La démocratie libérale face à la tentation autoritaire

Selon l'auteur, Vladimir Poutine ne voit dans la démocratie qu’un régime fragile, décadent, livré aux influences délétères de la modernité.
Photo: Tiziana Fabi Agence France-Presse Selon l'auteur, Vladimir Poutine ne voit dans la démocratie qu’un régime fragile, décadent, livré aux influences délétères de la modernité.

Il ne nous manquait plus que cela : bien droit dans ses bottes d’autocrate, Vladimir Poutine fait la leçon aux démocraties, qu’il juge trop molles en matière d’immigration et trop complaisantes en ce qui concerne « les libertés sexuelles ». Tenant d’un pouvoir « viril » et d’un ordre moral inspiré de l’orthodoxie religieuse à laquelle il s’est converti sur le tard, Poutine ne voit dans la démocratie qu’un régime fragile, décadent, livré aux influences délétères de la modernité.

Pour ce qui est de l’immigration, Poutine est mal placé pour en parler puisqu’il serait étonnant que les Baltes, les Polonais et les Ukrainiens, proches voisins des Russes, veuillent émigrer en Russie, vu l’état de servitude qu’ils ont subi du temps de l’Union soviétique, dont, du reste, il est un nostalgique fleuron : ils préfèrent émigrer en Europe occidentale, où les conditions de vie sont infiniment meilleures et les libertés, mieux assurées. Ce qui n’a pas empêché les démocraties de prospérer et de s’en mieux porter !

Quant à ces libertés, et pour la gouverne de M. Poutine, il n’y a pas de « libertés sexuelles » en démocratie, mais des libertés individuelles qui irriguent et fécondent toutes les activités humaines et dont jouissent tous les individus, hommes et femmes de tous les horizons. Les autocrates ont un problème épidermique avec les libertés : ils en ont peur, ils pensent que celles-ci sont génératrices de troubles, d’anarchie, qu’elles sont une menace à leur autorité.

Pour un libéral disciple de Locke et de Tocqueville, liberté n’est pas licence, mais exigence, civisme, sens des responsabilités dans l’État de droit. Le démocrate épris de liberté se fait violence, maîtrise ses instincts, alors que l’autocrate, lui, fait violence aux autres et donne libre cours aux plus vilaines de ses pulsions : le premier s’impose rigueur et discipline, le deuxième s’abandonne aux excès de son pouvoir.

Multiculturalisme et identité

Le populisme n’est pas nouveau. Dans l’entre-deux-guerres (1919-1939), les libertés, l’immigration, le parlementarisme et autres « dérives » démocratiques étaient la cible, entre autres, de l’Action française de Charles Maurras en France, nationale-populiste avant l’heure, qui vomissait la République parlementaire (qualifiée de « gueuse ») et vouait le juif aux gémonies parce que celui-ci déconstruisait (mot fétiche des populistes pour désigner le travail de sape des étrangers dans un pays d’accueil) le tissu identitaire d’un peuple. Hier le juif, aujourd’hui le basané d’Afrique et d’Asie, notamment musulman : bref, chaque société sécrète son métèque ! Ce manichéisme repose sur un mensonge : l’immigration n’a pas empêché les démocraties d’Europe et d’Amérique de prospérer et de promouvoir les droits et les libertés, sans compter que le sens de l’État et le sentiment national sont bien vivants, en France, en Allemagne et ailleurs.

Au Québec, on a tendance à croire que la démocratie libérale privilégie le multiculturalisme, et donc altère le sentiment national des Québécois. Les populistes en font leurs choux gras et veulent subséquemment réduire les libertés et l’immigration tout à la fois. C’est un mauvais procès qu’on fait à la démocratie libérale. Le multiculturalisme tend à classer les individus selon les ethnies, la religion, les nationalités, ce qu’on appelle les ethnocultures, alors que le libéralisme politique met l’accent sur les individus et sur leur appartenance à un corps politique appelé société, État, nation. Dans une démocratie libérale, l’individu est un citoyen, non l’affilié à une ethnoculture. L’introduction du multiculturalisme dans nos institutions (art. 27 de la Charte canadienne) nuit au sentiment d’appartenance à la nation. Par pitié, qu’on cesse de confondre le multiculturalisme avec le libéralisme politique !

Pour les adeptes des régimes autoritaires, tout est prétexte à dénigrer la démocratie : l’immigration, la lenteur des procédures parlementaires et judiciaires, la multiplicité des débats, le pluralisme des partis politiques et des mouvements socioculturels, surtout l’impression d’un délitement (ou déconstruction) du tissu identitaire. Ils oublient que la nation est plus qu’une identité, c’est une adhésion à un passé, à des traditions, à des principes, à des représentations, c’est une volonté d’appartenance à une entité qui se forge continuellement en fonction du temps, de l’évolution des mentalités et des lois. Pendant deux siècles, la démocratie libérale a accompagné l’épanouissement des États et des nations dans le monde, elle ne l’a nullement entravé comme veulent nous le faire croire les radicaux-populistes d’Europe et d’Amérique.

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