Les francophones européens sont «en marche»

Ursula von der Leyen en compagnie du président du Conseil européen, Donald Tusk
Photo: Francois Lenoir Associated Press Ursula von der Leyen en compagnie du président du Conseil européen, Donald Tusk

La nouvelle architecture européenne se dévoile pour que le nouveau cycle de pouvoir, qui s’instaure cette semaine, soit l’un des plus prolifiques dans un contexte particulièrement tendu et imprévisible.

Vraisemblablement, l’Union européenne (UE) veut devenir exactement ce que la chancelière allemande, Angela Merkel, anticipait il y a quelques années, soit un « acteur global » !

Sauf que, paradoxalement, ce ne fut pas à elle de choisir l’équipe vouée à cette tâche gigantesque, mais au président français, Emmanuel Macron. Avec un coup réfléchi et bien placé (en éliminant le candidat proposé initialement à la tête de la Commission européenne), il a proposé au sommet des cinq institutions européennes les plus importantes (Commission de l’UE, Banque centrale, Conseil de l’UE, Parlement et haut représentant pour les Affaires extérieures) des francophones dont il est très proche. De toutes ces nominations, celle d’Ursula von der Leyen, la ministre de la Défense dans le cabinet d’Angela Merkel, est la plus surprenante, mais en harmonie avec son désir, exprimé sans détour, à la Sorbonne, de reformer l’Europe en profondeur.

Quel est le ressort derrière une telle démarche française, acceptée facilement par les 27 partenaires qui se trouvaient à la table de négociation ?

Deux types d’orientations se dessinent à l’horizon de l’UE pour les prochaines décennies, sinon deux siècles, si l’on se fie aux propos récents du président de l’Institut français des relations internationales (IFRI), Thierry de Montbrial, quant à la période nécessaire pour la finalisation de la construction européenne.

La première relève plutôt du registre administratif. Des voix se confrontent, dans un désaccord total, sur le modèle ultérieur à suivre dans le rapport entre le pouvoir bureaucratique qui se trouve à Bruxelles et les gouvernements des États-nations de l’UE. Le statu quo, celui d’une organisation intergouvernementale, ne convient plus aux membres fondateurs (des pays occidentaux qui gravitent autour du couple franco-allemand) ni aux quelques pays réunis dans le groupe de Visegrad (la Pologne et la Hongrie en font partie). Attribuer plus de pouvoir aux décideurs de l’UE au lieu de l’idée de rapatrier des pouvoirs aux États membres constitue jusqu’à présent un sujet controversé qui explique, en partie, la montée du nationalisme dans certains cas. Or, Mme von der Leyen, fille d’un ancien directeur général de la Commission, reste très affirmée en ce sens puisqu’elle privilégie la piste « fédéraliste ». En l’occurrence, le pouvoir serait plus centralisé, et l’UE se transformera désormais dans une fédération des États-nations (la réplique plus moderne du Saint-Empire romain germanique).

Quête identitaire

La deuxième orientation de l’UE est plutôt l’expression d’une quête identitaire, plus abstraite. Quel visage aura l’acteur global tant souhaité par Mme Merkel à l’heure de son crépuscule politique, alors qu’elle exerce directement le pouvoir en Allemagne depuis 2005 ? Le besoin d’une Europe qui parle de sa propre voix est retentissant dans des circonstances complexes, caractérisées par les fortes tensions dues au Brexit, au protectionnisme et à l’isolationnisme américains et à l’émergence de la Chine comme acteur commercial en mouvement vers l’Europe (la nouvelle « Route de la soie »).

Depuis des décennies, l’UE dans son ensemble constitue un bloc dont la sécurité est assurée par les États-Unis via l’OTAN. On peut dire que c’est une extension même de l’« hyperpuissance » américaine, car les États-Unis consolident leur hégémonie grâce au rempart offert par l’Europe face aux différentes aspirations euro-asiatiques (Russie, Chine).

Par contre, sans l’Europe, les États-Unis réactivent l’option incluse dans la « doctrine Monroe », qui prévoit l’isolement par rapport au Vieux Continent. Avec le départ prochain de la Grande-Bretagne de l’UE, les ressources financières pour défendre l’Europe proviennent à 80 % de l’extérieur ! À la lumière de la nouvelle donne, Macron recommande aux alliés européens des solutions à adopter pour leur propre défense. Le profil politique de Mme von der Leyen correspondait parfaitement à son objectif et le président français, habile et flexible, n’a pas laissé l’occasion lui échapper : il veut, à ce stade, doter l’UE d’une armée propre. C’est « l’Europe de la sécurité » qui prévaut dorénavant, selon les principes insérés dans l’Agenda stratégique 2019-2024. Le document présenté lors du dernier sommet de l’UE, celui de Sibiu, en Roumanie, il y a quelques semaines, atteste que la priorité sera « d’augmenter les investissements dans le système de défense européen et la coopération, y compris avec l’OTAN ».

C’est à la nouvelle présidente d’entamer ce processus dont les obstacles s’annoncent majeurs. Pour la première fois depuis les traités de Westphalie, en 1648, basé sur la division de l’Europe centrale et l’équilibre des puissances, le continent lui-même s’accorde une première, celle de mettre au premier plan la souveraineté de l’ensemble communautaire. L’UE devient ainsi un sujet, et non plus un objet des relations internationales.

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3 commentaires
  • François Beaulne - Abonné 12 juillet 2019 10 h 04

    Bon coup de Macron

    Bravo au président Français d'avoir réussi à palcer des francophones et des francophiles à la tête des principales institutions de l'Union Européenne. Souhaitons que ces nominations redonnent au Français la palce qui lui revient au sein des institutions européennes où l'Anglais était en voie de devenir la langue d'expression et de travail. Curieux paradoxe au moment où l'Angleterre se retire de l'UE.
    Il serait quelque peu incongru que la langue de travail de l'Union soit celle d'un pays qui s'en est exclu.

  • Claude Bariteau - Abonné 12 juillet 2019 11 h 15

    Les Traités de Westphalie ont fait sauté les assises du Saint-Empire romain germanique et du pouvoir du royaume espagnol.

    Pour l'auteur, la centralisation des pouvoirs dans l'UE, la création d'une armée et la mise en place d'un régime fédéral plutôt que confédéral après la création d'une monnaie et la mise en place d’eurocrates annonciateurs d’une réplique moderne du Saint-Empire romain germanique.

    Il m'est difficile de concevoir l'UE en une extension de l'Allemagne, encore plus en une fédération qui s'octroie des pouvoirs régaliens sans l'aval des membres, aujourd'hui au nombre de 27.

    L'Allemagne n'est pas une puissance militaire. La France l'est et probablement le pays qui poussera dans cette direction. Les coûts seront élevés pour la majorité des membres de l'UE. Aussi, ça demeurera un dossier douteux que seule une attaque externe peut réchauffer. L'immigration peut aussi être de cet ordre, car il y a plus de 700 millions d'immigrants qui frapperont aux portes de l'UE.

    Quant à l'idée de hausser les pouvoirs de l'UE avec le consentement des membres, encore là il faudrait un déclencheur, d'ordre économique ou autre. Si Shanghai devient la plaque tournante du capitalisme, c'est de l'ordre du possible. L'est plus, à mes yeux, la question de l'environnement.

    L'auteur ne fait écho ni à l’immigration ni à l’environnement. Il s’en tient plutôt à une analyse macro-politique qui renvoie plus au modèle de fédération des États-Unis d’Amérique après la Guerre de sécession. Il eut été plus approprié qu’il y réfère comme le font les Américains qui invite l’UE à suivre leur modèle.

  • Pierre Fortin - Abonné 12 juillet 2019 12 h 15

    « Chantons pour la paix nouvelle De notre Europe unifiée [...] »

    Monsieur Burlacu,

    Souhaitons à nos amis européens que leur projet d'union évolue pour devenir un acteur global cohérent et harmonieux afin d'aspirer à la hauteur de leur hymne à la joie, « Démocratie notre rêve [...] Europe et fraternité ».

    Vous me pardonnerez d'être rabat-joie, mais il est difficile d'accepter votre affirmation concernant la relation UE-USA : « l’UE dans son ensemble constitue un bloc dont la sécurité est assurée par les États-Unis via l’OTAN ». C'est que plusieurs entités de l'UE sont devenues l'objet de convoitise US féroce. On dénombre de plus en plus d'entreprises européennes soumises à l'extraterritorialité des lois US : Alactel, BNP-Paribas, Deutch Bank, British Aerospace et actuellement Airbus, n'en sont que des exemples.

    L'une d'entre elles, Alstom, a été acquise par l'américaine General Electrique en ayant d'abord été contrainte, de manière frauduleuse, de céder sa filiale Énergie. Matthieu Aron, grand reporter et conseiller éditorial à l'Obs, dresse un résumé fidèle (1) de cette affaire de prédation US sur les partenaires européens. Le Directeur de cette filiale Énergie, Frédéric Pierucci, a d'abord été arrêté puis littéralement maintenu en otage afin de convaincre Alstom de vendre ce qui est encore un attribut stratégique pour la France : les turbines Arabelle qui équipent la marine de guerre et les centrales nucléaires qui assurent 75 % de l'électricité de France.

    Dans une interview non-éditée (2) où il parle librement, il aborde tous les aspects de ce problème dans ses dimensions géopolitique et stratégique. L'affaire est l'objet d'un débat public qui monte en intensité et il semble bien qu'on devra faire l'impasse sur cette Europe rêvée qui peine à concrétiser ses ambitions.

    La belle relation UE-USA ne serait-elle qu'un rêve, une Ode à la joie ?

    (1) https://www.youtube.com/watch?v=Tusd8HDmtc4
    (2) https://www.youtube.com/watch?v=dejeVuL9-7c&feature=youtu.be