Vivre comme immigrante en Abitibi

La particularité de l’immigration en région est qu’elle ne passe pas inaperçue, écrit l'auteure.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir La particularité de l’immigration en région est qu’elle ne passe pas inaperçue, écrit l'auteure.

« Qu’est-ce qui vous amène en Abitibi-Témiscamingue ? »

C’est la question qu’on se fait le plus souvent poser quand on fait partie des vagues récentes d’immigration. Et bien que l’on se considère, après quelques années, comme faisant partie de la communauté d’accueil, on se fait encore poser cette même question.

Comme je n’avais pas vécu à Montréal, Rouyn-Noranda était pour moi une ville québécoise comme une autre. Je me suis attachée à plusieurs autres villes plus ou moins grandes en Europe où j’ai vécu quelques années. Je suis encore attachée à ma ville natale Mostaganem, en Algérie, mais Rouyn-Noranda est maintenant ma ville et l’Abitibi-Témiscamingue, ma région. C’est parfois frustrant d’être souvent considérée comme quelqu’un qui vient d’arriver, qui pourrait partir à tout moment ou encore qui est destiné à partir ultimement. C’est également frustrant de constater que sa région n’est pas valorisée autant qu’elle le mériterait.

La particularité de l’immigration en région est qu’elle ne passe pas inaperçue. La diversité récente de la population est visible, comme elle l’avait été au début du XXe siècle. Elle amène donc son lot de défis, qui sont essentiellement liés aux changements sociaux, à l’émergence d’une mixité de cultures et à une jeunesse plus ouverte à la diversité et à l’évolution de la culture commune.

L’avantage de l’ouverture à l’autre, c’est justement de rencontrer l’ouverture de l’autre. Je me souviens encore de l’accueil chaleureux de Jackie, intervenante à l’époque à la Maison de la famille de Rouyn-Noranda. J’y étais allée pour rencontrer de nouvelles personnes ; j’y suis devenue bénévole puis membre du conseil d’administration. La mission de l’organisme et ses valeurs m’avaient interpellée : offrir des services à toutes les familles, briser l’isolement, offrir du répit aux parents. L’ouverture, le respect, l’accessibilité, l’entraide, l’authenticité et le plaisir ; quoi de mieux pour intégrer les personnes marginalisées ou nouvellement arrivées dans la région ?

Les familles qui s’installent en Abitibi-Témiscamingue, qu’elles soient issues du Québec, du Canada ou de l’étranger, vivent potentiellement les mêmes défis : l’éloignement et l’hiver, tous deux facteurs d’isolement. Sans réseau, les nouvelles familles pourraient très vite se retrouver dans une forme de détresse. L’hiver intense et interminable n’arrange pas les choses. C’est ainsi que la Mosaïque, une association interculturelle d’accueil des immigrants, oeuvre pour accompagner et outiller les nouvelles familles, étudiants et travailleurs. Ses activités sont autant consacrées à l’accueil qu’au réseautage dans et avec la société d’accueil.

Les missions des deux organismes communautaires sont au coeur des besoins de la communauté. Si leurs ressources sont limitées, le dévouement, l’engagement et l’investissement de leurs employés et bénévoles n’ont pas de limites. Des gestes considérés comme petits par celles et ceux qui les accomplissent font la différence dans la vie de femmes, d’hommes, jeunes et moins jeunes.

Les personnes qui généralement se considèrent comme ordinaires ignorent à quel point leur sourire, leur « bonjour » peuvent embellir les journées d’une personne nouvellement arrivée. Quand Michel, mon voisin, déneigeait l’entrée de mon stationnement après une tempête de neige, pour lui, c’était normal ; il m’avait observée la veille me débattant avec mes pelles pour sortir la voiture et emmener mes filles à l’école. Pour moi, c’était une chaleur humaine qui rendait l’hiver moins dur. Quand Lynn, la grand-mère de l’amie de l’une de mes filles, tricotait des bas en laine pour mes filles en même temps que celles pour ses petites-filles, pour elle, c’était juste deux paires de plus, pour mes filles et moi-même, c’était nous inclure dans sa famille. Quand feu Micheline, ma voisine, guettait de sa fenêtre l’autobus de 11 h 45 le 26 mars de chaque année et qu’elle faisait signe à ma petite fille pour qu’elle aille la rejoindre et recevoir son cadeau de fête, pour elle, c’était juste une carte et un objet de sa maison. Pour ma fille et pour moi-même, c’était la douceur retrouvée d’une grand-mère qui nous manque terriblement.

Des attentions comme celles-là et beaucoup d’autres n’expliqueront pas ce qui m’a amenée en Abitibi-Témiscamingue. Elles expliqueront mieux pourquoi j’y suis encore.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un texte paru dans la revue À bâbord !, juin 2019, no 80. Cette chronique fait relâche pour la période estivale.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

26 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 2 juillet 2019 00 h 46

    Touchant

    Et vibrant!

  • Jean-Paul Carrier - Abonné 2 juillet 2019 02 h 42

    Merci

    Magnifique témoignage. Je suis originaire de l'Abitibi. Oui! Les gens de ces régions sont ouvert et chaleureux. Bienvenu chez-vous.

    • Cyril Dionne - Abonné 2 juillet 2019 09 h 04

      Avant de lui donner l’absolution M. Carrier, vous devriez savoir que cette madame était farouchement opposée au projet de loi 21.

      Moi, la question qu’on me pose dans le nord de l’Ontario, région jumelle de l’Abitibi, n’est pas « Qu’est-ce qui vous amène ici? » mais bien « Pourquoi parlez-vous encore français? » Et cette question, « Qu’est-ce qui vous amène ici? », tout le monde l’a reçoit même s’ils ne sont pas des immigrants lorsque vous vous installez dans une nouvelle bourgade. Pensez-vous que ce n’est pas la même chose ailleurs dans le monde merveilleux du ROC?

      Rien de nouveau passe inaperçu, pas juste l’immigration en région. Dans le nord, tous vivent les mêmes défis, soit l’éloignement, l’isolement et l’hiver. Tous des facteurs que les gens subissent parce qu’ils ont accepté de venir s’y établir pour quelque soit les raisons.

      Au Québec, personne ne force personne à venir s’y établir. Les avantages ne sont pas pour la société d’accueil, mais bien pour les immigrants. Alors, au lieu qu’ils soient tous congestionnés à vivre à Montréal et souvent sans emploi, n’est-il pas plus logique qu’ils viennent s’établir où ils pourront s’émanciper et s’intégrer dans le tissu sociétal de la région. Boucar Diouf l’a fait en allant s’installé à Rimouski et c’est la population qui s’est enrichi.

      Les gens décrochent lorsque les immigrants veulent imposer leurs valeurs sociétales à la société d’accueil. Lorsqu’on nous brandit au visage des concepts inventés de toute pièce comme l’islamophobie, est-il normal que les gens décrochent encore une fois. Lorsqu’on fait appel à toutes sortes d’accommodement déraisonnables et qu’on traite les gens de xénophobe ou bien de racistes parce qu’ils ne sont pas d’accord avec vous, là, ça pose un problème. Notre société est basée sur l’égalité homme-femme et des minorités sexuelles avec une liberté de conscience et d’expression sans compromis, tous des incontournables. Nous vivons aussi dans une société laïque sans compromis.

    • Serge Turmel - Abonné 2 juillet 2019 11 h 28

      Oui, quel beau témoignage. Je suis aussi originaire de l'Abitibi. C'est un commentaire éminemment touchant. Ayant quitté cette terre qui m'a vu naître depuis plusieurs années, mais qui sera toujours le pays de mes racines, c'est un très bel hommage à ce pays qui m'habite encore.

    • Raymond Labelle - Abonné 2 juillet 2019 17 h 04

      M. Dionne, elle n'en parle pas du PL21 dans cet article - si jamais elle écrivait à ce sujet, alors vous pourriez donner votre opinion sur ce qu'elle en écrirait - mais ça n'est pas pertinent ici.

      Et il y a toutes sortes de gens qui sont contre le PL21, y compris des pur laines. On est quand même pas pour rejeter toutes les personnes qui sont contre le PL21 pour cette seule raison, même si on n'est pas d'accord sur ce sujet précis. Il y a aussi beaucoup d’autres éléments auxquels nous devons faire face dans la vie, et d’autres sur lesquels on pourrait être en accord.

      Elle veut dire qu'elle a de bons rapports avec les gens, qu'elle est bien accueillie, qu'elle aime sa société d'accueil.

      Allez M. Dionne, un petit effort...

    • Gabriel Rompré - Abonné 2 juillet 2019 18 h 18

      Commentaire fort insignifiant de monsieur Dionne. Mme Hamzaoui n'a besoin de "l'absolution" de personne pour s'opposer à la Loi 21, c'est bien évidemment son droit, un droit que plusieurs "de souche" ont pris aussi.

      Il faut être tristement monomaniaque pour retourner une belle lettre d'amour de quelqu'un à sa région d'accueil en un débat sur la pertinence du concept d'islamophobie et en un procès d'intention. Une personne ne se résume pas à son opinion sur un texte législatif.

      Sinon, il est bien certain qu'un nouvel arrivant, qui qu'il soit, a des défis devant lui quand il s'installe quelque part. Mais l'immigration internationale est particulièrement difficile et déroutante pour absolument n'importe qui, même les gens disposant de la meilleure volonté et qui finissent pas très bien s'encastrer dans un nouveau paysage. C'est un niveau de difficulté supplémentaire. Honnêtement, je ne sais pas comment on peut contester cela.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 2 juillet 2019 19 h 41

      @ CD Vous avez bien saisi et décrit la "nuance" qu'il fallait apporter à ce témoignage, qui se veut sincère, de la part cette dame qui semble très bien entourée....et qui a trouvé sa place en tant que Québécoise d'adoption.

      Ce... "qu'est-ce qui vous amène ici" ... n'est pas méchant pour une miette ! Juste une façon de communiquer avec quelqu'un .
      Moi aussi ça m'avait ..."chicotée". ( au Québec : tracassé, inquiété)
      Il faudra que ses voisins et voisines lui apprennent le....parler du Pays.

  • Hélène Gervais - Abonnée 2 juillet 2019 08 h 09

    C'est un magnifique témoignage ...

    vous êtes une dame courageuse, car la plupart des immgrants s'installent à Montréal là où il y a déjà une communauté installée, c'est plus facile ainsi bien sûr, mais par contre en ce qui concerne l'intégration c'est autre chose, il y a moins d'intérêt. Je pense aussi que votre attitude a fait pour beaucoup dans votre intégration. En immigrant aussi loin vous n'aviez pas le choix, car il n'y a pratiquement pas d'immigrants à l'extérieur de Montréal. Vous vous êtes donc intégrée ainsi que vos filles. Si tous les immigrants étaient comme vous ....

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 2 juillet 2019 08 h 28

    En région, les musulmanes voilées n'aident pas leur cause

    Comme elles ne sont pas nombreuses, elles s'isolent encore plus. Elles lancent chacune le message suivant aux Québécois : « Ne me parlez pas. Je suis différente de vous. »

    Je parie que Mme Houria Hamzaoui ne porte pas le voile. Ses voisins n'auraient peut-être pas été aussi gentils avec elle si elle l'avait porté.

    • Gabriel Rompré - Abonné 2 juillet 2019 18 h 21

      Quand on est immigrant, on n'a souvent pas besoin d'un voile pour marquer sa différence qui est bien souvent inscrite dans notre visage ou nos intonations. Ne faites donc pas de procès d'intention aux généreux voisins dépeints ici. J'aime penser que leur gentillesse ne se serait pas butté à un bout de tissu.

    • Jacques-André Lambert - Abonné 2 juillet 2019 18 h 23

      Quelques clics m'apprennent que madame Hamzaoui enseigne à l'Université du Québec Abitibi-Témiscamingue (professeure régulière en didactique des mathématiques au primaire) que, oui, elle porte le voile et qe, non, elle ne porte pas Djemila Benhabib dans son coeur.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 3 juillet 2019 07 h 33

      Mme Houra Hamzaoui « ne porte pas Djemila Benhabib dans son coeur ». C'est ma meilleure !

      Le voisin pelleteur n'a pas vu que Mme Hamzaoui portait le voile : c'était l'hiver.

    • Françoise Labelle - Abonnée 3 juillet 2019 07 h 59

      M.Jacques-André Lambert,
      Parlant math, que pensez-vous du revoilement posthume de la mathématicienne primée Maryam Mirzakhani par le régime iranien?
      Mme Hamzaoui a sans doute ses qualités et ses défauts. Comme le soulignait M.Segal, rescapé de la shoah, dans Le Devoir, les signes culturels réconfortants peuvent aussi être un boulet.
      J'avais répondu à Mme Hamzaoui qui défendait le voile sur le Huffington Post en mettant un lien vers une vidéo d'archive sur youtube dans laquelle on voyait les jeunes musulmanes dévoilées après la libération. Le lendemain matin, la vidéo avait disparu de youtube! J'espère que l'auteur de la mise en ligne n'a pas disparu.

    • Cyril Dionne - Abonné 3 juillet 2019 11 h 10

      M. Le Blanc,

      « Le voisin pelleteur n'a pas vu que Mme Hamzaoui portait le voile : c'était l'hiver. »

      Coudonc, est-ce que c’est l’hiver même à l’intérieur des bâtiments au Québec? C’est pour cela que cette gentille dame porte un hidjab sur la tête pour se protéger des intempéries lorsqu’il fait 20 degrés Celsius à l’intérieur. J’en perds mon Franco-Ontarien. En passant, vous devriez lire ses blogues. Très éducatif. ;-)

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 3 juillet 2019 13 h 44

      Messieurs Rompré et Lambert,

      Je me tiens loin des femmes voilées, de leur mari et des pro-voile naïfs, comme je me tiens loin des Témoins de Jéhovah et des adeptes de l'Église de scientologie.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 2 juillet 2019 09 h 10

    Action boréale

    Bonjour. Je suis né à Malartic. Grandi à Bourflamaque. Plein d'immigrants dans mon enfance à la mine Sigma. Il y a plein de soins à l'environnement qui ont besoin de bras telle la forêt dont l'Actin Boréale s"occupe, vous pourriez rencontrer Richard Desjardins... Puis la menace du gazoduq en Abitibi fera bien du tort à la forêt, à la biodiversité et en GES. Jeunes, nous lisions Frfantz Fanon! Bienvenue en Abitibi! ps Vous allez " tripper" si vous écoutez les disques de Richard desjardins. Il y a de la langue locale traditioninelle dans ses chansons et du français universel aussi.

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 2 juillet 2019 10 h 05

      J'ai oublié une suggestion qui pourrait vous intéresser: apprendre une ou des langues autochtones. Il y a onze Première Nations au Québec. Les Algonquins sont ici depuis 8000 ans. J'ai moi-même commencé à apprendre l'Iroquois, via leur ' Grande Loi de la Paix", l'Abénaki( qui ne se parle vraiment pas beaucoup) et l'Algonquin. Est-ce qu'il y a des cours de langue dans votre coin, je ne sais. À Val-d'Or, on saura. Je demeure présentement sur la Rive-Sud de Montréal. IL y aura du canotage à Amos le 7 juillet, en contestation du projet gazoduq -GNLSaguenay. Le collectif scientifique gaz de schistes et sur les enjeux énergétiques renseigne bien sur ce projet non démocratique et antiécologique: http://www.collectif-scientifique-gaz-de-schiste.c