Porter l’école à bout de bras

«Dans une société qui valorise étroitement l’argent, je comprends difficilement pourquoi les formatrices des producteurs de richesse de demain sont raillées lorsqu’elles parlent de leurs conditions de travail et de salaire», écrit l'enseignante.
Photo: Mychele Daniau Agence France-Presse «Dans une société qui valorise étroitement l’argent, je comprends difficilement pourquoi les formatrices des producteurs de richesse de demain sont raillées lorsqu’elles parlent de leurs conditions de travail et de salaire», écrit l'enseignante.

Lettre au ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur

La lecture forme un tout qui inclut grammaire, syntaxe, orthographe, philosophie, esprit critique, argumentation et culture générale. Pour lui donner ses lettres de noblesse, j’invite dans mes classes une dizaine de talentueux auteurs, souvent au coeur de l’intelligentsia québécoise, sans fonds. C’est grâce à ce projet que j’ai reçu une petite carte charmante de votre ministère sur laquelle votre signature trônait. L’émotion reliée à cet honneur fut quelque peu entachée par deux stupéfiantes fautes d’orthographe. Je vous recopie une partie de la carte telle que je l’ai reçue : « Une personne de votre entourage a souhaité vous rendre hommage publiquement et témoigner de votre passion qui illumine son quotidien, en soumettant votre candidature aux prix Étincelle. […] Vos efforts leur permettront de cultiver leur désir d’apprendre et leur ouvre les portes de tous les horizons et de toutes les possibilités. » N’y a-t-il personne au sein de votre ministère pour vérifier les bons mots qui en sortent ?

Je profite également de votre suggestion faite dans La Presse+ en décembre de libérer la parole des enseignants afin d’améliorer la qualité de cette vieille et noble institution qu’est l’école. Je vous prends au mot pour revenir sur l’entrevue que vous avez récemment accordée à Radio-Canada, à l’émission Gravel le matin. Je suis la première à reconnaître que l’erreur est humaine, mais l’adage de Sénèque ne peut évincer de mon esprit celui de Joubert : « La parole entraîne, l’exemple enseigne. » Dans cette émission, vous avez dit : « des local » à trois reprises ; « à chaque année » ; « j’enclenche le procédé » (au lieu de la procédure) ; « des règles d’embauchement » (au lieu d’embauche, mais vous avez préféré embauchage).

Vous avez ajouté avec raison que vous détestiez les fautes de français. Moi non plus, je ne les aime pas. Votre formation d’instituteur se doit d’être la garante de l’article 22 alinéa 5 de la Loi sur l’instruction publique (LIP) qui dit que l’enseignant a le devoir de prendre les mesures nécessaires pour promouvoir la qualité de la langue écrite et parlée. N’est-il pas logique de s’attendre à ce que la hiérarchie montre l’exemple ? Lors des prochaines négociations, le gouvernement aura bien de la difficulté à nous faire oublier ses casseroles linguistiques. Le féminin sera utilisé tout au long de cette lettre afin de souligner que le métier d’enseignante est à 80 % féminin.

Payées à la minute

Depuis 2005, notre tâche n’a fait que s’alourdir tandis que notre salaire s’est vu raboter pour devenir le plus bas de toutes les enseignantes du Canada. L’augmentation de notre tâche de 8 h en temps de travail de nature personnelle sur 9 jours à l’école en 2002 a été signée en échange de l’équité salariale sous François Legault, ministre de l’Éducation. Un comble alors que ce sont encore aux femmes que reviennent la plupart des tâches domestiques et l’éducation des enfants ! On nous a mises dans une case quelque part entre la case 21 et 22 selon des critères donnés par le gouvernement québécois.

À partir de ce moment, nous étions payées à la minute. Des réunions furent ajoutées, des tâches parfois administratives aussi et des obligations de toute sorte. Donner les cours ne suffisait plus. Un ami actuaire d’un collègue a calculé que si depuis 1993, nos salaires n’avaient augmenté que de 3 % (à peu près le coût de la vie) ; aujourd’hui, ils seraient de 100 000 $ par an. Cela nous mène tout droit à votre idée réitérée à Franco Nuovo de n’augmenter que le salaire des jeunes profs. Outre le fait que cela nous divisera, nous ne pouvons résister à la tentation d’y voir du jeunisme. Force est de constater que ce sont les enseignantes ayant plus de 20 ans de carrière qui portent l’école à bout de bras. Leur expérience, leur expertise et leur persévérance ne valent-elles rien à vos yeux ? La jeune enseignante verra une diminution de son pouvoir d’achat au fur et à mesure que les années passeront. Cette duperie ne suffira pas à combler la pénurie. Si vous vous souciez de l’entrée dans la profession, il faut vous assurer que la sortie se passe bien. Nombreuses sont celles qui mettent fin à leur carrière avant son terme malgré des pénalités financières importantes tant elles sont épuisées. N’est-ce pas vous qui aviez déclaré que lorsque vous voyiez une enseignante « en épuisement », vous vous disiez qu’elle devait être bonne, car elle a tout donné ? Puis-je vous suggérer de payer notre épuisement à son juste dû ?

Visiblement, l’enseignement doit rester une vocation silencieuse pour plaire au public. Dans une société qui valorise étroitement l’argent, je comprends difficilement pourquoi les formatrices des producteurs de richesse de demain sont raillées lorsqu’elles parlent de leurs conditions de travail et de salaire. Dans L’amour les yeux fermés, le grand philosophe Michel Henry s’est demandé ce qu’il faut faire pour éviter la décadence. Sa réponse qui redonnerait ses lettres de noblesse au savoir et qui favoriserait un corps enseignant mixte est implacable : il faut doubler le salaire des enseignants ! Si les médecins ont, au Québec, le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière qui lance des primes à tout vent, l’enseignante québécoise doit se contenter de battre le beurre âcre. Sa profession n’est-elle pas à la source de toutes les autres ?

Il faut doubler le salaire des enseignants !

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6 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 27 juin 2019 01 h 20

    D'accord, mais...

    J'appuie l'esprit de cette lettre, mais je ne peux que corriger une faute qu'elle contient :

    «si depuis 1993, nos salaires n’avaient augmenté que de 3 % (à peu près le coût de la vie) ; aujourd’hui, ils seraient de 100 000 $ par an»

    En fait, l'indice des prix à la consommation (le coût de la vie) au Québec est passé de 87,7 en 1993 à 129,0 en 2018, ce qui représente une hausse moyenne de 1,6 %, à peine plus de la moitié de votre 3 %. Cela dit, comme la société s'est enrichie, il serait de fait normal que votre salaire ait augmenté davantage que de 1,6 % (augmentation moyenne du salaire horaire de 2,4 % entre 1997 et 2018).

  • Gaston Bourdages - Abonné 27 juin 2019 08 h 41

    Par où commencer après vous....

    ...avoir « lue » madame Lejeune ?
    Vos rôles et les façons dont vous nous les décrivez appartiennent définitivement à la catégorie des vocations. Vous m'impressionnez.
    Il est plus que dommage que vous ne soyez pas valorisée de façons justes et équitables et ce dans un contexte de justice sociale. Oui, je vais jusque là...justice sociale eu égard aux nombreux rôles et responsabilités que vous assumez.
    Comment ici conclure ?
    Je m'incline devant votre éloquent professionnalisme.
    Puissent celles et ceux en pouvoirs... non pas vous entendre mais vous écouter. Puissent aussi leurs bottines suivre leurs babines.
    Mes respects à vous madame Lejeune et aux 80 % de vos consoeurs.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Cyril Dionne - Abonné 27 juin 2019 08 h 43

    Est-ce que les hommes peuvent être considérés comme des enseignants selon votre définition?

    Moi, qui n’ai pas enseigné sur deux continents, mais dans les écoles françaises et anglaises en Ontario, va pour la culture générale et la maîtrise de la langue de Vigneault, mais attention de ne pas faire de l’élitisme. Je suis d’accord que la nouvelle grammaire ne prend pas en ligne de compte notre belle langue qui porte son histoire à travers ses accents et que cette nouvelle forme de simplification intellectuelle pour les apprenants est un peu aberrante. Ceci dit, en Ontario, si un enfant réussi à écrire quelques mots en français, c’est déjà une très grande victoire.

    Tout est relatif en éducation, mais attention à ne pas faire de sexisme. Dire qu’on utilisera le féminin tout au long de cette lettre afin de souligner que le métier d’enseignante est à 80 % féminin, vous occultez les hommes comme moi qui en font parti. Le féminisme peut devenir à la longue, aussi « misandrique » que les sociétés patriarcales sont misogynes.

    Enseigner, ce n’est pas seulement instruire en animant, c’est aussi d’indiquer, de faire connaître, et de former les apprenants dans les connaissances universelles à partir de préceptes émotionnels, sociaux et cognitifs. Or, enseigner n’est pas une science fondée soit sur des principes évidents et des démonstrations, soit sur des raisonnements expérimentaux, ou encore sur l'analyse des sociétés par qu’elle n’est jamais reproductible afin arriver toujours aux mêmes dénouements. Elle est aussi disparate que le nombre d’élèves qu’on retrouve dans une salle de classe.

    Ceci dit, oui pour une augmentation de salaire pour les enseignants. Mais si l’enseignement est une vocation, pourquoi est-ce que l’auteure en est à compter les minutes? Deux récréations de 20 minutes par jour se font partout dans les écoles ontariennes. Et avec les augmentations de salaire, viennent aussi les grandes responsabilités. Vous savez, avec les nouvelles générations de parents rois avec leurs enfants rois, eh bien, ceux-ci sont tous des génies.

  • Gilles Fontaine - Abonné 27 juin 2019 10 h 06

    Et que dire des chargées de cours des Universités

    Excellent texte... bravo.
    La situation est tout aussi dramatique dans nos universités. Des chargées de cours qui ne gagne que des "peanuts" par rapport au corps professoral. Une charge de cours universitaire c'est moins de 9 300$ à l'Université Laval; qui, de fait, offre le pire salaire de toutes les universités francophones au Québec. Il faut doubler le salaire des chargées de cours.

  • Jean-François Trottier - Abonné 28 juin 2019 09 h 41

    Excellente lettre!

    Mme Lejeune,

    J'aime aussi le français. Toutefois je laisse souvent des fautes dans mes textes : j'écris et me relis trop vite.

    J'ai conclu depuis longtemps qu'il est facile d'écrire en français mais presque impossible de le faire sans faute. Aussi ne vous formalisez pas trop de celles que j'ai relevées. Un sourire ?

    "Un comble alors que ce sont encore aux femmes" : le "sont" est fautif. "soit" serait correct.
    "...a calculé que si depuis 1993, nos salaires n’avaient augmenté que de 3 % (à peu près le coût de la vie) ; aujourd’hui, ils seraient de 100 000 $ par an."
    Question de ponctuation : tel quel je ne vois pas à quoi sert la virgule, pas plus que le point-virgule à l'orthographe fort embêtante : les dictionnaires se contredisent!
    Il vaudrait mieux ajouter une virgule avant "depuis", et remplacer le point-virgule par une virgule.

    Quant au fond, vous avez parfaitement raison. Je le dis depuis au moins 20 ans, pour différentes raisons qui convergent toutes au même endroit : il est inacceptable que le cycle le plus important de l'éducation, le primaire, rémunère moins que le cycle universitaire.

    Ça demande moins d'études pour ce faire, mais c'est plus de travail et plus de responsabilités.

    On peut enseigner à l'université en se foutant de élèves.
    Au primaire c'est impossible. Pas devant des enfants!

    Je dois dire que j'ai connu des profs mâles tout aussi dévoués que des femmes. Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet.

    L'enseignement au primaire doit évoluer, et vite! Que l'on étudie le modèle suédois ainsi que le japonais (au primaire seulement! Je ne veux pas des robots fonctionnels du secondaire.), on verra que le jeu participatif, ça fonctionne!
    Et la collaboration à la suédoise, avec des gens du troisième âge, est assez extraordinaire merci.

    Faudrait surtout que les pédagogos du Ministère cessent de prendre les enfants pour des cruches.
    Mieux encore, qu'ils démissionnent APS. Les cruches, c'est eux.