Un B- pour la CAQ

Le ministre Simon Jolin-Barrette et le premier ministre François Legault
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le ministre Simon Jolin-Barrette et le premier ministre François Legault

D’abord, les fleurs. François Legault et son ministre Simon Jolin-Barrette ont choisi le bon moment et le bon point d’équilibre pour cette loi historique qui fait franchir un pas important à la longue marche québécoise vers un État laïque.

D’abord, le moment : il fallait le faire pendant le début du mandat. Pas pour « mettre cette affaire derrière nous » comme l’affirme le premier ministre, mais pour établir le socle politique et législatif de la volonté québécoise. Car le reste de cette affaire est devant nous : les contestations, l’attitude du fédéral, les jugements de cour. On en a pour quelques années avant de savoir si, oui ou non, le régime canadien permettra au Québec de faire ce choix-là. L’adoption, en juin 2019, de la loi sur la laïcité permettra de connaître ces réponses avant le rendez-vous électoral de 2022, ce qui est essentiel.

[…]

Bravo aussi aux députés de la CAQ d’avoir accepté deux compromis essentiels. D’abord, la protection des droits acquis des membres du personnel enseignant qui portent déjà des signes religieux. Ils sont peu nombreux. Ils méritent le respect et la reconnaissance de l’État pour leur travail. Les soustraire de l’application de la loi a également un impact important pour la phase d’application/contestation. Les opposants au projet auraient transformé ces personnes en autant de « martyrs » de leur cause. En acceptant d’appliquer la clause de droits acquis — contre la volonté de la majorité des Québécois —, les membres du caucus caquiste ont fait preuve de jugement.

Le cas du crucifix au parlement était aussi intéressant. Là encore, la majorité des Québécois en souhaitait le maintien. Cependant, il posait un réel problème de cohérence laïque, constamment soulevé, avec raison, par les opposants au projet de loi.

[…]

Une occasion manquée

Le gouvernement a décidé de présenter simultanément le projet sur les signes religieux et celui sur l’immigration. Il aurait pu saisir cette occasion pour équilibrer son message face à la différence. Il a fait le contraire.

Modifier des règles du vivre-ensemble qui auront un impact chez des membres de minorités au Québec (la loi sur les signes) aurait dû être équilibré par des mesures qui font reculer la discrimination et le racisme. Le projet de loi sur l’immigration aurait été le véhicule pour le faire.

Le chef du Parti québécois, Pascal Bérubé, a tenté de convaincre le ministre Jolin-Barrette d’introduire des mesures en ce sens : projets de CV anonymes, fin de l’exigence de travail préalable au Québec pour l’embauche d’immigrants, accès à l’égalité des membres de la diversité dans les CA de l’État et dans la fonction publique.

Le gouvernement avait à sa disposition un bouquet de mesures pour démontrer concrètement qu’il pouvait, en même temps, faire reculer la discrimination et faire avancer la laïcité.

Cette action aurait aussi donné des arguments précieux aux membres de la diversité québécoise, notamment plusieurs femmes d’origine nord-africaine, qui sont ses alliés dans le combat de la laïcité. Le ministre a été sourd à chacune de ces demandes.

Force est de constater que cette action contre la discrimination ne fait pas partie de l’univers mental caquiste. Pire, en mettant à la déchiqueteuse 18 000 dossiers d’immigration, le gouvernement se montre froid et insensible aux immigrants. C’est donc une occasion manquée. Il pouvait mettre du baume sur la plaie, il y a mis du sel.

Le problème du bâillon

On compare avec raison cette loi à la loi 101. Dans les deux cas, il s’agit d’une audace folle de la part d’une nation qui ne contrôle ni sa Constitution ni son appareil judiciaire. Dans les deux cas, les libéraux, fédéraux et provinciaux, ont freiné des quatre fers et annoncé des jours sombres.

René Lévesque avait fait le choix de ne pas imposer le bâillon, en fin de session, pour l’adoption de la loi 101. L’opposition libérale n’était pas moins coriace dans son obstruction. Mais Lévesque a prolongé les débats jusqu’à la fin de l’été avant d’y mettre un terme. (Dans ce cas, seuls le ministre et les membres de la commission parlementaire sont privés de vacances, pas toute l’Assemblée, sauf le jour du vote.)

Cela change peu de choses sur le fond. Bâillon ou non, l’opposition s’opposera. Mais, s’étant montré modéré dans la conception du projet, le gouvernement Legault se serait montré patient dans son adoption. Aussi, compte tenu de son appui dans l’opinion publique, les prolongations des lamentations libérales et solidaires pendant l’été auraient été mises à leur débit à eux.

Il n’y a pas de doute que l’utilisation combinée de la clause dérogatoire (bonne décision) et du bâillon (mauvaise décision) sera utilisée politiquement par le gouvernement Trudeau, juridiquement par les contestataires et, qui sait, par la Cour suprême au moment de son jugement. En ayant fait preuve de plus de patience, le gouvernement aurait retiré un argument supplémentaire à ses adversaires.

[…]

Je réagis à l’oeuvre du gouvernement Legault en matière de laïcité comme lorsqu’on sort d’une représentation qui était très bonne, mais à laquelle il manquait quelques petits ajustements pour atteindre l’excellence.

En ce cas, je donne la note B-. Ce n’est pas A+, non. Mais c’est déjà mieux, en matière de laïcité, que tous les gouvernements québécois depuis le début du siècle.

* Ce texte est un extrait du balado hebdomadaire de l’auteur, disponible à laboitealisee.com.

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10 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 19 juin 2019 00 h 28

    Et pour l'auteur

    un B comme belle-mère...

    • Marie Nobert - Abonnée 19 juin 2019 01 h 40

      @Gilles (Bonin) - Abonné 19 juin 2019 00 h 28. Un «B» comme «Belle-mère»! Pas mal. Perso, je lui colle un «D» comme «Dégage!». Inutile d'envisager un «À plus». (!) Bref.

      JHS Baril

    • Serge Ménard - Abonné 19 juin 2019 08 h 03

      Et que donneriez-vous comme note à QS et le PLQ ?

  • Michel Lebel - Abonné 19 juin 2019 00 h 49

    Pas fort le Lisée!


    Mais le Québec est déjà un État laïc! Faute de faire l'indépendance, il faut se résigner à faire toujours ''plus de pas dans une longue marche vers un État laïc''. Un jour, nous serons donc aussi laïcs que les Chinois! Quel beau projet! Et au diable les libertés! Tout un visionnaire, Jean-François Lisée!

    M.L.

    • Serge Ménard - Abonné 19 juin 2019 08 h 07

      "Un jour, nous serons donc aussi laïcs que les Chinois!"
      Aucune chance ! La famille Trudeau nous aura assimilé au muliculti anglo et nous vivrons béats dans un des centaines de ghettos liberals !

    • Eric Ricard - Abonné 19 juin 2019 10 h 31

      ''Un jour, nous serons donc aussi laïcs que les Chinois!''
      Commentaire raciste M. Lebel ?
      Et si quelqu'un écrivait ''Un jour nous serons aussi mulsulmans que les Saoudiens ! Et au diable les libertés !''
      Vous seriez le premier à vous en offenser.

    • Jean-François Trottier - Abonné 19 juin 2019 10 h 44

      M. Lebel,

      cessez de répéter ce mensonge.

      Nommez les lois qui font du Québec un état laïc.
      Ou les règlements.
      Ou les dispositions. Doit bien y avoir des dispositions au moins ?

      Un état laïc est un état qui pose des limites au religieux, parfois pour l'immédiat, toujours pour un futur où les religions redeviendraient surpuissantes.
      Comme ce qui arrive pour le moment partout en Amérique du Nord, sauf au Québec, question de barrière culturelle... pour le moment.
      Vous qui parlez si souvent contre Trump, vous oubliez facilement que son principal appui est le Blble Belt, frère du KKK.
      Regardez les appuis de Ford, juste à côté. Au Vermont, pareil : Le Bible Belt est omniprésent.
      Sans protection, le Québec est à peine un petit morceau à avaler pour cette puissante machine.

      La reine est chef de l'Église Anglicane. L'Église Anglicane ne s'est jamais, jamais, jamais opposée à une seule loi d'un gouvernement du Commonwealth. Plus collusif que ça...

      Il y a une prière au début de chaque session aux Communes.

      Prière... hindoue ? Non. Musulmane ? Pas vraiment.

      Un débat s'est tenu pour ajouter une prière musulmane à l'actuelle.
      Pourquoi, si la prière n'a aucune importance ?

      La Cour Suprême s'est prononcée contre la prière de débuit de session. Pourquoi la conserver alors ?

      Notez au passage qu'Ottawa n'a pas besoin de faire appel à une clause dérogatoire. Ottawa agit par droit divin tout comme Élizabeth, reine de droit divin dans un pays de droit divin.
      Facts are.

      Et puis c'est bien pratique pour ne pas avoir à supporter l'odieux d'une dérogation. Ou des rogations ? Ayez pitié de nous!

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 19 juin 2019 13 h 56

      De cette citation, on-dirait que son auteur est comme …

      … jaloux de Lisée ! - 19 juin 2019 -

  • Michel Gélinas - Abonné 19 juin 2019 12 h 34

    "Le chef du Parti québécois, Pascal Bérubé, a tenté de convaincre le ministre Jolin-Barrette d’introduire des mesures en ce sens : projets de CV anonymes, fin de l’exigence de travail préalable au Québec pour l’embauche d’immigrants, accès à l’égalité des membres de la diversité dans les CA de l’État et dans la fonction publique".

    C'est justement pour vouloir plaire à tout le monde, les syndicats (surtout), d'être irréaliste, de dire oui à toutes les revendications inimaginables de groupuscules auto-proclamés etc. que le PQ a été rejeté et son chef battu, même comme député. Mais il en remet et ose critiquer le travail admirable du gouvernement Legault dans ce dossier.

    J'ai assisté à une Commission parlementaire (salle Kirkland-Casgrain) et je puis vous dire que les discussions auraient traîné encore bien longtemps, le PLQ, surtout, prenant son temps, faisant parler longuement 4 députés PLQ sur le même sujet (PL 21) . Et de se répéter, vouloir un vote ligne par ligne du PL....M. Legault, en bon politicien pragmatique a sauvé du temps précieux à tout le monde. Bravo!

  • Maître Alain Rioux - Inscrit 19 juin 2019 16 h 38

    Deux perspectives divergentes...

    Il ne faut pas attendre quelqu'approbation du multiculturalisme "canadian", puisque les anglaids confondent libéralisme et démocratie. Or, si le libéralisme peut accorder quelques libertés, il peut très bien s'accommoder d'un suffrage restreint, reléguant ces libertés à autant de privilèges révocables, tandis que la démocratie, elle, exige la promotion de la liberté comme absolu, au seul moyen du suffrage universel. De sorte que, la laïcité, ou neutralité de l'État-et de ses salariés-est la condition incontournable de l'exercice de la liberté, en démocratie, à la différence du libéralisme, qui a toujours considéré les droits comme des propriétés de l'individu, au point de défendre, avec Locke, le "droit" à la possession d'esclaves...

    Cette loi 21 manifeste que français et anglaids n'envisagent pas le droit du même point du vue: exclusiviste et egoïste, selon les anglaids, participatif et citoyen, selon les authentiques amis du peuple!