui leur sont imputés. Au contraire des voitures. Qui ne vous inquiétez pas, passent tranquillement au feu rouge ou ne s'arrêtent pas aux panneaux arrêt.

    • Pierre Samuel - Abonné 17 juillet 2019 15 h 44

      @ Mopa Martin :

      Vous avez en partie raison. Probablement du fait que les accidents impliquant cyclistes / piétons sont rarement cause de décès et conséquemment non publicisés, faute de preuves : < partis ni vus, ni connus >... et d'identification adéquate exigée par les municipalités.

      Pour avoir personnement déjà été victime et, quotidiennement comme tout un chacun ( soucieux d'ouvrir les yeux), témoin de sérieuses infractions de la part de certains < chauffards sur deux roues >, faut-il obligatoirement attendre qu'une personne succombe avant d'agir, se foutant éperdument de ceux qui subissent de graves séquelles d'étourdis disparus incognitos dans la nature ??? Me semble que poser la question, c'est y répondre !

      Salutations !

  • Diane Pelletier - Abonnée 17 juillet 2019 15 h 36

    Une réalité non négociable.

    Au départ, les rues ont été conçues pour la voiture. Les voitures et leurs conducteurs.
    Les conducteurs de ce fait s'octroient la préseance des routes, du code routier, obtiennent un permis de conduire.
    En tant que piétonne, face à l'ominiprésence de la culture du déplacement en voiture, si je traverse une rue, je surveille s'il y a présence
    d'une auto qui pourrait me frapper. Car si on vit dans son époque, nous constatons que la publicité pour l'achat d'une auto prend beaucoup de place et que des chaussures de marche en ville n'en ont pas pantoute.
    Si un automobiliste me fait signe de traverser, je ne me sens pas diminuée. Il tient le haut du pavé. Tant et aussi longtemps que les urbains
    à VU de Montréal achètent ce genre de véhicules et ce de plus en plus, je suis vulnérable face à leur prolifération et j'en tiens compte.