Projet de loi 21: nous et les «pas nous»

«L’extrême laïcité qu’on peut voir dans les textes de lois québécois, qui s’étend jusqu’aux apparences et à la censure dans le code vestimentaire, est à proprement parler du laïcisme idéologique», affirme l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «L’extrême laïcité qu’on peut voir dans les textes de lois québécois, qui s’étend jusqu’aux apparences et à la censure dans le code vestimentaire, est à proprement parler du laïcisme idéologique», affirme l'auteur.

La loi 21 a été votée sous le bâillon. Est-elle réellement porteuse de solutions idoines à l’éternel débat autour de la laïcité comme le défend la CAQ ou est-ce une façon contournée d’amorcer une concrétisation graduée du nationalisme caquiste dans les réalités québécoises ?

Au lendemain de sa victoire aux élections d’octobre 2018, la CAQ affichait un nationalisme qualifié parfois d’économique et parfois d’irrationnel et de viscéral. Toutefois, rien ne permettait d’établir un lien idéologique avec l’extrême droite ou une inclinaison envers les idées du « grand remplacement ». Mais cette perception a changé dès lors que les « ressentiments » anti-immigration et anti-minorités, pourtant marginaux dans la société, se sont fait sentir en arrière-fond du discours adressé aux Québécois. Ce dernier s’est peu à peu éloigné des propositions et réponses attendues aux énormes défis socio-économiques et écologiques auxquels le Québec et le monde entier sont confrontés. En empruntant le chemin cahoteux du repli sur le « nous », de l’identité historique et de ses valeurs qu’elle oppose aux valeurs des autres (les « pas nous »), la nouvelle majorité, avec ses choix politiques, a fini par augmenter de plus en plus l’inquiétude de voir deux Québec se dresser l’un contre l’autre.

En effet, dans un pays ayant une forte tradition de dialogues et de consensus, est-il moralement convenable de ressusciter un débat tempétueux tel que celui des « signes religieux » ? Et ceci, dans le ciel d’un Québec pourtant serein, dans le but de contraindre une catégorie de citoyens à se dépouiller d’une partie d’elle-même qui ne plaît pas aux autres pour qu’elle puisse vivre et exister dans l’espace public ?

Malgré l’existence de multiples exemples d’interférence du religieux dans le domaine politique qui peut justifier la nécessité de concevoir des balises, cette urgence à vouloir fixer, au lance-pierres, la problématique de la laïcité de l’État au Québec, aussi large et complexe, et à la circonscrire à la seule interdiction du port des signes religieux pour les fonctionnaires en situation d’autorité et les enseignantes, est à la fois étonnante et préoccupante quant aux imprévisibles conséquences qu’elle pourrait engendrer.

Laïcisme idéologique

L’extrême laïcité qu’on peut voir dans les textes de lois québécois, qui s’étend jusqu’aux apparences et à la censure dans le code vestimentaire, est à proprement parler du laïcisme idéologique. De plus, le fait de dire que l’État est idéologiquement laïque nous fait penser, par analogie, à l’énoncé « L’islam est la religion de l’État » figurant dans les textes des constitutions de certains pays musulmans autoritaristes et qui permet, au nom de la religion, d’attenter à la liberté des individus.

Or, il n’y a pas de rapport consubstantiel entre l’État et la laïcité. L’État a une relation uniquement fonctionnelle avec la laïcité qu’il exerce en tant que devoir. De ce fait, l’État est neutre, par rapport à la religion et par rapport au laïcisme. En outre, une laïcité toute faite, applicable en tout temps et en tout lieu, n’est qu’une utopie dogmatique. Le bon sens veut qu’on fasse appel seulement à l’esprit de la laïcité pour s’incarner dans la règle la plus intelligente possible en réponse à ce qui s’impose comme nécessaire dans une société en matière de droit et de libertés, et non le contraire.

L’État gère et arbitre selon la « technique » de la laïcité, qui d’un côté veille à la séparation des champs religieux et politique et, de l’autre, assure à tous les groupes-diversités, dans une société donnée, de jouir équitablement de toutes les libertés disponibles. Contrairement à ce qui paraît une évidence, un État démocratique ne doit pas s’occuper des signes religieux et n’a que faire des modes vestimentaires des gens. L’habillement relève du goût de chacun. Mettre une loi dans cette zone d’intimité et de confort est une intrusion inutile, inélégante et, pire, un affront.

Dans un contexte politico-médiatique québécois, la question des « signes religieux ostentatoires » ne concerne ultimement que le voile porté par certaines femmes musulmanes. Soit, ce voile, ou hidjab, est, dans son essence, un symbole de soumission avilissante pour la femme qui le porte. Cependant, quand celle-ci affirme se conformer de son propre gré à une injonction prétendument divine, elle n’en exerce pas moins son droit et sa liberté. Paradoxalement, elle se trouverait dans une position de victime si quelqu’un d’autre la contraignait à le porter. Alors, pourquoi promulguer une loi sur la laïcité qui punit économiquement la victime au lieu du bourreau ? Les promoteurs de cette loi n’ignorent pourtant pas le rôle capital de l’emploi dans l’histoire de l’émancipation de la femme québécoise et sont certainement conscients que l’inemployabilité est le plus court chemin vers les tunnels extrémistes. Quant à la réception de la loi 21 dans l’esprit du citoyen moyen, elle englobe la communauté musulmane dans son sens le plus large ; il est à craindre que les effets pervers inévitables de cette loi viendront jeter discrédit et suspicion sur toute personne portant un nom à connotation musulmane.

Accès à l’emploi

Par ailleurs, la loi 21, en plus de priver les femmes qui portent le foulard islamique d’un droit individuel garanti, permettra d’excuser, d’une certaine façon, la discrimination et empêchera ces femmes d’accéder à l’emploi de leur choix ou dans un domaine en forte demande d’emploi, alors que le chômage est d’ores et déjà endémique dans les rangs de la « communauté musulmane », à l’ère du plein-emploi et de la rareté de main-d’oeuvre au Québec. D’ailleurs, la pénurie d’enseignants est telle que certaines commissions scolaires du Québec envisagent d’en recruter en France et en Belgique. L’exclusion qu’on pourrait évoquer pour qualifier une telle situation paraît moins grave comparativement aux interrogations qui semblent imperceptiblement la sous-tendre : a-t-on oui ou non confiance dans les valeurs morales et humanistes des musulmanes du Québec ?

Au-delà de la supposée acceptabilité sociale de la loi 21 qui permet à la majorité de l’heure de restreindre le droit au nom de l’affirmation de la nation dans sa conception étranglée et exclusiviste, c’est la cohésion et la quiétude sociales acquises ainsi que la fraternité en droits civiques patiemment construite qui sont désormais mises en question.

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87 commentaires
  • Réal Boivin - Abonné 29 juin 2019 01 h 04

    Au Québec, la laïcité est dans notre ADN.

    Le débat tempétueux tel que celui des « signes religieux », comme vous dites, a été ressucité par les nouveaux arrivants qui ont décidé d'imposer leur religion à leur pays d'acceuil qui était en paix avec une laïcité qu'il n'était même pas utile d'inscrire dans la loi. Les gens se respectaient tout simplement.

    • Colette Richard-Hardy - Abonné 29 juin 2019 14 h 34

      Quel bonheur de lire ces mots!

    • Gilles Théberge - Abonné 30 juin 2019 11 h 59

      Toutes les religions sont dures pour leurs femmes. Toutes, Et la musulmane est la pire de toutes,

      Car si toutes sont « hypocritement mysogines », la religion musulmane l'est de façon ostentatoire.

      Bravo monsieur Boivin, c'est carrément ça la réalité.

    • Raynald Collard - Abonné 30 juin 2019 18 h 00

      On dirait que ce M. Mahmoud Mezhoud vient tout juste de débarquer de l'avion, car il semble tout ignorer de ces faits. Bizarre, moi, avant les 15 dernières années, je trouvais ça cool de voir arriver des immigrants. Je trouvais ça normal. Jusqu'au jour où je me suis senti "tassé" dans mes valeurs. Je venais de vivre une guerre épique avec ma Québécoise qui avait gagné sa guerre contre mon machisme systémique et voilà que je me retrouvais à rediscuter d'un autre machisme, religieux lui aussi, mais ouvertement agressif et ne manquant jamais une occasion de l'assimiler au discours identitaire.

      Comme nos vieux curés des années 40 et 50 qui matraquaient du haut de leur chaire nos consciences par leur "hors de l'Église, point de salut.

  • Yolande Chagnon - Inscrite 29 juin 2019 01 h 47

    QUAND ON ARRÊTE D'AVOIR PEUR, ON COMMENCE À FAIRE PEUR !

    L'adoption du projet de loi 21 est une marque d'affirmation nationale comme nous n'en avions pas vue depuis la loi 101 et la loi 78.

    Enfin, la majorité a cessé de plier et s'est tenue fièrement debout.

    Collectivement, nous avons un peu de colonne vertébrale.

    Depuis la défaite référendaire de 1995, nous n'étions plus qu'un tigre de papier et après l'abandon de nos élites politiques et le découragement de la population, je croyais bien que le ressort était définitivement brisé.

    Mais sous les cendres de cette catastrophe de 1995, il demeurait des braises insoupçonnées.

    Depuis octobre dernier, j'ai le sentiment que la personne qui est au volant nous conduit dans la bonne direction.

    Les objectifs de François Legault se sont déjà heurtés aux limites d'une constitution fédérale, mais s'il peut continuer à faire la démonstration des trop faibles capacités d'un état provincial, qui sait si le vent ne tournera pas.

    Il faut savoir mettre la table et placer les couverts pour les autres, même si le temps nous manquera pour être nous-même des convives.

    • François Beaulne - Abonné 30 juin 2019 09 h 43

      J'aime votre titre qu'on devrait méditer et garder à l'esprit dans les contextes de turbulence où notre affirmation collective dérange et lorsqu'on réplique à notre fierté par des tentatives de culpabilisation nationale. Comme c'est le cas présentement, comme l'est le débat sur <l'appropriation culturelle> et comme le fut la réaction vitriolique du ROC et du monde anglophone face à l'adoption de la Loi 101.
      Effectivement, QUAND ON ARRÊTE D'AVOIR PEUR, ON COMMENCE À FAIRE PEUR !

    • Claude Bernard - Abonné 30 juin 2019 14 h 38

      @ Mme Chagnon

      Votre commentaire est le plus lucide, le plus franc et le plus sensé que j'ai lu depuis 2013 et la défunte charte des valeurs.
      Vous ne vous cachez pas derrière la laïcité, le prosélytisme ou l'autorité coercitive ou autres fantômes éparts qui ne sont que des ombres de réalité, bravo!
      Nous avons voulu nous affirmer et exiger le respect dû à la majorité.
      Déjà les effets positifs s'en font sentir.
      Que serait-il advenu de nous sans se resserrement de notre identité et ce redressement devant les demandes incessantes d'accommodements.
      Je continue à croire que nous avons fait des victimes innocentes qui seront forcées de faire un choix déchirant.
      Si jamais, dans une perspective fort peu probable, la cour suprême nous forçais à laisser le libre choix aux commissions scolaires quand à l'habillement des enseignantes, nous serions dans une situation win-win: les enseignantes regagneraient leur droit et nous, davantage ulcérés, augmenterions notre vigilance vis-à-vis les audaces de nos adversaires politiques ou religieux.

  • Serge Pelletier - Abonné 29 juin 2019 03 h 42

    Hihihi...

    M. Mahmoud Mezhoud... Que dire, une seule chose: votre texte est une insulte à l'intelligence.

    • Raynald Collard - Abonné 29 juin 2019 13 h 42

      Merci de mettre les points sur les T et les barres sur I.

    • François Beaulne - Abonné 30 juin 2019 09 h 53

      Tout est dit sur ce texte d'une piètre qualité si on le compare à celui du professeur Segal publié dans de même journal, texte qui mériterait d'avoir eu au moins la même visibilité que ce tissu de préjugés. Loin de nous rendre plus sympathiques au point de vue de son auteur, il provoque plutôt une réaction de satisfaction que la Loi 21 ait été votée pour qu'on cesse de nous rabâcher les oreilles avec son genre d'arguments.

  • Gilles Bonin - Inscrit 29 juin 2019 03 h 56

    NOUS et les «PAS NOUS»

    Et pour monsieur, c'est PAS NOUS et les «NOUS».

  • Paul Toutant - Abonné 29 juin 2019 06 h 35

    Trop tard

    Vos arrivez trop tard. Même par la porte d'en arrière, vous ne ferez pas avaler votre argumentaire tordu. Nulle part dans votre texte il n'est question de l'égalité des droits hommes/femmes. Un oubli? Et que faites-vous des musulmans athées? Eh oui, il y en a beaucoup, mais ils se font discrets, pression sociale oblige. Voyez-vous, ce que la loi 21 demande, c'est un accommodement raisonnable de la part des croyants de toutes catégories, chrétiens, juifs, musulmans, raëliens et autres: la foi, oui, mais pas sur les heures de travail si on occupe un poste au service de l'état. Nul besoin de « renoncer à ses croyances et à son identité ». Simplement une neutralité pendant les heures de travail. La fraternité et le vivre-ensemble ne s'en porteront que mieux.

    • Ghisline Larose - Abonnée 29 juin 2019 13 h 47

      M. Mahmoud Mezhoud--C'est désolant de voir cette mauvaise foi dans ce texte-- le nationalisme? mais vous ne voyez pas que tous les pays ont une identité donc sont nationalistes? Qui est plus identitaire qu'une femme voilée? ou encore de la personne portant une kippa ou encore un turban?
      N'avons-nous pas entendu maintes fois des femmes voilées parlant du voile comme de leur ADN et faisant parti de leur identité? Pourquoi donc le Québec ne pourrait-il pas déterminer ses règles du vivre ensemble? Personne n'est discriminé-- tous sont traités également-- Il y a des limites à ce que la société d'accueil puisse accepter , elle qui a fait un cheminement vers la laïcité depuis plus de 40 ans et posé des gestes en ce sens-- Personne n'est empêché de croire mais pour l'affichage sans limite on dit NON- Tous ont droit à la liberté de conscience , incluant les enfants---

    • Christian Roy - Abonné 29 juin 2019 15 h 11

      @ M. Toutant,

      Faudrait m'expliquer... "musulmans athées" ??? C'est du n'importe quoi !

    • Cyril Dionne - Abonné 29 juin 2019 20 h 04

      @ Christian Roy

      C'est comme pour les catholiques du dimanche ou à temps partiel. En passant, une fois arrivé au Québec, plus de 75% des soi-disant musulmans deviennent des « musulmans athées ». Plus de contraintes et de coercition à redouter de cette idéologie politico-religieuse qui a semé mort et désolation partout dans le monde et donc ils ne pratiquent plus. C'est le 25% d'extrémistes comme Adil Charkaoui, Eve Torres qui ne veulent pas s'intégrer et les islamo-gauchistes Québec solidaire et du PLQ qui accusent les autres de racisme parce qu'ils ne sont pas d'accord avec eux. Vous voulez un dessin ou une petite comptine avec ça pour vous aider à comprendre?