Francophonie: il faut revoir la politique linguistique canadienne

«La politique linguistique canadienne a été construite de façon à opposer les minorités francophones et le Québec. La francophonie peut-elle écrire sa propre histoire?», questionne l'auteur.
Photo: iStock «La politique linguistique canadienne a été construite de façon à opposer les minorités francophones et le Québec. La francophonie peut-elle écrire sa propre histoire?», questionne l'auteur.

Le 2 juillet dernier, on apprenait la signature d’une entente unissant deux associations de défense des droits des francophones hors Québec et le groupe porte-parole des Anglo-Québécois (le Quebec Community Groups Network). Le lendemain, Le Devoir rapportait que la Commission scolaire English Montreal pouvait compter sur l’appui de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario et de la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick dans son combat judiciaire visant à bloquer la décision du gouvernement québécois de transférer deux écoles anglophones à une commission scolaire francophone de Montréal.

La nouvelle brise l’élan qui, depuis plusieurs mois, favorisait un rapprochement entre le Québec et les francophones minoritaires.

On rappelle souvent l’intervention du procureur général du Québec devant la Cour suprême du Canada dans l’affaire Commission scolaire francophone du Yukon, district scolaire #23 c. Yukon (2015). La commission scolaire francophone souhaitait se voir reconnaître le pouvoir de fixer elle-même les critères d’admissibilité dans son école. Québec plaidait l’inverse ; il voulait s’assurer que ce pouvoir demeure entre les mains des gouvernements provinciaux (et dans cette affaire, du territoire). C’était une façon de défendre la loi 101.

Au sein de la francophonie minoritaire, la réaction à la plaidoirie du procureur général du Québec avait été vive. Le gouvernement québécois était presque accusé d’être responsable de l’assimilation des francophones hors Québec. Le 30 janvier 2015, le président d’une association de défense des droits des francophones minoritaires écrivait ceci dans les pages du Devoir : « Je trouve vraiment déplorable que le Québec, qui est notre grand frère, n’ait pas la capacité, ni le courage, de se tenir à nos côtés. »

Mais à ce moment, on se souvenait moins de l’autre côté de la médaille. Dans les affaires Nguyen (2009), Solski (2005) et MacDonald (1986), ce sont les associations de défense des droits des francophones minoritaires qui intervenaient en Cour suprême contre la position du Québec. On pourrait aussi rappeler les deux affaires Blaikie (1979 et 1981), dans lesquelles Georges Forest, l’un des plus grands défenseurs du fait français au Manitoba, joignait sa voix aux adversaires de la loi 101.

Dans l’affaire Solski, le procureur général du Québec soutenait que le droit à l’instruction dans la langue de la minorité prévu dans la Charte canadienne devait être interprété en tenant compte du contexte particulier du Québec. Des associations de défense des droits des francophones minoritaires étaient intervenues pour exprimer leur « profond désaccord » avec cette position. « Au contraire », écrivaient-elles dans leur mémoire, ce qu’il faut, c’est « imposer des balises nationales [pancanadiennes] en matière d’éducation dans la langue de la minorité ».

Dans l’affaire MacDonald, le procureur général du Québec défendait le droit des municipalités québécoises de diffuser des documents de nature judiciaire rédigés uniquement en français. À l’opposé, la Société franco-manitobaine soutenait, dans un mémoire déposé en anglais seulement, que la Constitution de 1867 « protège l’utilisation de la langue de la minorité linguistique contre la tyrannie de la majorité », et que cet objectif serait trahi si la Cour tranchait en faveur du Québec, c’est-à-dire « en faveur du pouvoir de la majorité [québécoise] […] d’éradiquer l’utilisation de l’anglais dans tous les documents imprimés » (traduction libre).

Un sommet pour 2020

On entend souvent dire que le Québec ignore les réalités de la francophonie minoritaire. L’entente du 2 juillet rappelle que l’inverse est aussi vrai.

On aura entendu (le 12 juin 2019, alors que l’entente était en préparation) le président de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario dire que les francophones minoritaires et les Anglo-Québécois vivent « la même situation ». On aura aussi entendu (le 12 juillet, lors de sa signature) le président de la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick faire des parallèles : « Dans les communautés anglophones du Québec, cela peut ressembler drôlement à ce que peuvent vivre les communautés acadiennes du Nouveau-Brunswick. »

Les francophones hors Québec ne sont pas des dead ducks. De là l’intérêt d’un sommet sur « le rapprochement des francophonies canadiennes », qui doit avoir lieu en juin 2020 à Québec. Il faudra alors garder en tête l’entente du 2 juillet. Et il faudra surtout poser la question du régime. Car la politique linguistique canadienne a été construite de façon à opposer le Québec et les minorités francophones. La francophonie canadienne peut-elle écrire sa propre histoire ? Québec a-t-il complètement repris goût à défendre ses intérêts nationaux ? L’occasion est historique.

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7 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 13 juillet 2019 07 h 04

    Vous êtes deux générations trop tard

    Pourquoi un sommet pour 2020? Ce sera un discours à sens unique puisque les francophones hors Québec de souche n’existent plus à part des Québécois expatriés. Les leaders autoproclamés des divers groupes francophones et leurs organisations veulent continuer à être subventionnés par le gouvernement fédéral, celui-même qui participe activement à la disparation des Français d’Amérique. Ils veulent être payés pour parler français hors Québec.

    Essayez de trouver un francophone hors Québec qui parle français durant la journée et on vous souhaite bonne chance. Les francophones hors Québec ne sont plus des dead ducks, ils ont sont morts et enterrés depuis longtemps. J’imagine que personne n’a reçu le courriel, l’instagram ou le tweet encore.

    Pour les commissions scolaires francophones hors Québec, la plupart sont catholiques et subventionnées à 100% par les deniers publics. Les religieux ont trouvé une façon d’ouvrir des écoles de confession catholique sous l’auspice de la langue française. Et le pire dans tout cela, la plupart des élèves sont des anglophones parce que vous n’avez pas besoin d’être francophone pour y être admis.

    Alors, pour toutes les causes comme « Commission scolaire francophone du Yukon, district scolaire #23 c. Yukon (2015) », Nguyen (2009), Solski (2005) et MacDonald (1986), les francophones hors Québec s’en foutent parce qu’ils sont déjà assimilés. Le combat a cessé il y a longtemps. Vous êtes deux générations en retard.

    Ceci dit, la bataille des francophones hors Québec est perdue mais la guerre n’est pas finie. C’est au Québec que le tout se passe maintenant. Et si seulement les Québécois comprenaient la fragilité de leur situation linguistique dans cette mer anglo-américaine et les médias de communication de masse de la 4e révolution industrielle qui sont tous dans la langue de Doug Ford, il y aurait peut-être urgence dans la demeure.

    Cyril Dionne
    Franco-Ontarien de la 3e et dernière génération

  • Sylvain Rivest - Abonné 13 juillet 2019 10 h 07

    Comme l’eau et l’huile ne se mélange pas...

    A mon avis, un territoire ne peut être bilingue. C’est une question de temps, la majorité assimilera la minorité. Je penses que langue n’est pas juste un médium de communication, ce serait aussi une façon de penser, une façon de construire ses idées. Nous avons peu en commun avec le reste du Canada et la langue en est sûrement la cause. Les francophones hors Québec, qui baignent dans cet environnement, sont assimilés jusque dans leurs idées, ils pensent comme des canadiens anglais. On le voit chez les immigrants, l’intégration se fait par la langue. À Montréal certaines communautés baignent dans un environnement anglophone, ils pensent comme eux, votent comme eux et se liguent contre le Québec francophone comme le roc. Je crois même que si nous retirions le fait anglais de Montréal les situations conflictuels, entre cette ville et le reste du Québec se dissiperaient au bout d’une génération. Nous maintenons une tension inutile et contre-productive en facilitant l’anglais au Québec. Ottawa l’a compris, mais pas le Québec. Serions-nous trop naïfs? Pour un québécois, le Canada est une place à visiter et non pour s’y installer à moins de chercher à se faire assimiler. C’est juste mon avis.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 13 juillet 2019 12 h 34

      "Serions-nous trop naïfs? Pour un Québécois, le Canada est une place à visiter et non pour s'y installer à moins de chercher à se faire assimiler. C'est juste mon avis." Je partage entièrement cet avis M. Rivest.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 13 juillet 2019 12 h 43

    Le taureau et la carpette

    C'est presqu'un titre de fable et il illustre assez bien le rapport de force entre anglos et francos. Cependant, un mot met en commun ces deux communautés: PARESSE. Paresse intellectuelle pour les uns et paresse de la mémoire pour les autres...Je me souviens de quoi au juste??

  • Gilles Bonin - Inscrit 13 juillet 2019 16 h 58

    Un gros éclat de rire

    pour penser que le Kénédâ fera autre chose que de n'être fondamentalement qu'un pays anglophone.

  • André Labelle - Abonné 14 juillet 2019 14 h 17

    METTRE EN PLACE UN PROGRAMME UTOPIQUE

    Le Québec devrait créer un programme de rapatriement des Franco hors Québec (FHQ) qui donnerait à ces derniers désirant s'installer au Québec d'importants avantages financiers et fiscaux à très long terme, peut-être sur plus qu’une génération, pour eux et leur famille.
    Imaginons tous ces FHQ, fatigués de se battre pour vivre en français quittant le ROC pour venir s'établir au Québec. Et au diable l'université francophone, les hôpitaux francophones, les commissions scolaires francophones, l'unilinguisme anglo enfin acquis ...! C'est Doug Ford qui serait heureux.
    Peut-être que la pénurie de main d'œuvre diminuerait, qui sait ?

    «Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait.»
    [Mark Twain