La fête de la lumière et les énergies du désespoir

«Quel courage nous faudra-t-il avoir pour vous persuader qu’il faut de toute urgence s’éloigner du pétrole et du gaz et cesser de s’y enfoncer?», demande Dominic Champagne, auteur et militant.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Quel courage nous faudra-t-il avoir pour vous persuader qu’il faut de toute urgence s’éloigner du pétrole et du gaz et cesser de s’y enfoncer?», demande Dominic Champagne, auteur et militant.

Lettre ouverte à mes deux premiers ministres

Monsieur Legault,

Monsieur Trudeau,

Depuis la nuit des temps, au solstice de juin, les hommes et les femmes allument de grands feux au coucher du soleil, où ils dansent, chantent et festoient jusqu’à l’aube pour célébrer une fois par année la victoire de la lumière sur les ténèbres.

Et quand, six mois plus tard, au jour le plus sombre, on apporte au milieu de la table le gâteau en forme de bûche, c’est pour raviver cette espérance du bûcher et du retour vers la lumière.

Au cours des derniers mois, plus que jamais dans l’histoire de l’humanité l’urgence d’agir s’est fait sentir pour ralentir cette chute vers les ténèbres dont la connaissance nous alerte. Nous sommes les contemporains de la dégradation du monde dans lequel nous vivons. Nous avons été des centaines de milliers à manifester notre soif d’espérance et à nous engager à passer de la parole aux actes tant il nous a semblé évident qu’il fallait collectivement répondre à cet appel de la science, aux contrecoups de la nature et aux indignations de la jeunesse devant votre inaction.

Comme moi, vous avez entendu ces inquiétudes devenues indiscutables et cet immense besoin d’espérance. Vous qui êtes pères de famille et par là sans doute nécessairement sensibles à cette humanité inquiète de son avenir, vous qui avez aujourd’hui entre les mains les commandes du pouvoir, vous qui prétendez croire en la science, je vous demande ceci : que manque-t-il à votre autorité pour que vous puissiez vous poser en véritables défenseurs du bien commun et de la suite de notre monde ? Que manque-t-il à notre démocratie pour défendre la vie qui nous entoure ?

Jusqu’à ce jour, vous vous êtes montrés impuissants à réagir avec force et courage, par des gestes politiques convaincants, à l’urgence climatique que vous avez pourtant reconnue. Vous prétendez au réalisme et à l’équilibre mais, en réalité, malgré tous vos discours, et quelques poignées de dollars investis dans la transition énergétique, vous êtes à genoux devant les puissants intérêts à qui profite l’exploitation indue du pétrole et du gaz en ce pays. Les mêmes que vous laissez en toute légalité partir avec le magot vers les paradis fiscaux et autres gated communities où il fait bon vivre à l’abri des tempêtes et des inondations, des sécheresses et des famines…

Depuis le dernier rapport des experts sur le climat publié en octobre dernier, j’ai consacré à peu près tout mon temps à tenter de rallier les gens autour de l’urgence d’agir. Comme de nombreux autres, hommes et femmes de bonne volonté, j’ai pris des engagements personnels à apporter ma part, pour contribuer mais surtout pour légitimer les revendications que je porte, des revendications simples et évidentes, fondées sur la raison scientifique qui en appelle au changement rapide et radical de nos manières de faire.

Nous avons besoin de reprendre espoir en notre capacité à infléchir le cours des choses.

Aujourd’hui, en cette fête de la lumière, je me demande qui ramènera l’espoir en ce pays, alors que tous les deux, malgré le pouvoir qui vous est conféré, vous choisissez à nouveau de nous enfoncer davantage dans le pétrole et dans le gaz, chacun avec votre oléoduc et votre gazoduc dont vous tâchez de maquiller les avancées mortifères en prétendant nourrir à même les revenus que vous en tirerez le mal même que vous contribuez à perpétuer. Et si vous êtes à genoux, nous nous tiendrons debout.

Samedi dernier à Tadoussac se sont rassemblés quelques irréductibles soucieux de résister à l’envahissement de notre monde par le gaz et le pétrole sales. Ces irréductibles sont gonflés à bloc depuis des mois par les experts scientifiques du climat qui nous exhortent à laisser dans le sous-sol la grande majorité des ressources connues en énergie fossile, les grands responsables de la crise climatique où nous nous trouvons et auxquels il vous semble si difficile d’imposer le respect.

Vous le savez comme moi, il y a assez de pétrole et de gaz dans l’Ouest canadien pour que ce soit « game over » pour le climat, pour employer une expression lancée par un des grands responsables de la NASA il y a plusieurs années.

Quel courage nous faudra-t-il avoir pour vous persuader qu’il faut de toute urgence s’éloigner du pétrole et du gaz et cesser de s’y enfoncer ? Quel chant faudra-t-il chanter, sur quel pied faudra-t-il danser, quel feu faudra-t-il allumer pour vous convaincre de l’urgence de ramener notre espérance en nous-mêmes et en notre capacité de sauver le monde ? Il faut légiférer avec sagesse sur les pipelines, de pétrole et de gaz, avec un meilleur empressement que pour les pailles de plastique. Il y a des choses qui doivent croître et d’autres qui doivent décroître, Messieurs.

Quel courage me faudra-t-il avoir pour me donner l’espérance que nous pourrons ralentir le carnage ? Je sais que ce courage vous manque, comme à moi. Je sais par ailleurs qu’au Québec, depuis le tournant du millénaire, nous avons arrêté la grande majorité des projets gaziers et pétroliers mortifères : l’invasion du gaz de schiste, Anticosti, Cacouna, Rabaska, Énergie Est. Et je vais vous dire mon espérance…

À l’ouest comme à l’est, une poignée d’irréductibles continueront de résister à l’envahisseur qui tire profit de la dégradation de notre monde. Et ils emporteront cette victoire dont vous êtes pour l’instant incapables. Grâce à ces hommes et ces femmes de bonne volonté, nous arriverons, malgré vous, à reprendre confiance en notre capacité collective d’allumer les grands feux qui permettent à la lumière de triompher.

En espérant le jour où vous nous parlerez franchement d’un plan qui nous montrera, de façon pragmatique et convaincante, le chemin vers la lumière, je demeure votre tout dévoué.

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