L’illusion de la symétrie entre les minorités linguistiques du Canada

Des Franco-Ontariens manifestant à Ottawa, en décembre dernier, à la suite de l’annonce par le gouvernement de Doug Ford de coupes dans les services en français
Photo: Patrick Doyle La Presse canadienne Des Franco-Ontariens manifestant à Ottawa, en décembre dernier, à la suite de l’annonce par le gouvernement de Doug Ford de coupes dans les services en français

La nouvelle est tombée récemment : la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB) et l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO) ont signé un protocole d’entente avec le Quebec Community Groups Network (QCGN), le groupe porte-parole des Anglo-Québécois. Les réactions ont été immédiates et vives sur les réseaux sociaux. Nous croyons que cette entente est mal avisée et imprudente sur le plan politique pour les quatre raisons suivantes.

1. L’objectif déclaré de l’entente est de faire des langues officielles un enjeu électoral lors de la prochaine campagne fédérale. Si cela est en fait l’objectif poursuivi, la stratégie n’est pas la bonne. Ce n’est pas une coalition à trois qui va convaincre les partis politiques de l’importance des langues officielles au pays. Il faut plutôt faire une coalition à 25, à 40, voire à 50 groupes et institutions concernés de près ou de loin par la Loi sur les langues officielles. Nous pensons notamment à la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada, mais aussi à l’Association des collèges et universités de la francophonie canadienne, au Réseau de développement économique et d’employabilité, à l’Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo (ADISQ) ou à l’Association canadienne d’éducation de langue française. Comme le veut l’adage, plus on est nombreux, mieux c’est.

2. La SANB et l’AFO sont des groupes de défense des droits et des intérêts des francophones, plus particulièrement des Acadiens du Nouveau-Brunswick et des Franco-Ontariens. La mission du QCGN est tout autre. Loin de nous la volonté de délégitimer les droits et les intérêts des Anglo-Québécois, mais soyons clairs : la situation du français au Canada n’équivaut pas celle de l’anglais. Même si la Loi sur les langues officielles traite les minorités francophones à l’extérieur du Québec et les Anglo-Québécois de façon symétrique, la menace sur leurs intérêts et leurs droits est loin d’être similaire.

3. L’entente avec le QCGN intervient à un bien mauvais moment. Depuis l’élection des gouvernements conservateurs de Doug Ford en Ontario et de Blaine Higgs au Nouveau-Brunswick, un élan de sympathie pour les francophones à l’extérieur du Québec souffle sur la province. Les médias québécois n’ont pas autant parlé de nous depuis l’affaire Montfort en Ontario à la fin des années 1990. Le drapeau franco-ontarien a flotté à l’Assemblée nationale, le gouvernement Legault prévoit un grand Sommet sur le rapprochement des francophonies canadiennes en 2020 et, plus récemment, les Franco-Ontariens ont ouvert le défilé de la fête nationale du Québec à Montréal.

La population québécoise dans son ensemble devrait être considérée comme une alliée naturelle des francophones de l’extérieur du Québec, alors que l’entente donne l’impression que leurs seuls alliés sont les anglophones du Québec. Cela n’est pas acceptable.

4. L’entente comporte sept engagements, dont le suivant est particulièrement préoccupant : les trois groupes s’engagent à « être d’accord de façon unanime sur les enjeux qui seront soulevés en vue de l’élection fédérale ». Pour le dire autrement, les prises de position et les actions de l’un devront obtenir l’aval des autres. Cet engagement est l’équivalent d’un veto. C’est dire que lors de la prochaine campagne électorale, la SANB et l’AFO ne pourront pas soulever un enjeu sans l’aval du QCGN. Sur les réseaux sociaux, les dirigeants des deux groupes francophones ont précisé que l’entente ne peut « contraindre légalement l’autre association à quoi que ce soit ». Il va sans dire que la contrainte légale n’est pas le seul moyen de rendre obligatoire une entente. L’obligation morale de respecter la parole donnée est tout aussi importante, car sinon pourquoi signer une entente. Dans les faits, la SANB et l’AFO viennent effectivement de donner un veto sur leurs prises de position et leurs actions politiques à un organisme de défense des droits et des intérêts des Anglo-Québécois.

Dans l’ensemble, nous croyons qu’il existe des possibilités pour les groupes francophones de collaborer avec le QCGN, mais pour cela, nul besoin d’une entente formelle annoncée en grande pompe. Le régime linguistique canadien, en mettant les francophones à l’extérieur du Québec et les Anglo-Québécois sur un pied d’égalité, invite les groupes à s’appuyer mutuellement et de façon ponctuelle, notamment dans le dossier de la modernisation de la Loi sur les langues officielles. Par contre, l’entente signée entre l’AFO, la SANB et le QCGN vient banaliser l’asymétrie des intérêts, des droits et des enjeux des Anglo-Québécois par rapport à ceux des Franco-Ontariens et des Acadiens. Cette entente ne renforce pas le rapport de force des Acadiens ou des Franco-Ontariens auprès de leur gouvernement respectif, en plus de diviser les francophones entre eux. Nous invitons donc la SANB et l’AFO à s’organiser autrement en vue de la prochaine campagne électorale fédérale et à se doter d’une véritable stratégie qui permet de faire entendre les revendications propres aux francophones de tout le pays.

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18 commentaires
  • Pierre Asselin - Abonné 9 juillet 2019 05 h 48

    Mauvaise stratégie et déception

    Je crois que franco-ontariens et acadiens divisent les francophones dans leurs provinces et diminuent leur appui des francophones québécois , presqu’une trahison pour plusieurs québécois .Peut-etre que les francophones hors Québec croient à tort ou à raison que le puissant regroupement anglophone au Québec leur donnera plus de pouvoir auprès du fédéral ........Rien pour un rapprochement entre communautés francophones inter provinciales et perte d’appui et de sympathie de la part des francophones québécois
    Très mauvaise stratégie , s’il en est une ....?Les membres de ces organisations doivent remettre en question cette alliance impossible , Le renard et les poules ne font pas bon ménage dans un poulailler ....

  • Cyril Dionne - Abonné 9 juillet 2019 06 h 50

    Les vendus

    Avant de signer ce protocole d’entente, est-ce que les leaders autoproclamés de l’AFO ont consulté les Franco-Ontariens? Bien sûr que non. Comme vendus, il n’y pas de mieux. Enfin, ils veulent tous garder leurs postes très bien rémunérés payés par ceux qui ont tout fait pour faire disparaître les français d’Amérique.

    1. L’entente de faire des langues officielles un enjeu électoral sans exercer aucun contre-pouvoir à nos élus de la monarchie constitutionnelle, eh bien, c’est un coup d’épée dans l’eau. Désolé, ce n’est pas en additionnant le nombre d’institutions tous à la solde de différents paliers de gouvernements que cela va faire une différence. Tout ce que les pays connaissent c’est la force. Le Canada ne fait pas exemption même s’il dit le contraire. Un référendum au Québec sur l’indépendance remettrait les pendules à l’heure dans le ROC.

    2. L’AFO représente les droits des Franco-Ontariens, pas ceux d’une minorité rhodésienne qui est la plus choyée de la planète. Il n’y a aucune symétrie entre les Anglos du « Qweeebec » et les francophones hors Québec de l’Ontario. Aucune.

    3. Le petit capital politique que s’était fait les Franco-Ontariens avec leur grand frère québécois a disparu en fumée avec cette trahison. Mais pourquoi s’en étonner; c’était les mêmes qui s’étaient battu férocement, officieusement évidemment, contre le référendum de 1995. Les Québécois n’ont pas appris de leur leçon.

    4. Le dernier est d’une stupidité crasse. Signer une entente protocolaire avec les Rhodésiens du Québec pour qu’ils garantissent leurs intérêts, leurs droits et surtout, leurs privilèges qui vont à l’encontre de la population québécoise. « Priceless ». Et de quelle réciprocité parle-t-on ici? Est-ce que nos Anglos du Québec feront de même sur les gouvernements anglo-saxons, multiculturalistes et loyalistes du ROC? Ils ont été toujours très silencieux lorsque les droits des Franco-Ontariens étaient piétinés. En fait, c’était le silence radio.

    • Jean-Henry Noël - Abonné 9 juillet 2019 15 h 29

      Encore ce qu'on appelle du répititif, du moins en musique. Philip Glass ! C'est quelqu'un. Mais dans votre bouche, mon pauvre monseur Dionne, ce discours uniforme, ces mots rabâchés, ces litanies, Ora pro nobis, je les considère désuets, moi un Patricien de la pensée. J'ose espérer qu'un jour. par un bel après-midi d 'été, ou par une belle versée de neige blanche aux ... régions, vous vous rendrez compte de la vacuité de votre misérable faconde. Et je suis poli.

    • Cyril Dionne - Abonné 9 juillet 2019 17 h 17

      Kion vi diris? Ĉesu paroli en kreola bonvolu.

      C’est ce qu’on pensait.

      Misère.

  • Paul Toutant - Abonné 9 juillet 2019 07 h 00

    Misère

    SANB et AFO, qui « représentent » des minorités cuturelles francophones à l'extérieur du Québec, viennent de se tirer dans le pied, mais c'était prévisible. Pour les avoir bien connues lorsque je travaillais à Radio-Canada Ontario, ces institutions grassement financées par le gouvernement fédéral sont au service de l'idéologie canadienne. Alors que les Québécois sont de plus en plus sensibles au sort malheureux des francophones hors-Québec, que le drapeau franco-ontarien ouvrait cette année le défilé de la fête nationale à Montréal, quelqu'un à Ottawa a décidé de saboter ce courant de sympathie. L'attitude méprisante du gouvernement Ford envers les francophones ontariens nécessiterait pourtant une action forte de la part des Québécois, et l'illusion d'un Canada « full bilingue » est une lubie qu'il faut entretenir à la veille d'élections fédérales. Le noyautage de SANB et d'AFO par Ottawa date de leur création. Inutile de chercher plus loin les raisons de leur alliance avec un groupe de pression anglophone, lui aussi grassement subventionné avec l'argent de nos taxes. Oh Canada!

    • Hélène Paulette - Abonnée 9 juillet 2019 10 h 12

      Merci monsieur Toutant pour cette intéressante mise au point.

    • Monique Bisson - Abonné 9 juillet 2019 13 h 32

      Misère en effet!

      Monique Bisson, Gatineau

  • Jean Lapointe - Abonné 9 juillet 2019 07 h 39

    C'est quoi les revendications des minorités francophones du ROC?

    «Nous invitons donc la SANB et l’AFO à s’organiser autrement en vue de la prochaine campagne électorale fédérale et à se doter d’une véritable stratégie qui permet de faire entendre les revendications propres aux francophones de tout le pays.»

    Moi ce que j'aimerais bien savoir c'est ce que veulent les francophones du reste du Canada? Etant donné qu'ils ne peuvent que rester minoritaires tout ce qu'ils peuvent souhaiter est-ce que ce n'est pas d`être mieux traités en tant que minorités? Et alors qu'est-ce que ça voudrait dire «être mieux traités»?

    Au Québec par contre nous les francophones sommes majoritaires. Nous pourrions donc devenir majoritaires dans notre propre pays au lieu de continuer à faire partie d'une minorité en restant dans le Canada. Et en devenant majoritaires dans notre propre pays nous pourrions être beaucoup plus en mesure de rendre service aux francophones des autres provinces s'ils le désiraient parce que nous aurions au moins un problème de réglé, et donc de pouvoir passer à autre chose, ce problème étant la question de la survie. Enfin nous pourrions nous occuper de toutes nos affaires pour de bon sans avoir toujours le fédéral dans les jambes.

    Les francophone des autres provinces ne peuvent quand même pas nous reprocher de vouloir faire du Québec un pays indépendant parce que ce serait à leurs yeux les abandonnner. Ce serait du chantage de leur part et ce ne serait pas à leur avantage. Ils devraient comprendre qu'au contraire ce serait mieux que le Québec devienne indépendant. Ils pourraient alors davantage compter sur nous dans bien des domaines étant donné que nous avons bien des choses en commun. Nous serions alors tous beaucoup plus respectés par nos voisins d'Amérique du Nord parce que nous nous affirmerions davantage au lieu de toujours rouspéter.

    • François Beaulne - Abonné 9 juillet 2019 09 h 52

      Vous avez tout à fait raison. C'est ainsi que s'est négociées la reconnaisance des droits des minorités scandivaves, lorsque sont nées comme Ètats indépendants la Suède, la Norvège et la Finlande où vivaient des minorités de chacun des pays concernés.

    • Monique Bisson - Abonné 9 juillet 2019 13 h 37

      Tout à fait M. Lapointe, l’indépendance du Québec et ça presse!

      Monique Bisson, Gatineau (dans notre coin de pays, nous sommes très familiers avec ces prises de position d’esprits, malheureusement, colonisés)

    • Serge Lamarche - Abonné 9 juillet 2019 14 h 26

      L'indépendance du Québec est une lubie. C'est laisser tomber la francophonie canadienne.

  • Pierre Bernier - Abonné 9 juillet 2019 07 h 44

    Eh oui !

    Démonstration de l'art de mal choisir ses amis ?

    • Gilles Théberge - Abonné 9 juillet 2019 09 h 52

      Et de se faire rouler dans la farine... ce qui est une autre façon de dire « s’autobananériser ».. Avec des amis ça, on n’a pas besoin de chercher des ennemis.

      Les anglais sont morts de rire.