Classe ouvrière et origines de la Révolution tranquille

L’ex-premier ministre du Québec, Philippe Couillard, avait déclaré au cours de la campagne électorale de 2014 que tout ouvrier d’usine devait être prêt à parler anglais, mondialisation de l’économie oblige.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne L’ex-premier ministre du Québec, Philippe Couillard, avait déclaré au cours de la campagne électorale de 2014 que tout ouvrier d’usine devait être prêt à parler anglais, mondialisation de l’économie oblige.

Les débats constants sur l’enseignement de l’histoire du Québec et la modification récurrente des programmes en la matière nous rappellent combien histoire et politique sont liées. L’histoire nous rassemble autant qu’elle nous divise. Il est important d’en convenir plutôt que de le nier.

Il y a quelques années, au cours de la campagne électorale de 2014, le premier ministre libéral du Québec, Philippe Couillard, a maladroitement déclaré que tout ouvrier d’usine devait être prêt à parler anglais, mondialisation de l’économie oblige. Digne du temps où, au Québec, l’anglais était la langue de travail et où la vaste majorité des gestionnaires d’usine étaient anglophones, cette petite phrase a déclenché un tollé.

Si énormément de choses ont changé depuis que la Révolution tranquille et la loi 101 ont renversé l’ordre linguistique qui régnait dans la province, les gens n’ont pas oublié.

Je l’ai constaté maintes fois à l’écoute d’entrevues d’anciens travailleurs de l’industrie montréalaise. Entrée à 14 ans à la filature Belding-Corticelli, à Pointe-Saint-Charles, Francine Gagnière a vite compris : « Les anglophones, c’taient les boss ; les francophones, c’étaient les petits. » Élise Chèvrefils-Boucher a constaté la même chose dès l’âge de 15 ans : « C’tait tout en anglais dans l’ancien temps, ici. Et là, les filles ont dit : « Élise, on a une belle job pour toé à Northern Electric », sur Saint-Patrick. Là, tu t’en vas là, pis tu t’engages, t’as 15 ans. J’dis : « J’vas avoir une belle job, y a plein d’jeunes qui sont là. » « Est-ce que vous parlez anglais… Do you speak English ? » Là, j’ai dit : « Non. » « Sorry, no job. Sorry, no job ! » Pis à l’Anglaise qui s’en venait là, y d’mandaient pas : « Do you speak French ? » Non, non. « You’ve got the job. You speak English, you’ve got the job. » »

Northern Electric, ou « la Northern », comptait parmi les pires contrevenants du sud-ouest de Montréal. Tous le disaient. Mais c’était aussi l’un des employeurs du secteur qui payaient le mieux. Francine Gagnière raconte : « Quand on v’nait à bout de rentrer à la Northern, on v’nait d’gagner l’gros lot dans l’quartier. Ceux qui travaillaient à Northern, y étaient dans l’échelle sociale plus élevée. » Mais pour travailler à Northern Electric, il fallait parler anglais : « Si on parlait de ma mère, de ma tante, y auraient aimé ça, eux autres aussi, mais fallait qu’tu parles anglais pour travailler là. Pis y parlaient pas anglais, fait qu’eux autres, y avaient pas cette chance-là. Mais si t’étais unilingue anglais, tu y allais ! »

D’autres témoignages

Ancien employé de la sucrerie Redpath, juste à côté, Jean-Paul Bailey va dans le même sens : « Mais si tu parles d’la Northern Electric, si tu parlais pas anglais, tu rentrais pas là, pis… Comme moé, j’avais des chances parce qu’mon nom y est anglais, même que j’a’rais pas parlé l’anglais trop, trop, y m’a’raient engagé… Ah oui. C’tait raciste ! »

La situation était la même ailleurs. Né en 1931, Jean-Guy Dutil a travaillé comme son père à l’atelier du CN, à Pointe-Saint-Charles. Il raconte en riant que, lors de son embauche, il avait dû écrire « une « lettre d’application » au gérant de l’usine icitte… Pis fallait que j’l’écrive… une lettre de 50 mots en anglais. Pis quelques années après, y m’avaient dit que j’avais une belle lettre, mais j’avais 50 fautes ! »

Si les anglicismes abondent dans ces entrevues en français, ce n’est pas par hasard. À l’époque, les travailleurs de l’industrie employaient en effet des termes anglais pour désigner leurs supérieurs, leurs tâches, la machinerie industrielle ou les entreprises pour lesquelles ils travaillaient. Ils parlaient même de « factory » plutôt que d’« usine ». « Papa travaillait… à la manufacture Gair, mais papa appelait ça la factory d’papier », se rappelle Élise Chèvrefils-Boucher. Des décennies après avoir cessé de travailler chez Belding-Corticelli, Francine Gagnière qualifiait toujours sa contremaîtresse d’alors de forelady. Comme elle l’explique, « y appelaient ça des forelady, dans c’temps-là, c’taient un peu les chefs d’équipe ».

Dans le cadre de son premier emploi à la Redpath, Jean-Paul Bailey devait transporter des sacs de sucre d’une « shed » à l’autre, dans « le département du packing, qu’y appelaient ». Il a ensuite travaillé « dans le shipping », avant de décrocher « une job à machine shop ». Il poursuit : « Là, une journée y m’appelle, y me dit à moé, y dit : « Là, tu vas tomber helper avec un pipefitter. » » Lors de l’entrevue, conscient du nombre de mots anglais qu’il employait, M. Bailey a demandé pardon aux deux fonctionnaires de Parcs Canada qui l’interviewaient : « Escuse si j’t’envoye des mots en anglais là. » Lui-même issu de la classe ouvrière québécoise, Paul-Émile Cadorette comprenait très bien : « Les métiers, c’tait anglais dans le temps, ouin. »

À Redpath, M. Bailey a travaillé avec un des fondateurs du Front de libération du Québec (FLQ), le terroriste Paul Rose, condamné pour le meurtre du ministre québécois du Travail, Pierre Laporte, en octobre 1970.

En réalité, l’expression « les Anglais » ne désignait pas uniquement les patrons ou les habitants de Westmount. Les « Anglais » n’étaient d’ailleurs pas particulièrement « anglais », ethniquement parlant. Les quartiers pauvres du sud-ouest de Montréal regorgeaient d’anglophones de la classe ouvrière qui vivaient dans les mêmes logements sans accès à l’eau chaude que leurs voisins francophones et faisaient souvent face aux mêmes défis quotidiens que ceux-ci. Mais le pouvoir était aux mains des « Anglais ». Il est important que la communauté anglophone reconnaisse ces injustices du passé, car leur souvenir continue d’avoir une incidence sur le plan politique. C’est ce souvenir toujours vivant que Philippe Couillard a ravivé par inadvertance.

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19 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 8 juillet 2019 08 h 32

    L’histoire est toujours écrite par les vainqueurs

    Tout ce que j’ai retenu dans cette lettre, c’est que la communauté anglophone ne reconnaîtra pas ces injustices du passé, car se souvenir pourrait avoir une grande incidence sur le plan politique. On le voit présentement avec une commission scolaire anglophone qui crie à l’injustice alors qu’ils font partie de la minorité la plus choyée dans le monde. Pour nos Rhodésiens « Canadian », le soleil ne couche pas sur leur empire, eux qui sont dotés d’un degré d’humanité plus élevé que les autres. Ils ne peuvent pas se concevoir en dehors de la possession et de la domination directe, concrète, matérielle, du monde et des Québécois. Ils imaginent en fait, qu’ils sont le cadeau des dieux aux hommes et aux femmes du Québec.

    C’est pour cela qu’ils n’aiment pas les livres d’histoire du Québec. Ils voudraient les réviser afin qu’on les perçoit comme de grands mécènes qui ont apporté la lumière aux peuplades qui gisaient dans l’obscurité. En fait, ils occultent toutes les actions qui ont décimé les peuplades autochtones entre autre. La pendaison de Louis Riel ne leur rappel aucun souvenir. Jeffery Amherst avec ses couvertures infectées par la variole et la pendaison des Patriotes non plus.

    Vous savez, les anglicismes et l’assimilation viennent de quelque part. Curieux tout de même, on ne rencontre pas de « francismes » dans la langue de Doug Ford ou de Don Cherry. S’il y en a, c’est en des termes péjoratifs pour mieux se moquer des francophones. Il y a un racisme latent de la part des anglophones au pays de Justin. En fait, quand versera-t-il de larmes en s’excusant au nom des Anglos pour avoir fait emprisonné injustement les francophones durant l’époque de la loi martiale (Loi sur les mesures de guerre – Crise d’octobre) imposée par son père?

  • Bernard Terreault - Abonné 8 juillet 2019 08 h 51

    Intéressant rappel

    Je suis assez vieux pour me rappeler cette époque, par exemple quand j'ai travaillé deux étés à la fin des années 50 dans des usines montréalaises où mes superviseurs ne parlaient pas un mot de français. Félicitations au Prof. High pour son méticuleux travail pour recueuillir des témoignages de cette époque. Mais attention ! La jeune génération qui se croit bilingue (no problem, Man!) semble prète à travailler ''bilingue'' ou en ''franglais', et bientôt à passer à l'unilinguisme anglais (c'est tellement plus simple!). Après tout, un grand nombre de langues ont disparu à toutes fins pratiques, y compris le Gaulois de nos très lointains ancêtres, les autres langues celtiques, des langues amérindiennes, africaines et combien d'autres.

  • Diane Veilleux - Inscrite 8 juillet 2019 09 h 16

    Et plus encore

    Au cours des années soixante dix même si tu parlais anglais ton salaire était inférieur à l'unilingue anglophone, sans compter que tu devais travailler deux plus et ce sans avoir accès aux promotions. Dans les magasins si tu osais parler français on te faisait savoir que tu n'étais qu'une moins que rien si on ne t'avais pas répondu par l'insulte classique "Speak White", ect ...ect!

  • Brigitte Garneau - Abonnée 8 juillet 2019 10 h 17

    Complexe de supériorité?

    Il y a un peu plus d'un an, alors que je travaillais dans une institution scolaire bilingue, la section francophone avait organisé une conférence dans laquelle devait s'exprimer en français, un ancien joueur de football ayant fréquenté cette même institution. Les organisateurs de la conférence ont eu la gentillesse d'inviter les anglophones à assister à celle-ci. Les anglophones représentaient environ un cinquième de l'assistance. Le conférencier, francophone qui devait donner sa conférence en français et ayant été mis au courant que des anglophones étaient dans la salle, a fait l'erreur de demander à l'assistance "en ANGLAIS " combien de personnes parmi elle ne comprenaient pas l'anglais...personne n'a osé lever la main. En tant qu'enseignante de français aux adultes qui connaît bien ses élèves et qui sait bien que la majorité de ceux-ci ne maîtrise pas l'anglais. Il ont parfois de la difficulté à s'exprimer dans leur langue maternelle, alors vous comprendrez qu'ils sont aussi très timides. Ainsi, la conférence s'est déroulée uniquement en anglais! À la fin de celle-ci, mes élèves sont venus me retrouver en me disant que le conférencier avait l'air bien sympathique, mais qu'ils n'avaient rien compris. Moi non plus, pas de la conférence, mais de la situation!!!

  • Bernard Dupuis - Abonné 8 juillet 2019 10 h 46

    La Révolution tranquille a-t-elle vraiment eu lieu?

    Il y a au moins deux grands échecs de la Révolution tranquille. Le premier concerne l’enseignement du français. Comment expliquer que malgré que les Anglais ne détiennent plus tout le pouvoir la langue française ressemble de plus en plus au « horse »? Ce matin, Le Devoir parle de deux chanteuses populaires dont le nom de groupe est « Milk and bone » dont toutes les chansons sont tout naturellement en anglais. Hier, c’était Charlotte Cardin qui s’efforce de nous envoyer ses « tounes » anglaises. Un des buts premiers de la Révolution tranquille était d’améliorer l’enseignement du français. Pourtant les dernières études de Claire Samson en arrivent à la conclusion que l’avenir du français au Québec est menacé à très court terme. Si la jeune génération manifeste pratiquement du mépris pour le français et son admiration pour l’anglais, on peut penser que la Révolution tranquille a manqué son coup.

    Le deuxième échec concerne l’enseignement de l’histoire du Canada. Qui dans la jeune génération connaît les faits rapportés par M. High? Qui connaît des dates comme 1534 ou 1763? Que s’est-il passé depuis ce temps? Comment se fait-il que la plupart des étudiants des cégeps puissent réussir leur diplôme sans avoir suivi le moindre cours d’histoire ?

    Si l'on constate le recul de la culture francophone et la pauvreté de l’enseignement de l’histoire, on peut se demander si la Révolution tranquille a vraiment eu lieu.

    Bernard Dupuis, 08/07/2019

    • Marc Pelletier - Abonné 8 juillet 2019 20 h 12

      M. Dupuis,

      La révolution tranquille a réellement eu lieu : je vous le confirme.

      Il nous suffit de constater la prise en main, par des francophones, d'un nombre élevé d'entreprises de nature fort diversifiées, et ce depuis à peine 60 ans. Sur une si courte période, nous devrions tous être fiers de ce résultat que l'on peut qualifier d'exceptionnel !

      Bien sûr, nous ne sommes pas encore arrivés au terminus mais si le passé est garant de l'avenir il y a lieu de rester optimistes pout le futur, autant pour notre langue que pour l'économie.

      On peut se complaire à entretenir du ressentiment face au passé, mais si on entretient cette attitude de perdants, nous ne pourrons plus blâmer les autres : notre miroir sera là pour nous le rappeler.

    • Bernard Dupuis - Abonné 9 juillet 2019 10 h 20

      Monsieur Pelletier,

      Votre réponse est une sorte de réfutation de mon pessimisme. Toutefois, elle ne dit pas un mot sur ce que j’appelle l’échec de l’enseignement du français. Cet échec se traduit principalement par le fait que la génération du « nouveau cycle » ne fait même plus l’effort de chercher le mot de vocabulaire français pertinent à la conversation ou à la chanson… C’est le mot anglais qui vient spontanément ponctuer les phrases et les idées. Le mot passe-partout « Oh! My god » est devenu le principal moyen d’exprimer les émotions.

      Certains y voient plutôt l’effet de l’américanisation de la société québécoise qu’aucun système d’éducation ne peut contrer. Sans doute avions-nous mis trop de confiance dans la réforme de l’éducation que la Révolution tranquille était censée promouvoir. Pour être optimiste face à l’avenir de ce nouveau cycle, il faudrait croire aux miracles…

    • Marc Pelletier - Abonné 9 juillet 2019 11 h 32

      Monsieur Dupuis,

      Concernant '' l'échec de l'enseignement du français '', je constate tout comme vous le résultat qui est déplorable. Toutefois je ne suis pas porté à faire porter tout le blâme sur les jeunes.

      À mon avis, notre société s'est ramollie, en même temps qu'un '' certain '' enrichissement a émergé au Québec. Nos jeunes ont été élevés dans la ouate et le sont encore aujourd'hui ; ils fuient l'effort et je me dis pourquoi en feraient-il si l'effort ne fait pas partie de leur '' programme '' ?

      Malheureusement, l'apprentissage du français exige des efforts, bien plus que d'autres matières, pour bien la maitriser . Les jeunes l'ont vite compris et qui s'en préoccupe ?

      Les parents ont de moins en moins de temps à consacrer à leurs enfants et certains s'en sacrent ( excusez le terme ). L'école et tout ce qu'elle comprends n'a pas su mettre la fierté de notre langue en tête de liste des priorités d'apprentissage.

      La société s'étant ramollie, incluant la fierté, l'autorité dans l'école étant perçu comme une façon de brimer les enfants, nos petits chou-chou ont choisi la voie la plus facile, en mettant le peu d'effort qu'ils peuvent consentir sur des matières plus faciles et plus susceptibles de leur ouvrir la voie sur leur futur.

      Les gouvernement et le ministère concerné ont aussi baissé les bras en diplomant un tas d'élèves et même de futurs professeurs qui n'avaient pas acquis la compétence réquise de la langue française.

      En conclusion, je ne crois pas au miracle, mais je crois, qu'au niveau du Québec tout entier, il faut une prise de conscience et un réveil collectif des francophones face à notre langue. Notre société ressemble à du ''JELLO '' ou comme certains disent, nous nous sommes ramollis.

      Cette prise en main incomble à tous : aux parents, aux enfants, aux éducateurs, au ministère et à notre Gouvernement.

      Saurons-nous relever ce défi ? Si les chinois l'on fait, pourquoi pas nous ?

      Notre carburant ? La fierté ! En avons-nous