Le coeur du Vieux-Québec a été arraché

«Fallait-il vraiment sacrifier le Vieux-Québec en lui enlevant ce service de proximité très important et en le dévitalisant encore un peu plus?», se demande l'auteure.
Photo: Lou Stejskal/Flickr «Fallait-il vraiment sacrifier le Vieux-Québec en lui enlevant ce service de proximité très important et en le dévitalisant encore un peu plus?», se demande l'auteure.

Je me suis assise une petite heure devant l’ancien marché du Vieux-Port. Désolation ! Le coeur du Vieux-Québec a été arraché et avec lui une part du tissu social. C’est complètement inconnu pour les gens qui vivent en banlieue, mais le marché du Vieux-Port était une expérience socialement enrichissante, dans un quartier vivant et reflétant encore la vie et les moeurs des résidents. S’y rendre tôt le matin pour voir les producteurs s’installer et pouvoir les saluer, profiter du poisson frais tout juste arrivé, apprécier la réunion d’habitués qui viennent s’asseoir quotidiennement devant le marché en s’entremêlant joyeusement aux touristes. Se reconnaître l’un l’autre. Ce marché-là, c’était nos racines, c’était l’âme du peuple.

Je suis attristée aussi de réaliser que nous avons perdu l’endroit de ravitaillement quotidien pour nous, nombreux résidents du Vieux-Québec qui nous déplaçons à pied ou à vélo. Notre quartier souffre cruellement de services de proximité et c’est maintenant une réelle problématique pour nous.

L’endroit est désert, il n’y a plus de fleurs qui débordent de partout par terre…

J’ai vu par contre pas mal de touristes tenter d’ouvrir la porte sans succès, puis repartir bredouilles. À deux d’entre eux, des Français, j’ai pu expliquer où est la place d’Armes afin d’utiliser la navette qui les mènerait au nouveau marché. « Non, ce n’est pas vraiment les aliments que nous cherchions, mais l’expérience de l’endroit. Nous en avions entendu parler, et ici il y a les bateaux, la rue là (me pointant la rue Saint-Paul), tout est beau ! C’est dommage. Pourquoi a-t-il été déplacé ? »

Bien oui, pourquoi M. Labeaume ?

Je fréquentais le marché du Vieux-Port avec mon père à l’âge de huit ans. Je le fréquentais encore récemment, jusqu’à sa fermeture, à cinquante-deux ans. Et je ne suis pas la seule. C’était le cas de plusieurs résidents de Québec et du quartier qui ont vu grandir le marché. C’est le temps qui fait l’âme des choses. Ce sont les gens qui façonnent un endroit avec leur fréquentation et leur histoire. Je voyage beaucoup et j’aime faire les marchés. Ce qui fait l’ambiance, le petit quelque chose qui nous incite à nous asseoir, rester un peu, à nous imprégner d’un endroit et repartir en ayant l’impression de connaître les habitants, c’est ce que nous retrouvions au marché du Vieux-Port. Je comprends les touristes qui doutent de retrouver cette âme, ce sentiment d’un marché typique, en se rendant au Grand Marché qui n’est somme toute qu’un hall d’alimentation comme il y en a partout.

Ce que je ne comprendrai jamais, c’est pourquoi a-t-il fallu déshabiller Paul pour habiller Jacques ? Pourquoi ne pas avoir laissé le choix aux producteurs et aux commerçants ? Était-ce parce que, au fond, on doutait du succès d’un marché installé dans un endroit dévitalisé, asphalté, bordé d’autoroutes polluantes et que la seule façon d’avoir des producteurs était de ne pas leur laisser le choix ? Fallait-il vraiment sacrifier le Vieux-Québec en lui enlevant ce service de proximité très important et en le dévitalisant encore un peu plus ? J’entends que la Ville cherche le moyen d’attirer des familles dans le Vieux ! Faudrait déjà commencer par cesser d’enlever les riches acquis gagnés au fil des années.

C’est très dommage que, pour un  trip de grandeur, il ait fallu frapper sur ce qui était déjà fragilisé…

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

15 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 11 juillet 2019 08 h 41

    Un choix qui me semble douteux

    Le marché du Vieux-Port, que c'était agréable d'y aller! Et le parc et le Bassin Louise s'y proches. Vraiment une décision fort stupide que de le fermer. Peu de touristes étrangers et d'autres régions du Québec iront à Limoilou, pour y circuler dans un hall alimentaire. Oui! Une mauvaise décision, vraisemblablement.

    M.L.

    • Léonce Naud - Abonné 11 juillet 2019 09 h 52

      Comme le signale M. Lebel, le Marché du Vieux-Port jouxte le bassin Louise, magnifique plan d'eau urbain situé au coeur du Vieux-Québec. Il s'agit cependant d'un Club privé Fédéral dont l'accès est interdit sous peine d'amende ou de prison par le Code criminel du Canada. Si une partie de ce plan d'eau était ouverte au public, comme l'ont solennellement promis pas moins de trois ministres Libéraux fédéraux en...1981, le Marché du Vieux-Port connaîtrait une affluence décuplée sans commune mesure avec celle qui a été la sienne jusqu'à présent. Pour toute information, chercher sur Google : "Société des Gens de Baignade".

  • gaston bergeron - Abonné 11 juillet 2019 10 h 06

    Aller contre le sens commun

    ...pour sauver la face et stimuler l'animation et la vie commerciale autour de l'éléphant blanc Vidéotron à même la vitalité de l'extraordinaire Vieux Marché. Bref, raison d'État et $$$.

  • Jean Lacoursière - Abonné 11 juillet 2019 10 h 13

    Incommensurable connerie...

    ...que de fermer ce marché.

    Peut-être la cause se cache-t-elle dans la volonté du Port de Québec d'urbaniser le pourtour du bassin Louise, en contravention de ses Lettres patentes :

    https://www.youtube.com/watch?v=XlWQu0Ojzwk

    « Seul deux choses sont infinies : l'univers et la bêtise humaine, en ce qui concerne l'univers, je n'en ai pas acquis la certitude absolue. » - Albert Einstein

  • Jean Richard - Abonné 11 juillet 2019 12 h 31

    Pourtant...

    Qu'ont en commun un milieu d'après-midi où il fait très beau et un dimanche midi où il fait également très beau ?

    Les deux dernières fois où je suis allé au marché du vieux port, il y a deux ou trois ans, ce fut un mardi après-midi et un dimanche midi. ce que j'y ai vu était plutôt... désolant. Des océans d'asphalte, aussi appelés stationnements, presque vides (chose rare à Québec, ville de voitures), la surface de ces océans étant le triple de celle du marché lui-même, une autoroute à traverser pour qui venait de la gare du Palais (plutôt déserte elle aussi) et, à l'intérieur du marché, les employés des kiosques formaient la majorité de la population humaine. Il semblait y avoir encore plus de voitures dans le stationnement que de gens dans l'immeuble du marché. Habitué des marchés publics, je m'attendais dans les deux cas à côtoyer beaucoup de gens, en particulier le dimanche midi. Déception ! Pourtant, la quantité et la qualité de l'offre y étaient.

    C'est donc sans étonnement que j'ai appris par la suite le déménagement du marché. Comment un lieu commercial peut-il survivre sans clients ? Aussi quelconques soient les abords du nouveau marché, force est d'admettre qu'il dessert beaucoup plus de gens que l'ancien. À Montréal, les abords du marché Jean-Talon ne sont pas très carte postale ni touristique (du moins touristique à cartes postales), mais le marché étant au cœur d'un quartier assez dense, il est très fréquenté. Et comme si les vieux ports devaient se ressembler, celui de Montréal abrite une petite faune bourgeoise habitant de chics condos, et malgré cette richesse apparente, le quartier n'attire que des restaurateurs. Le reste ressemble à un désert alimentaire semblable au vieux port de Québec.

    Bref, la loi du marché a joué contre le marché du vieux port. Si celui-ci n'a pas survécu, c'est peut-être qu'il lui manquait quelque chose.

    • Jean Lacoursière - Abonné 11 juillet 2019 12 h 56

      « La loi du marché a joué contre le marché du Vieux-Port. » - Jugement basé sur deux visites

      Hahaha !

    • Anne-Marie Lapointe - Abonné 11 juillet 2019 13 h 13

      Je trouve que vous êtes un peu à côté de la plaque. Le marché était souvent achalandé et fréquenté. Ce n'est pas pour des raisons de rentabilité qu'on a décidé de le changer de place, mais bien à cause de la volonté de la Ville de faire en sorte de revitaliser le secteur ExpoCité, à proximité du Centre Vidéotron, où personne n'a nécessairement le goût de flâner ni de se balader. Bref, on déshabille Paul pour habiller Jean, et personne ne peut parier si les gens fréquenteront en grand nombre ce nouveau Grand Marché qui n'a aucun véritable attrait, à proximité, pour attirer badauds et touristes.

    • Jean Richard - Abonné 11 juillet 2019 16 h 32

      @Anne-Marie Lapointe – J'ai habité à Québec pendant plusieurs années. Je vivais à 3,5 km du marché. S'y rendre à pieds prenait 40 minutes. Ça fait un peu loin. S'y rendre en autobus prenait aussi 40 minutes. Il restait le vélo : c'était une aventure qui tenait du sport extrême et j'avais 20 ans de trop pour jouir des montées d'adrénaline inévitables en vélo dans la vieille capitale.
      En d'autres mots, même en habitant dans un quartier central (Montcalm), ce marché public était pour ainsi dire inaccessible.
      À Montréal, si le plus vieux marché de la ville est encore bien vivant, c'est que dans un rayon de 3,5 kilomètres, il y a près de 100 000 personnes, qui peuvent venir à pieds, en vélo (très facile – sauf que le grand stationnement de vélos est toujours plein – mais il y a deux stations Bixi pour le vélo en libre service) à quoi s'ajoutent deux lignes de métro et cinq lignes d'autobus. Bref, le marché est accessible contrairement à l'ancien marché du vieux port. Les gens qui y viennent débordent largement le rayon de 3,5 kilomètres et le font en vélo ou avec les transports en commun.
      Certes, les abords du nouveau marché ne sont pas aussi populeux que ceux du marché Jean-Talon, mais ils sont plus accessibles à un plus grand nombre. Peut-on reprocher au gens de miser sur l'accessibilité ?
      Quant aux touristes, au goût de flâner ou de se balader, où est la différence ? Les quartiers qui entourent le marché Jean-Talon n'ont rien de touristique, rien des merveilles de l'architecture et pourtant, les touristes sont de plus en plus nombreux et les aires de détentes sont bien achalandées.
      Reste le côté social : se pourrait-il que les bobos du vieux port soient un peu agacés de voir le marché s'installer au cœur d'un quartier dit populaire ?

    • Jean Lacoursière - Abonné 11 juillet 2019 17 h 47

      Jean Richard est formidable.

      Habitant autrefois le quartier Montcalm (qui n'est pas le Vieux-Québec), où il avait le loisir de fréquenter un supermarché ou les Halles de la rue Cartier (un genre de marché en soi), il aurait aimé que le Marché du Vieux-Port soit plus proche de chez lui et sans une côte à franchir aller-retour. Il décrète alors que le Marché du Vieux-Port est globalement « inaccessible » à partir de sa seule expérience personnelle et trouve donc bonne l'idée de le fermer pour en ouvrir un à côté du Centre Vidéotron, soit... encore plus loin du quartier Montcalm ! Trouve-t-il cette idée bonne parce qu'il y serait allé en char et que le stationnement y est grandiose ?

      Il banalise ensuite les échanges de nature économique, sociale et culturelle entre les touristes et les marchands du Marché du Vieux-Port, lesquels touristes n'iront pas au Centre Vidéotron.

      Enfin, il accuse les habitants du Vieux-Québec d'être jaloux de voir s'implanter un marché dans Limoilou. Bref, d'être des chiâleux.

      Vraiment, vraiment formidable. Souhaitons que monsieur n'ait pas un travail dans le domaine de l'aménagement urbain au sein d'une administration municipale.

  • Paul Gagnon - Inscrit 11 juillet 2019 13 h 34

    Il y a longtemps

    que le coeur du quartier a été arraché.

    C'était au début des années '70, quand le fédéral a décidé d'en chasser les habitants (des gens ordinaires au sens orwellien) pour transformer le quartier en musée, doublé d'un quartier de bobos. Bobos qui sont de passage entre deux condos et deux voyages à l'étranger.